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Dossier « Rap » - Introduction

Rap’s not dead


paru dans CQFD n°176 (mai 2019), rubrique , par Cécile Kiefer, Emilien Bernard
mis en ligne le 21/05/2019 - commentaires

Wesh, le crew du Chien rouge, avouez que ça vous coupe la chique, hein ? Un dossier rap dans CQFD, c’est pas exactement ce à quoi on vous a habitués. D’habitude on cause plus mouvements sociaux. Ou répression. Ou cavaliers de l’apocalypse. Et puis, la bande-son du Chien rouge, à la base, ce serait plus le punk, le garage, voire le blues ou le reggae. Mais faut pas croire : on garde aussi le doigt posé sur le pouls musical de l’époque. Et certain(e) s d’entre nous ont les oreilles emplies de hip-hop old-school ou de détonations rap contemporaines. L’idée d’un dossier sur la musique qui a envahi la planète façon Panzer, ça nous trottait donc dans la tête depuis un moment. Fallait juste le faire à notre sauce.

Par Julien Loïs

Ce qu’on questionne dans les pages qui suivent, c’est d’abord notre rapport ambivalent à une culture pleine de paradoxes, à la fois plus vivante que jamais et muséifiée, sociale-traître et émancipatrice, capable de nous arracher aussi bien des soupirs exaspérés (Maître Gims, cette plaie) que des enthousiasmes primaires, de ceux qui te font hocher la tête comme un adolescent quand tu découvres un son qui tue – une envolée chelou du daron Disiz La Peste, un flow anti-système du chantre des PMU parigots Hugo TSR, un vieil album retrouvé du Wu-Tang Clan ou le tube absolu de Soolking, Guérilla, au refrain chair de poule – « Je chante l’amour au milieu de cette guérilla, parce que je t’aimerai pour toujours mon Algéria ».

Et comme on clapote à Marseille, entre ciment et belle étoile, on connaît les pouvoirs magiques du rap en matière de réveil de l’apathie. Ici ont poussé les mauvaises herbes IAM et Fonky Family, jalons essentiels du rap hexagonal, engagés, remuants, dérangeants, agissants. Puis d’autres qui l’ont perpétué, frontalement, avec Keny Arkana en première ligne, môme star du coin qui ne refuse jamais un coup de main aux jeunes rappeurs de La Plaine ou de Noailles [1], qui a brocardé d’un flow rageur les magouilles des promoteurs gaudinés du coin (Marseille, capitale de la rupture) et a récemment produit un documentaire uppercut consacré à l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne le 5 novembre dernier.

Oui, il reste quelque chose ici, un relent tenace, baigné de mauvais shit, qu’on retrouve même dans la geste de Jul. Couronné roi des quartiers populaires, le blondinet fait la nique au star-system et à l’industrie du disque, enregistrant ses albums dans son coin, avec ses potes, en indépendance absolue. Respect. Surtout quand le mec enchaîne les disques d’or et de platine avec la régularité d’un forcené. Pas ouvertement politique, sûr – il y est beaucoup question de motos, de shit, de Capri-Sun [2]. Et après ? Lui a triomphé sans rien lâcher, pour sa « team » – « J’suis resté le même depuis le départ / J’suis dans ma bulle / Rien à foutre des stars » (Coup de genoux).

Pas si évident de garder une forme d’intégrité dans ce milieu. Parce qu’on parle bien sûr d’une industrie surpuissante, monstrueuse. Logique : plus de quarante ans après ses premiers pas dans le South Bronx à la fin des années 1970 (voir p. III), ce qu’on désignait alors comme hip-hop n’a plus de concurrent en France. Le rap, c’est l’immense majorité des ventes de disque hexagonales. Ce qui évidemment inclut un nombre de bouses sur-produites, de nullités Skyrock, de matraquages médiatiques bourrés d’Auto-Tune [3]. Se cantonner à ça, c’est louper un coche. Tu peux le prendre dans tous les sens, le rap, c’est ce que tu en fais, ce que tu en gardes.

Facile, et même évident, de railler Booba et Kaaris se foutant sur la gueule à Orly pour mieux vendre leurs disques, d’ironiser devant la puissance de feu marketing mobilisée par PNL pour son dernier clip à la Tour Eiffel (Au DD), de déplorer les outrances consuméristes des descendants du gangsta rap ou de dénoncer le sexisme outrancier habitant certains textes. Mais ce n’est qu’une partie de la galaxie, celle qui maîtrise les codes du game capitaliste. Des entrepreneurs, il y en a partout. Des vautours aussi.

Mais même chez les « gros », la ligne n’est jamais claire, il y a des ouvertures : Sofiane qui bloque le périph’ parisien avec ses potes en mode pirate pour tourner le clip de sa chanson Toka. Médine, le Havrais qui fait enrager l’extrême-droite avec ses textes ciselés au diamant. Youssoupha s’attaquant bien violemment à « ce con d’Eric Zemmour » et récoltant un procès guignolesque, digne descendant de NTM, La Rumeur ou Assassin, tous emmerdés en leur temps par une justice rance, fidèle à ellemême – « Le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue. » (Assassin, Je glisse).

Voilà donc dans quoi on met les pieds avec ce dossier, en catimini. Pas en pros ni en spécialistes, avec pleins d’interrogations. Pêle-mêle : le rap, c’était vraiment mieux avant ? (p. II) Quid de ses racines blues ? (p. VII) Et si le politique se glissait dans la forme plus que dans le fond ? (p. V) Ou même : que disent nos incursions nocturnes sur Youtube, notre quête numérique de rap de lascars (p. IV) ?

En première ligne, il y a aussi cette envie : scruter ce que le rap peut encore porter d’émancipateur. On le trouve dans les espaces autres, les zones d’ouvertures. Oui, il y a du rap féministe (p. VI). Oui, le rap est soluble dans les squats anars (p. VIII).

Oui, le rap vit, proteste, gueule. On le voit en Algérie, où la scène locale a été centrale dans l’insurrection contre Bouteflika. Et même chez les Gilets jaunes, de nombreux rappeurs ayant affiché leur soutien au mouvement. « J’enfile mon gilet pare-balle après mon gilet jaune », a balancé Kalash Criminel lors d’un freestyle sur Skyrock, vêtu dudit vêtement criard. Pour Paco, rappeur indé, c’est passé par un titre clamant : « C’est la crise, on brasse de l’air en gilet jaune, je n’ai qu’une seule devise, battre le fer tant qu’il est chaud. » Quant au rappeur toulousain D1ST1, il a envahi le net avec le clip de son morceau Acte 1, tourné au milieu d’une manif toulousaine et doté d’un refrain imparable : « C’est la révolution, on devient tous détraqués, Macron est comme une allumette, il est à deux doigts de craquer. Ahaou ahaou ! Gilets jaunes quel est votre métier ? Ahou Ahou, Ahou Ahou Ahou. Macron est à deux doigts de craquer. »

Oui, le rap est encore là. Et même si tout le monde n’est pas « ccord-d’a », le repousser d’un geste méprisant, c’est perpétuer une déconnexion avec ce qui anime les mômes de France et de Navarre : une grosse envie de flow qui tabasse la relégation sociale (et de Capri-Sun).

Dossier coordonné par Cécile Kiefer et Émilien Bernard

La Une du n°176 de CQFD, illustrée par Cécile K.

Ce texte est l’introduction du dossier « rap » du n°176 de CQFD, en kiosque du 4 mai au 6 juin 2019. Voir le sommaire détaillé du numéro complet.


Notes


[1Elle a d’ailleurs gracieusement participé à un concert de soutien organisé pour la survie de ce canard, il y a quelques années.

[2Boisson phare de la jeunesse marseillaise des quartiers, sorte de jus de fruit synthétique au goût du futur, vendu en petites pochettes molles.

[3Effet vocal omniprésent, déformant la voix au point de la rendre méconnaissable et irritant toute personne ayant dépassé la vingtaine.



1 commentaire(s)
  • Le 1er septembre 2019 à 15h56 -

    Un dossier sur le pe-ra et même pas une référence aux LUNATIC ! "Comment mépriser l’argent quand tu n’en a pas..." , Seul le crime paie, Lunatic.

    Vous les alternatifs, les caliméros, vous kiffez la décroissance, les squats et faire la manche parce que vous avez pas souffert la faim et autres privations quand vous étiez gosses. Nous nous voulons du bif pour que nos gosses ne grandissent pas avec ces frustrations qui nous gangraineront toute la vie en développant la rancœur, le ressentiment et la haine, cicatrices dans nos êtres, devenant des délinquants ou des criminels pour pouvoir avoir une vie de bourgeois quand nous sommes pas à la rate ou en cavale. Vous savez pas ce que nos parents ont sacrifé pour fuir ces putains de régimes socialistes afin de nous offrir une vie meilleur, en capitalisme où malgré tout personne ne crêve de dénutrition même si c’est loin d’être le paradis ici. ( Le paradis n’existe pas et n’existeta jamais !)

    Il m’a fallu arriver à 40 piges pour accepter que la vie est "injuste" parce que la justice, en plus d’être un truc subjectif, est une utopie. La seule justice c’est que nous sommes tous nés pour mourir.

    (Ré-)Écoutez "Sexe, pouvoir et biftons" de l’Arsenic pour peut-être capter le truc.

    Cordialement.

    Un con qui s’est laissé un temps endoctriné par les mensonges "anti-capitalistes" et crachait en l’air, vacciné maintenant que les molards lui sont retombés en pleine gueule, coincé avec ces gossesen révolution au Vénézuela pour avoir quitté la France parce qu’il l’aimait pas mais a réalisé sa grave erreur.

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