Le Cri du Possum #6

Robert Wyatt : le rock progressif, c’est classe – contre classe

Cri du possum #6. Au début des années 1980, dans Old Rottenhat, Robert Wyatt, devenu crypto-stalinien, plaque la lutte des classes sur un rock progressif presque aussi beau que celui de Rock Bottom.

C’est quoi, la musique politique ? Pour aller vite, on peut distinguer deux catégories. La première, c’est la musique qui colle à ce qu’elle dit : qui chante le triomphe sur un air de triomphe (« Prenez gaaardeu à la Jeune Gaa-aaa-rdeu... »), la colère sur un air de colère (« LA RAGE tagadagada… LA RAGE tagadagada… »), la misère sur un air de misère (« Et elle mouruuut dans le caniveauuu... »). Voilà de la musique qui réunit aussi vrai que « Les Lacs du Connemara », qui tient chaud, qui rassure – de la musique qui chausse des pantoufles au cerveau, de la musique de gauche mais musicalement de droite, quoi, dont les auteurs finissent souvent par trahir leur camp, et ce n’est pas l’auteur de « Société, tu m’auras pas » et d’« Où c’est que j’ai mis mon flingue » qui dira le contraire.

De l’autre côté, il y a la musique politique qui fait chier, qui inquiète, qui prend le réel à rebours et ne craint pas de retourner le purin à la fourche. Dans ce camp-là, on a les Bérurier Noir qui, au lieu d’argumenter sur la démocratie, le dialogue et la tolérance, répètent 25 fois « La jeunesse emmerde le Front national », ce qui est bien suffisant. Ou Hanns Eisler, compositeur de la bande-son guillerette de Kuhle Wampe, le film de Slatan Dudow et Bertolt Brecht sur la condition ouvrière sordide du Berlin des années 1930. Il y a Ornette Coleman et Archie Shepp, qui attaquent la white supremacy à coups de marteaux dans les oreilles. Et il y a Robert Wyatt dans Old Rottenhat.

Sorti en 1985, Old Rottenhat est le premier album de Wyatt en dix ans. À l’époque, il y a longtemps que plus personne ne le calcule. Ses prises de position l’ont isolé. Au début des années 1980, Wyatt, depuis toujours marxiste plus ou moins avisé, a adhéré au parti communiste de Grande-Bretagne, de stricte observance moscoutaire, et enregistré une série de douteux singles politiques, réunis sur Nothing Can Stop Us (1982). Pour Old Rottenhat, pas question d’engager des musiciens, non tovaritch, d’ailleurs il est fauché. Alors il fait tout tout seul : textes, musiques, chant, instruments, arrangements – et retrouve ainsi la solitude, la concentration, la mélodie intérieure de Rock Bottom (sorti en 1974 – l’album le plus déchirant du rock ? sûrement), composé sur un lit d’hôpital après l’accident furieusement con qui, à 27 ans, l’a laissé paraplégique. À 40 piges, il assume sa chaise roulante et son look hasardeux. « Old Rottenhat » (« Vieux chapeaupourri ») est une insulte à destination des dandys, des frimeurs trop sapés, qu’il s’adresse ironiquement à lui-même (« Cesse de crâner ! »).

L’album est en effet une manifestation d’orgueil personnel et politique, un statement subjectif et révolutionnaire. On y reconnaît, mûries, moins tripales, les fêlures du premier chef-d’œuvre, la fausse simplicité de mélodies qui se mettent soudain à crisser, les montées en puissance soudaines, qui dérapent dans un lyrisme à pleurer. Là-dessus, qui, au moment de la sortie du disque, doit paraître bien vintage, pour ne pas dire ringard, il balance, frontal, acerbe, plus ringard et plus pénible encore : la lutte des classes.

Le « message » d’Old Rottenhat, c’est : choisis ton camp, et pas de quartier. La première chanson, « Alliance », construit un mur de Berlin entre Wyatt et un vieux pote qui s’est embourgeoisé :

C’est dur de parler à des ennemis, et nous sommes ennemis
Avec tout ce que nous avions en commun, c’est encore pire
Tu es fier de faire partie des classes moyennes (sous-entendu : classes supérieures)
Tu dis que tu es indépendant (mais c’est pas toi qui pompes ton pétrole)
Je crois que ce qui t’effraie plus que tout
Est de savoir que tu as besoin des ouvriers plus qu’eux de toi

Campiste résolu, il défend implicitement l’Union soviétique en dénonçant les crimes des Américains, et d’abord celui, originel, du génocide des Amérindiens dans « The United States of Amnesia ». Le début est sinueux, moraliste, à la Brecht parolier de Kurt Weill. On se dit : où il va ?

Il y a des degrés dans l’amnésie, des manières d’oublier
Des manières de se souvenir de tout le bien que vous avez fait
Et si vous n’arrivez pas à trouver de témoins, gardez-en vous-mêmes la mémoire
Personne n’est parfaitement bon tout le temps

Puis ça commence à piquer, sournoisement :

Et si vous avez tué tous ces Peaux-Rouges il y a très, très longtemps
Eh bien, aujourd’hui ils seraient morts de toute façon, de toute façon

Pour finir par tout défoncer :

Donc, aucune réserve ! Du passé, faisons table rase
Dégageons le chemin pour le pays des hommes libres
Louons la civilisation une fois encore
Construisez votre empire aryen en paix.

Comme dans un roman de W. G. Sebald, souvenir et amnésie se déplacent et nous promènent au milieu d’un champ de ruines, sans qu’on sache exactement où on va : l’amnésie des Américains au sujet de leurs crimes recouvre l’oubli de la civilisation qu’ils ont exterminée.

Puis il évoque Timor oriental, où l’Indonésie de Suharto mène une guerre de conquête et d’extermination sous l’œil indifférent de ses alliés occidentaux, Australie et États-Unis en tête. Et ça swingue : « What did Gillespie do to help you  » [« Qu’est-ce que [le général australien] Gillespie a fait pour vous aider ? »] résonne comme un « Poupidoupidou ».

Car ce qui rend Old Rottenhat d’une efficacité terrible et glaçante, c’est qu’entre les mots et la musique, ça ne colle pas, jamais. Les sonorités du texte s’encastrent dans les notes avec la rigueur d’un slam surdoué. Mais ce que le texte dit, on n’a vraiment pas envie de l’entendre sur cette musique, et on l’en entend d’autant mieux.

Sur « The Age of Self », il emprunte au new wave alors hégémonique pour chanter, tellement cool, avec basse répétitive et réverb, la défaite du mouvement ouvrier à l’ère de l’individualisme :

Il paraît que la classe ouvrière est morte, qu’on est tous devenus des consommateurs
Il paraît qu’on est allé de l’avant – que nous ne sommes plus que « des gens »
Il y a des gens qui vont « terriblement bien » et d’autres sur le carreau
Mais de ceux-là on s’en fout, voici venir l’Ère de l’Ego

À la fin, ça tourne à l’hymne élégiaque qui remplit le cœur de passion révolutionnaire et de mélancolie :

Et il me semble que si on oublie
Nos racines et où nous sommes
Le mouvement se désintégrera
Comme des châteaux de sable.

L’avant-dernier morceau de l’album, « Gharbzadegi », est le plus ambitieux musicalement et on y trouve en résumé, par touches, toutes les émotions de Rock Bottom. Le titre signifie quelque chose comme « la fièvre de l’Ouest » en persan. Les paroles sont un peu cryptiques :

C’est si facile de juger d’après un nom C’est un jeu, donner un nom
C’est si facile de regarder les choses de haut Vision d’hélicoptère
De se faire une image quand on est hors du cadre

En invoquant le pays et la langue de l’ayatollah Khomeini, ennemi absolu de l’Occident d’alors, Wyatt propose de renverser le point de vue, d’essayer de regarder le monde depuis ailleurs, de prendre conscience de notre ignorance de ce qui n’est pas notre monde. Et ce disant, il décrit ce que fait sa musique, et qui est la condition de toute révolution : un pas de côté, une interrogation permanente, la certitude bien accrochée que tout ce qui est, pourrait aussi être autrement.

Précédentes chroniques « Le Cri du Possum » :
#1 : Faire chanter la révolution : Joe Hill et les IWW
#2 : Jésus, c’est le sang (et le vin)
#3 : « Comme si la nuit du Mississippi s’était refermée sur nous »
#4 : Compil situ : la révolution par une voix détournée
#5 : Lizzy Mercier Descloux : profession derviche-tourneuse

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