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Berbères au bar

Salut à toi, bar kabyle !


paru dans CQFD n°148 (novembre 2016), rubrique , par Mathieu Léonard
mis en ligne le 02/05/2019 - commentaires

Les Auvergnats gèrent encore 60 % des 12 600 débits de boissons et restaurants parisiens. Juste derrière arrivent les Kabyles. Au nord-est de Paname, de Belleville-Ménilmontant jusqu’à Montreuil, ils sont les vrais tauliers.

La Une du n°148 de CQFD {JPEG}

« En 1999, quand je suis arrivé en France, j’ai travaillé dans le PMU de mes oncles à Drancy, raconte Hafid, jeune quadra originaire de la vallée de la Soummam. Comme beaucoup d’Algériens fraîchement débarqués, il y a toujours une période d’adaptation au début, de régularisation aussi. On fait le tour de la famille pour trouver du boulot, de l’hébergement. Le bar est un endroit d’ouverture. Comme les bars kabyles ne sont pas fermés, cela m’a aussi permis de me faire rapidement des amis français et de toute origine. »

À Paris, Hafid découvre également la condition sociale des chibanis. « En Algérie, on avait une image télévisée de la France. On voyait de grandes brasseries magnifiques qu’on imaginait tenues par nos compatriotes. Par rapport à nous, l’émigré était forcément quelqu’un qui avait réussi. Les émigrés qui revenaient au bled étaient toujours impeccablement vêtus, ils avaient des voitures, ils pouvaient faire construire. Mais quand j’ai découvert la réalité de la vie des retraités algériens à Ménilmontant, ça m’a touché. Ils ont travaillé dur et beaucoup habitaient dans des taudis. »

Au début des années 1980 dans le Nord-Est parisien, les Aveyronnais vendent leurs bars aux Kabyles, qui conservent le nom et le décor d’origine. À partir des années 1990, l’arrivée de nouvelles populations dans ces quartiers, plus jeunes, parfois plus friquées, refilent un coup de jus aux cafés kabyles. Ceux-ci constituent un cordon sanitaire à la déferlante des bars branchés, tout en bénéficiant à la marge des incursions d’une nouvelle clientèle.

Les gérants savent souvent préserver, voire améliorer, la culture de bar de quartier, populaire, accueillante, mélangée, tolérante, sans chichi, faite de bavardage et d’humour. Certains bars offrent le couscous le vendredi dans un esprit de cantine conviviale, ouvert au voisinage et aux jeunes désargentés. Aussi, c’est souvent dans des bistrots kabyles que des concerts de punkrock peuvent encore se produire, alors qu’ailleurs, les bistrotiers, plus frileux, craignent les problèmes de voisinage ou avec les flics. Demandez depuis quand les Belleville Cats jouent au Relais de Belleville…

« Quand je ne travaille pas d’un côté du bar, je travaille de l’autre », plaisante Nassim, qui dit aimer y trouver « l’ivresse et les rencontres ». Originaire d’Akbou en petite Kabylie, il sert aujourd’hui dans un petit bar près du métro Dugommier dans le 12e, après avoir travaillé à L’Escale à Montreuil. « J’ai servi ma première bière en Algérie en 1994, j’avais 17 ans. Je travaillais dans un bar-cabaret tenu par un cousin, membre du groupe d’autodéfense du douar [village] qui s’était formé contre les terroristes durant la décennie noire. Donc, tu pouvais y boire ta bière tranquille. »

Arrivé en France au début des années 2000, il a vu s’opérer des différences entre les bistrots. « Il y a des bars qui ont une clientèle plus communautaire et masculine que d’autres. J’ai commencé à bosser au Bar Fleury à Montreuil, où il y avait des habitués du bled mais c’était aussi mélangé avec les voisins. Durant le ramadan, il y avait d’interminables parties de loto toutes les nuits dans un nuage de fumée. C’était dur, j’te jure ! Puis plus récemment à L’Escale, près du marché de Croix-de-Chavaux, on a pu attirer une clientèle plus jeune et féminine grâce aux concerts du dimanche après-midi. Il y a eu une étape de franchie, les cousins restaient moins entre eux et ont pu brasser avec des gens différents. En revanche, avec le changement de génération de tenanciers, certains ex-bars kabyles sont devenus des bars pour une clientèle blanche de bobos, où les Algériens ne sont plus les bienvenus, alors qu’il y a quelques années les vieux y jouaient encore aux dominos. »

Hafid aussi constate certains changements : « La différence entre les anciennes générations de bistrotiers kabyles et nous, c’est que chez les anciens il y avait une certaine déférence vis-à-vis de la clientèle française, un souci de bien faire un peu forcé. Maintenant, on a un rapport plus spontané, plus à l’aise, plus d’égal à égal. »

Les bars kabyles ont gardé dans leur ensemble une affiliation territoriale avec le bled très nette. La main-d’œuvre est composée de membres de la famille et est renouvelée par l’arrivée régulière d’amis ou de parents de la même région. Les baux commerciaux et les licences se repassent entre « pays ». Nassim se souvient de son arrivée à Montreuil : « Je ne connaissais personne mais je savais que les bistrots étaient tenus par des gens de chez moi. On avait rebaptisé la rue de Paris “rue d’Ighram”, qui est le nom d’une petite commune à côté d’Akbou, parce que tous les gens qui fréquentaient ces bistrots venaient de là-bas. » « On pourrait presque dire que chaque quartier de Paris correspond à des douars, explique Hafid. Rue des Pyrénées et Belleville, c’est plus la région de Mekla, entre Azazga et Tizzi Ouzou. De Ménilmontant et Oberkampf jusqu’à Voltaire, c’est la petite Kabylie orientale, du côté de Bougaa et Sétif. »

L’attachement au douar d’origine explique la préservation des pratiques d’entraide : « Par exemple, continue Hafid, quand un jeune ou un vieux décède, les gens se réunissent dans les bars et cotisent pour rapatrier le corps au bled. » Les structures villageoises de Kabylie se retrouvent dans l’immigration et particulièrement au bar, point de relais important entre l’Algérie et la France.

Et au vu de la situation politique algérienne, qu’est-ce qui se joue dans ces bars ? « Politiquement, les Kabyles qui fréquentent les bars ont globalement le même regard ironique d’opposition au gouvernement algérien et à l’intégrisme, commente Hafid. À part ça, il peut y avoir des petites chamailleries selon les tendances… mais tout ça s’est beaucoup essoufflé depuis le dernier grand mouvement amazigh au début des années 2000. »

Depuis deux ans, Hafid est parti faire le limonadier chez les Bretons, dont on dit souvent qu’ils sont les cousins lointains des Kabyles, pour « bosser un peu moins et profiter d’une qualité de vie meilleure ». Il ne regrette rien et a intégré les tables de jeu de dominos des vieux pêcheurs du coin. Parfois, il reconnaît néanmoins que la convivialité et les échanges des bars de quartiers parisiens étaient un peu plus intenses que dans le petit patelin de retraités où il pilote la pression.

Mathieu Léonard

Garder le contrôle

En 1918, ouvre dans le quartier de la Goutte-d’Or, rue de Chartres, le premier « café arabe » tenu par le Kabyle Djeffal Mohamed, qui deviendra le président du mouvement indépendantiste l’Étoile nord-africaine, cofondée par Messali Hadj.

Dès 1950, quelque trente mille travailleurs kabyles (sur 160 000 Algériens) sont installés à Paris et en banlieue nord, principalement des célibataires, ouvriers dans l’industrie automobile, invisibles au reste de la société. Vivant dans des hôtels meublés, ils passent tout leur temps libre dans les cafés, qui sont les véritables foyers des travailleurs nord-africains. Slimane Azem a chanté avec tendresse et humour la condition de l’exil. Dans Les Immigrés algériens en France, Benjamin Stora souligne l’importance stratégique du café durant la guerre d’Algérie : « Les deux principales organisations algériennes, FLN et MNA, vont se livrer bataille pour le contrôle des cafés. Qui contrôle le café contrôle le quartier, car à travers un café, on est au courant de ce qui se passe dans le quartier. »

Après les accords d’Évian, les Algériens gardent la possibilité de tenir des débits de boissons de licence IV en France.



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