CQFD

Mépris de classe

Quand la rue répond à Macron


paru dans CQFD n°159 (novembre 2017), rubrique , par Iffik Le Guen, Julien Tewfiq, illustré par
mis en ligne le 08/01/2018 - commentaires

Les sorties présidentielles sur les fainéants en T-shirt qui foutent le bordel se sont multipliées depuis l’accession au trône d’Emmanuel 1er. Elles ne laissent pas le bon peuple indifférent. Propos ramassés dans et autour de la manif du 19 octobre à Marseille.

Par Etienne Savoye. {JPEG} 10 h, à proximité du Vieux-Port. Le fond de l’air est plus frais que rouge : le manifestant est encore rare. Sur le trottoir, une fille, plutôt jeune, lance : « Ho, tu vas travailler un jour dans ta vie ? » Un gars, du même âge, lui rétorque : « Je m’en fous, de leur manif. Moi, je veux être patron ! » Ça commence sur les chapeaux de roue, ce stylo-trottoir !

Fainéants, cyniques, extrêmes ?

Le cortège tarde toujours à s’épaissir. Nicole, une petite dame aux cheveux blancs, assise sur un manège, accepte de jouer les cobayes. « Oh ça non, alors ! J’ai 71 ans, je suis au PCF depuis que j’ai 16 ans. Je fais toutes les manifestations, mais maintenant c’est surtout pour mes enfants et petits-enfants. Je veux qu’ils aient une vie pas pire que la mienne, avec un vrai code du travail, la Sécu. Je ne suis pas du tout satisfaite de ce gouvernement pour les riches. »

Julia, une longue pancarte en carton sur laquelle elle a inscrit en une trentaine de lignes tout ce qu’elle reproche à Macron, et son pote Jérémie, affilié à la CNT, prennent davantage à la rigolade l’interpellation de CQFD : « Ouais, on est deux grosses feignasses, c’est sûr ! » Tout comme Valentina, trentenaire et insoumise, qui développe un peu sa pensée. « Fainéante, mais pas cynique. Le cynisme, c’est un fléau ! Je crois au contraire qu’on peut agir collectivement. Se bouger pour que ça aille mieux… mais dans longtemps ! Et je ne pense pas du tout être extrémiste, même si je dois sans doute le paraître aux yeux de Macron ou du Point… »

Ce que conteste Lucie, jeune militante au syndicat Sud-Asso : « Oui, je suis une dangereuse extrémiste ! Puisque je suis en manif ! Rien que ça, c’est déjà hyper extrême, non ? » Un collègue de la CNT-SO, croisé à la terrasse d’un café, tente un résumé saisissant : « Je suis extrêmement fainéant ! » Tandis qu’un copain de l’union syndicale Solidaires, en première ligne dans la bagarre pour sauver les Moulins Maurel [1], serre, lui, les dents : « Je me sens extrêmement modéré par rapport à l’extrême libéralisme du camp d’en face. » Autour de la table, un militant de la CGT-Éduc ajoute son grain de sucre. « J’ai été licencié après cinq ans de taf dans une start-up dirigée par un soutien de Macron à la présidentielle. Et je crois que ses insultes portent finalement quelque chose d’utile : à travers le mépris exprimé par le président, les gens prennent conscience de leur appartenance de classe. Là où je bosse maintenant, des salariés d’habitude peu mobilisés se sont mis en grève parce qu’ils se sentaient insultés. Ça a radicalisé du monde - tant mieux ! » Alors que nous rejoignons les manifestants qui s’ébranlent, un fameux libertaire corse surgit de nulle part : « Bien sûr que je suis fainéant et extrême ! Et cynique ? Seulement quand j’ai bu, mais je ne m’en rappelle pas. »

Gagner de l’argent pour se payer un costard ?

La (petite) manif remonte tranquillement La Canebière. Du côté des anars de tous bords, on se montre tantôt un tantinet fataliste – « Faut croire que l’argent ne m’aime pas, je bosse toujours pour pas grand-chose. De toute façon, je n’ai jamais réussi à trouver un costard à ma taille... » – tantôt sale gosse qui saccage sa cage : « Je n’aime pas les costards mais j’ai rien contre un peu d’argent. » Chez les cocos, le ton n’est pas le même, il se fait mi-sérieux mi-rageur. « Le costard, c’est un outil de travail pour certains – dans ma famille, il y avait un VRP qui n’était rien d’autre qu’un prolo en costard. Ce n’est pas mon cas : je travaille avec des enfants, je peux aller au boulot en T-shirt. Mais pas celui avec la faucille et le marteau... »

N’être rien (dans une gare ou ailleurs) ?

Accompagné par l’inextinguible BO des manifs, nous empruntons le virage qui permet de rejoindre le cours Lieutaud. Direction Préfecture ou Castellane, on ne sait pas encore. À la CGT-Éduc, on embraye direct : « Nous ne sommes rien, soyons tout ! » Mais ça laisse légèrement rêveurs les camarades de la CNT – « C’est bien utile parfois de n’être rien. On peut même le rechercher quand les flics sont un peu trop proches, quand notre patron nous demande de faire un sale boulot, quand nous avons envie de ne voir personne, d’être anonymes, seuls dans la masse ». De même pour ceux de Solidaires : « La vie de ceux qui ont tout ne me fait pas rêver. Et je préfère n’être rien que passer tout mon temps à veiller sur mon magot... » Le libertaire corse, lui, ferme la marche avec son petit fanion : « N’être rien, c’est surtout ne pas être comme eux. »

Jaloux des riches ?

Finalement, ce sera Castellane pour les 20 000 manifestants revendiqués par les organisateurs. L’endroit parfait pour leur demander s’ils se sentent jaloux des riches. Alors ? La CNT-SO ne connaissait pas cette énième saillie présidentielle. «  Pour sortir un truc pareil, il faut vraiment appartenir à un autre monde ! Nous ne sommes pas jaloux, non. On voudrait juste choper ce qu’ils ont pour que ça passe de main en main. Il faudrait leur arracher tout ce confort pour le partager. Ou le jeter. » Du côté de la CGT-Éduc, ça démarre au quart de tour : « Je ne suis pas jaloux des riches, je veux juste les éliminer ! Comme disait Thomas Sankara, c’est soit champagne pour quelques-uns, soit eau potable pour tous. » Idem pour les libertaires de Corse et du continent : « C’est très con d’être jaloux des riches. Il faut juste les guillotiner parce que ce sont eux qui font chier. » Solidaires se révèle plus philosophe, presque ésotérique... « C’est pas beau d’être jaloux des riches, je suis d’accord avec le président. Éprouver un sentiment de possession envers les possesseurs, c’est même un peu étrange. »

Foutre le bordel ?

Alors qu’on s’approche du terminus, nous retrouvons Julia. « Ben ouais, c’est plus agréable de faire du bordel ! Même au boulot, je fous le bordel. » Et la porteuse de pancarte d’enchaîner : « Tu sais, je suis assistante maternelle à domicile. L’une de celles que les parents engagent pour garder leur gamin justement parce qu’elles ne font pas grève… Alors que moi, si ! Quand les parents s’en rendent compte, ils tirent une de ces tronches… Ils me demandent : ‘‘ Et comment on garde le petit ? ’’ Je leur réponds : ‘‘ Ben, faites grève aussi ! ’’ Mais ils travaillent dans le social, c’est compliqué pour eux de se mettre en grève parce qu’ils sont très impliqués dans leur boulot. Des gens ont besoin d’eux, ils ne peuvent pas se permettre de les abandonner, même pour une journée. » Et Jérémie d’ajouter : « Dans ma boîte, nous ne sommes que deux en grève. Sur 20 salariés ! Et pourtant, on travaille dans l’éducation populaire… Ce n’est pas forcément simple de se mettre en grève quand on aime son boulot et que des jeunes comptent sur toi. Et pourtant, c’est nécessaire. »

Tiens, revoilà Valentina ! Est-ce qu’elle s’est mise en grève, elle aussi ? « Pas tout à fait… Je suis free-lance, donc je peux me permettre de prendre la matinée pour venir manifester, faire nombre. » Oh, Lucie ! « Dans mon cas, c’est encore pire ! Je travaille pour le syndicat ! Je suis payée pour foutre le bordel ! » Nous traversons une dernière fois le cortège et nous tombons sur Pierre, délégué syndical CGT à l’hôpital de La Timone, en service de pharmacie. « Nous, on est là pour protester contre nos conditions de travail. Surtout dans le secteur hospitalier ! Pour la pharma, par exemple, on doit faire toujours plus avec moins de moyens. Ça s’est tellement dégradé qu’il devient difficile de bosser sérieusement. La direction fait ce qu’elle peut, mais il n’y a plus d’argent pour remplacer le personnel. Venez faire un tour à La Timone l’après-midi et vous ne verrez personne en blanc dans les couloirs. C’est vide. Les patients ne sont pas totalement abandonnés, hein. Mais pas loin. »

En partant, nous demandons à un passant, la quarantaine, s’il pense que les manifestants, qu’il regarde d’un air un peu sévère, constituent un rassemblement de fainéants. «  On peut pas dire ça. Moi, je ne suis pas d’accord avec eux. Mais je ne le suis pas non plus avec Macron : ce ne sont pas les fainéants qu’on retrouve en manif. Il y a des retraités, des gens qui bossent et qui font l’effort de venir défiler. Regarde, les fainéants, là, ce sont les gars qui ne bougent pas leur cul des terrasses des cafés, qui regardent les manifestants en rigolant. » Mais n’en pensent pas forcément moins...


Notes


[1La minoterie des Moulins Maurel, à Marseille, a fermé en 2013 – depuis, les salariés se battent pour relancer l’activité. Voir « Usine occupée : les ouvriers prennent de la graine », article publié dans le n° 126 de CQFD (novembre 2014).



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