CQFD

Dossier : Libérons les terres

Reclaim the fields : « Renouer avec un imaginaire d’autonomie »


paru dans CQFD n°133 (juin 2015), rubrique , par Mickael Correia, illustré par
mis en ligne le 02/09/2015 - commentaires

Clin d’œil à Reclaim the streets, mouvement anglais des années 1990, Reclaim the fields a mené des actions d’occupations face à divers projets d’aménagement. Retour avec une étoile de cette « constellation » sur cinq ans de luttes et de rencontres.

Par Nardo. {JPEG}

CQFD : Quand et pourquoi est né Reclaim the fields ? Comment s’organise ce « réseau » ?

Nous nous définissons comme un collectif réunissant des jeunes paysan-ne-s, des sans-terre, des paysan-ne-s en devenir, qui voulons simplement nous réapproprier la production alimentaire. Reclaim the fields réunit des individus qui ne se retrouvent pas forcément dans les structures paysannes classiques, que ce soit en termes de valeurs mais aussi d’organisation : tout est né de quelques jeunes militants de la Confédération paysanne ou de la Via Campesina, réunis vers 2007-2008 autour de la question de l’installation agricole notamment, et qui avaient envie de s’organiser de façon plus horizontale. Nous avions aussi la volonté de ne pas reproduire des mentalités préétablies : nous ne voulions pas par exemple dissocier notre vécu et notre vie quotidienne de la question agricole – ce qui nous a ainsi permis d’aborder des questions de vie collective et de genre, ou encore de nous engager pleinement auprès d’autres luttes. La paysannerie doit entrer en résonance avec les différents mouvements sociaux et s’intégrer dans une critique plus globale du capitalisme, de notre société de contrôle, des politiques gestionnaires à l’œuvre autant dans le milieu agricole que dans d’autres sphères sociales : on n’a surtout pas envie de rester cantonnés au champ agricole !

C’est pour cela également que nous nous présentons comme une nébuleuse, tout d’abord parce qu’il y a des « constellations » et des « étoiles » Reclaim the fields disséminées un peu partout en Europe. Mais surtout parce que nous sommes avant tout un ensemble d’individus qui nous retrouvons collectivement sur des luttes. Ça vient d’un refus de trop nous formaliser en tant que réseau : nous privilégions les interactions entre personnes, la bienveillance et les complicités qui se tissent avec le temps.

Reclaim the fields a participé à de nombreuses occupations de terres face à divers projets d’aménagements : une pratique de lutte qu’on n’avait pas vue à l’œuvre depuis longtemps...

L’occupation de terres est d’abord une réponse concrète face au parcours du combattant permanent que doivent affronter les jeunes pour trouver des terres et réaliser leur projet de vie. La première action de Reclaim a été en 2009 de s’enchaîner à l’entrée de la Safer (Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural) du Langedoc-Roussillon. Ces établissements publics gèrent les terres agricoles en France, mais perpétuent la concentration des terres aux mains des plus grands propriétaires. L’année suivante, à Dijon, avec divers collectifs et associations, nous avons occupé une friche maraîchère pour en faire un potager collectif, le « Po’Col’Le », point de départ de l’occupation des terres du quartier des Lentillères. Aujourd’hui, maisons occupées et microferme maraîchère côtoient petits jardins, vergers, marché à prix libre, espaces collectifs... Bref, les dernières terres maraîchères de la ville sont remises en culture, au grand dam des édiles dijonnais qui voudraient bien les bétonner pour y construire des écoquartiers.

Puis, suite à une rencontre et des liens créés avec des occupants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, en mai 2011, à l’appel de Reclaim the Fields et des zadistes, 1 000 personnes sont venues défiler sur la ZAD fourches et faux à la main, pour défricher une parcelle d’un hectare en vue de l’installation de maraîchers sur les terres menacées par l’aéroport. Cela a marqué la naissance du lieu-dit « Le Sabot », tenu par un collectif qui s’est adonné au maraîchage dans le but de produire sur place, pour nourrir – entre autres – la ZAD. Il y avait aussi l’envie de créer des solidarités avec les paysans du coin, de renouer avec un certain imaginaire d’autonomie paysanne en lien avec la lutte contre l’aéroport. Cela nous a permis par la suite de penser et de participer à l’organisation de la manif de réoccupation de la ZAD de novembre 2012.

Enfin il y a eu à Avignon, une manif d’occupation en avril 2013 pour tenter de bloquer un projet autoroutier en cultivant et redonnant vie aux multiples friches. Dernièrement, dans les Chambarans, nous nous retrouvons à plusieurs dans la lutte contre le Center Parcs de Roybon. D’autres occupations ont eu lieu en Europe, plus ou moins intimement liées à la nébuleuse Reclaim the fields : à Genève contre un projet de zone industrielle, à Vienne, en occupant des jardins urbains, en connexion avec des réseaux de soutien aux sans-papiers et avec des antifascistes. À Rosa Montana, en Roumanie, nous avons organisé en 2011 une de nos rencontres annuelles européennes, pour participer à une lutte locale contre un projet de mine d’or qui expulserait les paysans du coin – projet qui a depuis été annulé.

Donc, oui, si on peut dire que les occupations de terres avaient effectivement disparu du champ des pratiques de luttes, nous nous sommes aperçus que, désormais, même la Confédération paysanne ou d’autres structures s’y remettaient. C’est une résistance en actes, très concrète, puisqu’on se réapproprie une terre, on la travaille, on la sème et on vit dessus. C’est une formidable façon de rencontrer d’autres personnes, notamment plus âgées, qui se remémorent les temps où l’on parlait sans ambages de collectivisation des terres. Occuper une terre, c’est à la fois lutter, mais aussi expérimenter et se projeter vers une installation future. Ainsi à Avignon, après la lutte contre l’autoroute, certains des occupants ont-ils monté un projet collectif. À Notre-Dame-des-Landes, beaucoup se sont installés dans le Grand Ouest, après avoir passé du temps ensemble dans les jardins collectifs. Ils se sont forgé, les mains dans la terre, une vision commune d’une paysannerie et d’une autonomie retrouvées.

Comment réagissent les individus du collectif face au rouleau compresseur des politiques publiques qui favorisent l’accaparement des terres ? Au-delà des occupations, quelles solutions concrètes sont construites par Reclaim the fields pour répondre à cette situation ?

Pour caricaturer, il y a tout d’abord ceux qui sont clairement découragés : ceux qui sont déjà pleinement dans le monde agricole, mais dans une situation précaire qui les conduit à considérer que l’alternative et les perspectives de luttes qu’on porte sont trop fragiles. D’autres n’ont clairement pas de connaissance en la matière et viennent à Reclaim chercher des réponses. Et puis il y a ceux qui se foutent de ces pinaillages politiques et qui s’engagent à fond dans les luttes qu’on mène. Sans compter les autres structures agricoles alternatives comme la Confédération paysanne ou Terre de Liens, à qui nous servons plutôt de « référentiel radical ». Ceux-là viennent un peu vers nous pour nous questionner, sur les questions d’installation collective notamment – surtout que certains d’entre nous font partie de ces structures.

Au-delà de ces actions, nous avons un groupe qui travaille sur l’installation agricole hors cadre, plus marginale, et qui permet de contourner la machine administrative de contrôle permanent. Il y a peu, nous avons organisé plusieurs jours de rencontres uniquement centrés sur l’installation et la transmission des fermes, et on va sûrement réitérer ce type de rencontres d’ici l’automne. Nous avons également créé « Fourche et Champ libre », un réseau d’une trentaine de fermes collectives, dans une sorte de compagnonnage pour se former, à la fois politiquement et concrètement, à la vie collective et aux pratiques agricoles. Cela permet indirectement de créer un réseau d’entraide entre ces fermes, à travers des échanges de matos ou de semences, grâce aux personnes qui tournent parmi des lieux.

Mais nous sommes déjà trop sollicités par rapport à notre capacité de réponse : celles et ceux qui reçoivent les demandes, et qui les accompagnent « bénévolement », sont débordé-e-s et jonglent entre les champs, les rencontres et les mails.

La suite du dossier

France : Le sel de la terre accaparée

L’accaparement des terres est un nouveau visage du colonialisme

Politiques de terres volées

Le nerf de l’agraire

Des ZAP pour zapper la spéculation



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Par Mickael Correia


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