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Quand on s’attache à La Tache


paru dans CQFD n°131 (avril 2015), rubrique , par Julien Tewfiq
mis en ligne le 30/05/2015 - commentaires

Jeudi 22 mars, je quitte l’ambiance studieuse du local de CQFD pour un reportage à hauts risques quelques dizaines de mètres plus loin. Les décibels du groupe d’électro-clash King’s Queer font danser et sauter les gens mais précautionneusement : le plafond est bas. Le concert se déroule dans le sous-sol de chez Izzy et Kril. Bienvenue à La Tache [1]… un autre lieu pas comme les autres de Marseille.

Comme je suis déjà venu, je connais les étranges us et coutumes du lieu… Au comptoir, je ne demande surtout pas un shot de rhum arrangé et une bière, mais j’énonce fièrement : « Je vais prendre un petit et un grand dessin, s’il te plaît. » Alors Izzy me gribouille ma commande personnelle tandis que Kril m’offre gracieusement de quoi me désaltérer : un shot de rhum et une bière, donc. Un dessin acheté (pour un ou deux euros), c’est une boisson offerte ! Et pendant que j’attends que ma commande soit terminée, j’ai tout le loisir d’échanger un mot avec ma voisine de comptoir, de comparer nos dessins ou nos impressions sur le concert qui se déroule en dessous.

PNG « Avec les dessins, on voulait que les gens aient le temps de s’attarder, de discuter et qu’au final, aussi, on finisse moins bourré », nous expliquent Izzy et Kril qui habitent ici depuis un an, alors que je reprends un petit dessin « à la châtaigne ». La Tache c’est leur maison. Ils ont leur chambre à l’étage, leur salon accueille le public, la cuisine est derrière le comptoir et en dessous, un grand garage sert de salle de spectacle. Depuis octobre, à un rythme aléatoire d’une à deux fois par mois, ils organisent une soirée spectacle. Le 3 mars, c’était pour assister à un cabaret avec du théâtre, de la « chanson performante », suivi du folk tropical de Bleu Funz qu’on se serrait comme des sardines, assis à même le béton. Izzy est artiste graphique, Kril est comédien, musicien, photographe… « Quand les gens arrivent ici, ils sentent tout de suite que ce n’est pas une salle de concert “normale”, qu’ils sont chez quelqu’un. Ça change l’attitude. Il y a un respect mutuel qui s’instaure naturellement. C’est convivial, on fait attention à pas trop jeter son mégot par terre, à pas gueuler dans la rue et tout. » Et c’est vrai que l’ambiance globale de la Tache respire le « chez des copains » où l’on croiserait des amis d’amis, où l’on discute tout simplement avec le ou la première venue. Marjo, dans un grand sourire, confirme : « C’est un putain d’accueil ! Tu rentres dans un univers très perso, tendre et doux… » Tiens ! V’là Matéo not’ spécialiste du SM qui paye sa tournée de petits dessins. J’en profite pour lui rappeler qu’il doit terminer son article et qu’il est en retard. Un bon moyen de lui soutirer une seconde tournée !

La programmation se fait à l’envie, au plaisir, sans pression. En fonction des rencontres, des amitiés, des demandes. Mais toujours en relation avec les lieux amis de Marseille. Pendant qu’Izzy enchaîne les petits dessins, elle explique : « On voulait pas créer une salle de plus qui serait la nôtre et faire de la concurrence aux autres lieux ou chercher à faire des profits… La Tache accueille des petites formes artistiques légères, plutôt acoustiques, qui drainent moins de public et qui peuvent pas trouver leur place dans des lieux comme l’Embobineuse ou la Salle Gueule [2] qui, elles, ont impérativement besoin de remplir leur salle. Ces petits groupes ont aussi le droit d’exister, de jouer. Alors l’Embob’ les dirige vers nous. On essaye aussi de faire nos soirées quand les autres salles ne proposent rien, ou à des horaires différents comme ça le public commence sa soirée à la Salle Gueule, puis passe chez nous, pour aller finir à L’Embo’, par exemple. Pour nous c’est avant tout une question d’entraide avec les salles. L’autarcie, on peut pas. Il faut qu’on s’entraide. Ça donne une sorte de réseau qui fonctionne plus ou moins sans l’État. » Comme j’avais perdu mon stylo en dansant en bas, c’est avec un de ses feutres que j’ai noté tout qu’est-ce qu’elle me disait. (Hips !)

L’entrée à prix libre et les bénéfices de la vente de dessins sont entièrement reversés aux artistes qui viennent jouer. La location de la salle est payée de toute façon par le couple hôte, les dessinateurs-serveurs sont des bénévoles du voisinage. « Le prix libre marche bien ici ! Les gens comprennent bien ce système maintenant et comme ça, tout le monde peut venir. Ce qui fait qu’on retrouve ici un public hyper varié : des copains anars-squatteurs, des artistes, des voisins… On aime ça ! » Ce soir-là, le public très féminin arbore des looks qui vont du punk-queer au plus classique jean-chemise-baskets qui passe partout.

À la fin du concert, après trois rappels et une reprise électro-punk de «  Barbie girl » endiablée, les habitués de la Tache et les nouveaux venus taillent le bout de gras avec les artistes, d’autres comme Baltik (« Je me sens comme à la maison. Bonne lecture… je suis bien ! ») bouquinent des brochures offertes par la maison (on y trouvera bientôt CQFD). Les artistes de passage aussi s’y sentent bien. King’s Queer : « Cet endroit, c’est une bulle d’oxygène. On y respire librement ! C’est un lieu de résistance intéressant. » Le reporter de CQFD se fait offrir un shot de rhum – pardon, un dessin – par son voisin de comptoir, Adrien : « Ici, on nous sert quand même autre chose… Et je parle pas que du rhum. T’as goûté celui au gingembre ? » Oui, et c’était vivifiant ! D’ailleurs, j’en reprends un autre car je dois trouver l’énergie d’aller jusqu’au bout de la nu’hips !… de mon reportage !

Retour auprès de nos hôtes, Izzy et Kril (à ce moment-là je ne sais plus lequel des deux me cause) : « Avec le temps on s’aperçoit que Marseille est quand même un cas particulier. Avec son foisonnement important de petites structures qui fonctionnent dans les marges, avec toutes sortes d’astuces pour détourner ou contourner les trucs, les barrières. Que ce soit par rapport à l’argent, la vente d’alcool, l’organisation de concerts, les réglementations… Ici, c’est un lieu privé. Tous ceux qui entrent sont nos invités en quelque sorte. Alors on peut fumer dedans, faire comme on veut. Et bientôt on va aussi faire des expos. Ça c’est encore une envie qui nous tient à cœur. » Une pote me tire par la manche : « Ho, Julien, tu devrais rentrer, non ? T’as pas un article à écrire demain matin pour CQFD ? » Un article à écrire ? Ah ou’hips ! D’ailleurs, je vais reprendre un petit dessin « à la cannelle » par déontologie journalistique. Faut croiser les sources ! Attention, La Tache n’est pas qu’un lieu attachant… C’est même carrément enivrant !

Prochain rendez-vous à La Tache, c’est le dimanche 31 mai à 20h avec Syndrome WPW, DJ Boom Boom Dans Ton Cœur, et Lico. JPEG


Notes


[117 rue Flégier, Marseille. atelierlatache@gmail.com.

[2L’Embobineuse et la Salle Gueule sont des salles de spectacle indépendantes et emblématiques de Marseille. L’Embo’, comme on dit, traverse actuellement une passe difficile.



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Par Julien Tewfiq


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