CQFD

Autodéfense féministe

Quand les meufs ripostent


paru dans CQFD n°180 (octobre 2019), par Meriem Bioud, Nadia Slimani, Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 20/02/2020 - commentaires

Apprendre à réagir face à une agression, prendre conscience de sa puissance, détricoter les mythes sur la vulnérabilité : c’est l’idée de l’autodéfense féministe née dans les années 1970 de l’autre côté de l’Atlantique.

Cette planche BD d'Alice Bien est disponible en PDF au bas de cette page. {JPEG}

Orange mécanique, de Stanley Kubrick. Dixième minute. Alex DeLarge et sa bande de dégénérés s’introduisent chez un couple, tabassent l’homme et s’apprêtent à violer la femme. Face à ce déchaînement de violence, elle ose timidement quelques cris stridents puis reste finalement impassible à regarder pleuvoir les coups en attendant que son tour vienne.

Une scène d’agression comme le cinéma en produit à la pelle. Film après film, les éléments sont les mêmes : une femme agressée qui pense que rien ne sert de lutter, comme si tout était joué d’avance. C’est entre autres pour battre en brèche cet imaginaire collectif aussi défaitiste que fermement arrimé qu’ont débarqué en France les stages d’autodéfense féministe.

Un processus d’empowerment

« En tant que femme on peut avoir des peurs ; des choses socialement intégrées qui nous font penser qu’on ne peut rien faire. Avec Riposte, au contraire, on va essayer de se concentrer sur ce qu’on peut faire en cas d’agression. » C’est ce qu’explique Julie, formatrice depuis un an à Marseille et spécialiste de la méthode d’autodéfense féministe Riposte. L’idée ? Permettre aux femmes de prendre conscience de leur force, leur donner des techniques pour réagir verbalement ou physiquement à une agression ou encore réaffirmer leur légitimité à s’opposer frontalement au harcèlement de rue et à la violence conjugale.

L’autodéfense féministe ne se réduit pas à une pratique corporelle ou à une technique de combat. Comme l’explique sur son site l’association d’Autodéfense et de ressources pour le choix et l’autonomie des femmes (Arca-F), il s’agit d’abord et avant tout de « placer les femmes au centre de la prévention et de la lutte contre les violences faites aux femmes » en leur permettant entre autres de s’extraire « du seul rôle de victime auquel elles sont souvent cantonnées ». Un véritable acte d’empowerment, comme le résume la sociologue Anne-Charlotte Millepied : « En apprenant à se défendre, les femmes rompent le script de la féminité traditionnellement associée à la douceur, la passivité et la non-violence. [1] »

Un terrain glissant ?

Une question reste en suspens : n’y a-t-il pas un risque que l’autodéfense féministe dérive vers une culpabilisation de la victime qui n’aurait pas su adopter la bonne stratégie ? Pour Julie, on en est loin : « La victime n’est pas responsable. Pour supprimer les agressions, il faut que les agresseurs n’agressent pas. On ne donne pas de règle à suivre dans les stages, car on sait qu’on ne peut pas toujours les mettre en œuvre. » D’après la formatrice, la pratique vient en complément d’autres formes de lutte contre les violences sexistes : « L’autodéfense ne va pas tout résoudre à elle seule, ce n’est pas le seul levier. »

Sans être une solution miracle, elle a tout de même déjà largement fait ses preuves, comme le rappelle Anne-Charlotte Millepied en se référant à une étude menée aux États-Unis [2] en 1985 : « Dans 80 % des cas, riposter verbalement – en parlant ou en criant – suffit à mettre fin à une agression. » Et d’ajouter : « C’est quand les techniques verbales se sont avérées insuffisantes que les techniques de riposte physique entrent en jeu. »

En France, une arrivée tardive

Impulsées par les mouvements féministes, ces pratiques d’autodéfense ont émergé dans les années 1970 au Québec avec l’utilisation du Fem Do Chi et du Wendo, puis en Autriche avec le Seito Boei. « L’idée était d’adapter les techniques des arts martiaux et de la self-défense traditionnelle au vécu spécifique des femmes », explique la sociologue Anne-Charlotte Millepied.

Pour arriver jusqu’à l’Hexagone, ces méthodes ont pris leur temps. Il a fallu attendre les années 2000 pour que les premiers stages pratiques soient organisés par des associations. Quant à la méthode Riposte, qui a pris racine au Centre de prévention des agressions de Montréal dans les années 1980, elle n’a été importée en France qu’en 2008 par une militante formée sur place.

Pourquoi ce retard ? D’après Anne-Charlotte Millepied, l’explication est à trouver dans le fait que « les mouvements féministes français récusent historiquement l’usage de la violence, considérée comme un attribut du patriarcat, à cause de l’objectif initial de faire avant tout la lumière sur la violence que les femmes subissent ». Une donne qui est en train de changer : « On peut considérer que l’ampleur que commence à prendre l’autodéfense féministe témoigne d’une légitimation de l’usage de la violence par les femmes pour se défendre, ainsi que d’un positionnement plus affirmé du corps comme outil de lutte, et non plus seulement comme enjeu de libération ». Il était temps.

Meriem Bioud & Tiphaine Guéret

« Lorsqu’elle est apprivoisée, la peur est une force »

En juin dernier, Nadia, 28 ans, a participé à un atelier d’autodéfense de deux jours. Basé sur la méthode Riposte, ce stage était organisé par le Centre de prévention des agressions de Marseille. Témoignage.

Rendez-vous au Planning familial dans une tenue confortable, pour passer deux dimanches que je n’oublierai pas. Nous sommes une vingtaine à être venues à ce stage en non-mixité, ouvert à toutes les personnes qui s’identifient comme femme et dont les tarifs sont adaptés aux moyens de chacune. Le moment des présentations a été chargé d’émotion. Dans chaque hésitation, chaque voix tremblante ou assurée, chaque regard humide, il y avait l’histoire d’une femme qui a vécu des situations de harcèlement qui l’ont parfois mise en danger. Faire la démarche de venir était déjà une épreuve pour certaines, car cela voulait dire aborder des expériences douloureuses.

Julia et Siham, les organisatrices, nous ont ensuite appris plusieurs techniques verbales et physiques pour se sortir d’une mauvaise situation. Nous les avons ensuite mises en pratique. On a également passé en revue le cadre légal, les démarches à entreprendre en cas d’agression ou les choses à faire pour aider une victime.

Ces rencontres ont aussi été l’occasion de déconstruire des mythes qui alimentent la peur comme celui de l’agresseur qui surgit de nulle part dans une ruelle sombre. Si ces cas existent, la majorité des agressions sont commises par des personnes de l’entourage des femmes. De plus, dans les représentations, la femme agressée se tait, se crispe ou crie avec une voix aiguë. On a au contraire appris à hurler d’une voix grave et à réaliser que la peur est une force lorsqu’elle est apprivoisée.

En sortant du stage, j’ai ressenti une grande fierté. Depuis, je me suis mise à la boxe pour me reconnecter à mon corps et continuer ce travail de reprise de confiance. J’apprends aussi à oser dire non, dans une société où, en tant que femmes, on nous a souvent demandé d’être au service des autres, polies, calmes, discrètes et complaisantes.

Nadia Slimani
***
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Notes


[2Par les sociologues américaines Pauline Bart et Patricia O’Brien.



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