CQFD

Bye-bye turbin

Revenu inconditionnel, késako ?


paru dans CQFD n°125 (octobre 2014), rubrique , par Iffik Le Guen, illustré par
mis en ligne le 04/12/2014 - commentaires

Enseignant et objecteur de croissance, Baptiste Mylondo ferraille pour démontrer la dimension révolutionnaire et réaliste du projet de revenu inconditionnel. En lui épargnant la question récurrente de son financement, CQFD lui a offert la possibilité de préciser sa pensée.

Par Tanxxx. {JPEG}

CQFD : Quelle différence faire entre revenu garanti, revenu minimum, revenu socialisé (contrats aidés), revenu universel et revenu inconditionnel ?

Baptiste Mylondo [1]  : Il existe en effet une confusion entre plusieurs propositions alternatives ou concurrentes. Elles peuvent répondre à diverses formulations (parfois les mêmes, pour ajouter à la confusion), partager certaines caractéristiques communes (l’inconditionnalité par exemple, même si elle n’est pas toujours entendue de la même manière…) mais elles se distinguent souvent par les montants avancés, les modalités de versement envisagées, les bénéficiaires retenus, le fondement adopté, ou parfois même la conception de l’inconditionnalité défendue.

Je me limiterai à trois exemples. Personnellement, je préfère le revenu « suffisant », qui précise le critère de détermination du montant, au revenu « minimum » ou au revenu « de base » qui n’en disent rien et n’excluent surtout pas un revenu insuffisant. De même, je préfère le revenu « de citoyenneté » (formule que j’emploie parfois), condition de la participation effective des citoyens à la vie sociale, au revenu « citoyen » de Villepin par exemple, conditionné par la nationalité. Je préfère enfin le revenu « inconditionnel », comme son nom l’indique, à un revenu « garanti » versé sous condition de ressources (principe de « l’inconditionnalité faible »).

Mais parce que l’appellation ne dit pas tout, il convient de préciser ce que l’on entend par revenu inconditionnel et pourquoi on le défend. Pour ma part, je milite pour un revenu versé sans condition ni contrepartie, à tous les membres d’une communauté politique donnée (les résidents si l’on prend l’échelle nationale), et d’un montant suffisant pour pouvoir être à l’abri de la pauvreté, accéder aux biens et services jugés essentiels et se passer durablement d’emploi. Concernant le pourquoi, c’est la double question du fondement (en quoi est-ce juste ?) et de l’objectif (pourquoi est-ce souhaitable ?). De mon point de vue, le revenu inconditionnel doit venir reconnaître, permettre et encourager la contribution de tous à la richesse sociale, et il doit permettre, entre autres bienfaits, de remettre en cause le culte de l’emploi, l’addiction au turbin, la folie de la croissance et ­l’exploitation capitaliste. C’est dans cette optique que je le défends.

Certains voient dans le projet d’un revenu d’existence un possible mode d’aménagement du capitalisme mondialisé, en cumulant par exemple toutes les aides en nature comme en espèces versées par le système social ?

Il existe en effet des projets dont l’ambition est d’aménager voire de sauver le capitalisme de lui-même, mais ce n’est assurément pas le mien. Parmi les propositions de revenus inconditionnels à combattre, il y a cette version digne du Meilleur des mondes d’Huxley, qui consiste à acheter la paix sociale par du pain et des jeux. C’est ce que certains ont appelé le « tititainement [2] ». Il s’agit donc de divertir, de gaver et d’apaiser les masses que les gains de productivité et la mécanisation à outrance permettent de maintenir à l’écart du processus de production. On peut aussi mentionner l’approche libérale, souvent agitée pour décrédibiliser les propositions de gauche. Elle consiste à verser un revenu insuffisant financé par la suppression de toute protection sociale, et à alléger substantiellement le droit social (en ôtant par exemple cette charge insoutenable du smic qui pèse sur les employeurs) pour que le marché du travail puisse enfin fonctionner correctement. Enfin, je signale parfois une autre approche, « ni de droite, ni de gauche », visant uniquement à simplifier la protection sociale et le système fiscal. On ne peut évidemment se satisfaire d’un tel projet qui cautionnerait la répartition actuelle des richesses. C’est pourquoi il est indispensable de concevoir le revenu inconditionnel dans le cadre d’un projet politique plus large de transformation sociale.

Cela ne conduit-il pas à faire financer un mode de vie occidental par les travailleurs chinois et demain malgaches ou nigérians ?

Soyons clairs, notre mode de vie n’est possible que parce que nous exploitons le reste de la planète et ses habitants. Instaurer un revenu inconditionnel en France par exemple ne changera vraisemblablement pas grand-chose à l’affaire. Avec cette mesure, il s’agit surtout d’instaurer une nouvelle politique de revenus remettant en cause l’ampleur et l’injustice des inégalités économiques et sociales. Dans cette optique, le revenu inconditionnel doit notamment aller de pair avec un revenu maximum. Cela permettrait déjà de remettre en cause l’exploitation au sein de notre société. Pour le dire vite, cela ôterait aux plus riches le pouvoir de commander tout en donnant aux moins riches la possibilité de refuser de les servir.

Et le travailleur chinois ? Il est clair que son quotidien ne sera pas chamboulé pour autant, mais cela ne doit pas nous empêcher d’adopter d’autres mesures afin de mettre un terme à ­l’exploitation que nous lui imposons.

Quel lien établir entre revenu inconditionnel et décroissance ?

Aujourd’hui nous sommes pris dans un cercle vicieux qui nous pousse à bosser trop, pour consommer trop, pour bosser trop, etc. C’est la conséquence directe de la « valeur travail » (la survalorisation sociale de l’emploi) et de l’impératif de croissance. Mon espoir est que la mise en place d’un revenu inconditionnel nous permette de sortir de cette logique absurde et nous conduise à une décroissance qui doit être une décroissance de notre mode de vie autant qu’une libération de notre temps. L’enjeu est de poser enfin la question du « suffisant » (et donc, incidemment, la question du « trop ») au lieu de viser maladivement le « toujours plus ».

La suite du dossier Bye-bye turbin :

Introduction

Le travail en miettes

Au turbin, camarade !

La dame-pipi est l’avenir du chômeur

Le sale boulot des « socialos »

Fais-moi mal, boss !

Heureux, fiers et chômeurs

Revenu inconditionnel, késako ?


Notes


[1Baptiste Mylondo est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la question, dont le dernier en date : Pour un revenu sans conditions : garantir l’accès aux biens et services essentiels, Utopia, 2012.

[2Ou tittytainment  : le terme, qui renvoie à la fois au sein maternel (tit) et au divertissement (entertainment), a été forgé par Zbigniew Brzezinski, ex-conseiller de Jimmy Carter, à l’occasion d’une réunion de grands de ce monde en 1995. Leur préoccupation  : que faire des 80 % de chômeurs que la globalization va jeter sur le carreau  ?



6 commentaire(s)
  • Le 15 mars 2015 à 14h40 -

    Quand est ce qu’il y aura un mouvement politique qui représente les idées de Baptiste Mylondo, on attend qu’il se présente aux élections prérésidentielles pour contrer la politique de tous ces fachos et autres !

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    • Le 16 mars 2015 à 16h57 -

      Le revenu inconditionnel, Ron Paul et Alain Madelin sont pour aussi...évidemment ! Pour te débarrasser définitivement de quelqu’un, paie-le à rien foutre, et alors tu seras tranquille avec lui pour un bon bout de temps. L’est pas près de se réintéresser au politique, le p’tit père oiseux !

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      • Le 17 mars 2015 à 14h01, par Un zosio oisif -

        Ouais ouais ! D’ailleurs y a qu’à voir comme tous les travailleurs, après leur 8h de taf, ils sont méga motivés pour aller faire de la politique !

        C’est pas l’oisiveté qui rend apolitique, c’est plutôt la dépendance à la thune et surtout à celui (patron on conseillé Polemploi) dont dépend le chèque.

        Pour te débarrasser de quelqu’un, paie-le contre son silence et sa soumission... si tu le paie à rien foutre, il risque bien de trouver le temps d’aller à des réunions, des rencontres, il va sortir dans la rue, aller à la campagne, trouver dégueulasse de raser des forêts pour un barrage ou un centre de loisir... Qui sait ! Il se pourrait même qu’il trouve le temps d’aller mettre son poing dans la gueule de ceux qui veulent ET le mettre au taf ET l’affamer.

        Tu captes ? Ou tu décolles pas de la doxa travail=bonheur et travailleurs=classe messianique de la vraie révolution pour de vrai prolétarienne ?

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        • Le 17 mars 2015 à 17h13 -

          Comme si le pognon ne venait pas toujours de quelqu’un...Tiens, zosio, affranchis-toi, déplie tes ailes...http://www.leravi.org/article.php3?id_article=248

          Donne-moi du pain (fait par un boulanger esclave), et des jeux (où des esclaves meurent). Sûr qu’on va bien finir par faire des réunions pour discuter du sort des esclaves. On poussera même l’audace jusqu’à signer des pétitions. Et à Spartacus, on lui dira que c’est pas bien, la violence.

          La sportule, VITE !

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  • Le 17 mars 2015 à 17h47 -

    http://revenudebase.info/2014/05/06/david-graeber-bureaucratie/

    Je préfère être du coté de Choron que de celui des libertariens ! https://www.youtube.com/watch?v=Kz0RK1ntZ84

    Maintenant, à vous de voir si le revenu de base est une cause politique qui en vaut la peine. De mon point de vue, difficile de défendre le droit à la rente sans s’embourgeoiser au maximum, et très petitement par-dessus le marché. J’emmerde le mode de vie occidental qui exploite le petit chinois. On prétend me donner un truc, et c’est encore du fric au mois ! Pour payer ma bouffe bio et le loyer de mon placard ? Merde ! Garde-le, ton salaire de glandu rémunéré à la palabre ! Donne-moi une terre, que j’y fasse ma maison, que j’y fasse pousser mes carottes, que j’y danse, que j’y baise et que j’y meurs !

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  • Le 24 mars 2015 à 22h35 -

    Et le poète, quebécoué, qu’en dit-il ? Faut y aller vouer, pi ouvrir grand ses écouteuses : https://www.youtube.com/watch?v=E_3g5icN6xA

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