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Atoll le politicien

Quand l’argent coule à Flosse


paru dans CQFD n°155 (juin 2017), rubrique , par Jean-Baptiste Bernard
mis en ligne le 29/10/2018 - commentaires

Se la jouant patelin, il aime à se faire appeler Papa Flosse. Mais en vrai, Gaston Flosse évoque surtout un parrain à l’ancienne. Une partie de la population l’affuble d’ailleurs d’un petit nom qu’il apprécie moins : Monsieur 10 %. Soit le montant de la commission qu’il prélèverait sur les grosses transactions commerciales conclues sur son territoire...

La couverture du n°155 de "CQFD", illustrée par Caroline Sury. {JPEG}

... Il ne faudrait pas dire « territoire », d’ailleurs. Mais royaume. Plus de trente ans que Gaston Flosse règne sur la Polynésie française. Monarque absolu cumulant les fonctions électives – deux fois député, sénateur de 1998 à 2014, président du gouvernement polynésien de 1984 à 1987 puis de 1991 à 2004, et encore à trois reprises ensuite. Des mandats qui lui ont permis de mettre l’atoll en coupe réglée, à grand renfort d’intimidations musclées, d’emplois fictifs et de distributions d’enveloppes. Au passage, il a croqué grave - rétrocommissions, détournements de fonds et prises illégales d’intérêt. En atteste son CV judiciaire : parmi les élus de la Ve, Flosse détient le record de poursuites. Champion. En 2009, pas moins de onze procédures financières le mettaient en cause.

Mais plus impressionnante encore est la façon dont il a slalomé entre ces procédures. Au lieu d’années de prison, Flosse s’en est tiré avec quelques semaines de préventive et trois ans d’inéligibilité (en 2014). Le reste ? Enterré, prescrit ou assorti de sursis (dont il n’a cure). La liste de ses malversations est pourtant si longue qu’on peut juste en citer quelques-unes. En 1996, il fait construire un fastueux palais présidentiel à Papeete (facture, 3,85 M€). Puis y affecte pas moins de 70 véhicules, dont une limousine. En 1998, il achète sur fonds publics l’atoll de Tupai, puis l’aménage luxueusement (facture, 13,4 M€). La chambre territoriale des comptes s’étouffe. De 1993 à 2005, les entrepreneurs polynésiens lui versent chaque mois un dessous-de-table de 10 000€ - « Il n’y a pas un chef d’entreprise qui ne passait à la casserole », résume un homme d’affaires [1]. Tout au long de sa présidence, encore, il distribue les emplois fictifs comme s’il en pleuvait – la justice en comptera plus de 1 000, dont 90 % ne sont plus imputables pour cause de prescription. Et en 2014, forcé de quitter la présidence, il part avec la vaisselle de luxe. Sacrés bagages.

Que les malversations de Flosse soient restées impunies ne doit rien au hasard. C’est Chirac, avec qui il a cofondé le RPR, qui l’a longtemps protégé. Entre eux, une solide amitié. Et une préoccupation partagée : faire échec aux indépendantistes. Pour cela, Papa Flosse a fondé en 1977 le Tahoerra huiraatira, parti cryptogaulliste qu’il dirige toujours. Son credo : l’autonomie plutôt que l’indépendance. Soit le moyen de bénéficier de larges subsides de la France tout en s’assurant que cette dernière fermera les yeux sur leur utilisation. C’est que la Polynésie est territoire sous perfusion – de métropole, l’argent coule à flots. À l’orée 2000, elle reçoit ainsi chaque année plus d’un milliard d’euros. Et perçoit aussi ce que les locaux appellent « la rente Chirac », aide annuelle de 150 millions d’euros censée compenser le manque à gagner lié à l’arrêt des essais nucléaires en 1996. Jackpot.

C’est sur cette manne que Flosse a assis son système. Il en a utilisé une partie pour se rallier des obligés et financer une administration parallèle, à sa botte. Entre autres, un « bureau d’aide sociale » bis, chargé de distribuer des enveloppes, des logements ou des prébendes. Ainsi qu’un Groupement d’intervention de la Polynésie (GIP), milice privée de 600 gros bras surveillant les opposants ou mettant sur écoute les (rares) journalistes critiques. C’est elle qui serait responsable de la mort, en 1997, du rédac-chef des Nouvelles de Tahiti, Jean-Pascal Couraud, coupable d’avoir enquêté sur la corruption locale. À preuve, ce témoignage d’un ancien du GIP : « On l’a accroché à une corde, on l’a mis dans la mer. On lui a ensuite demandé : “C’est quoi ce dossier ?” Il ne nous a pas répondu. Il a commencé à avoir du mal à respirer. On a lâché la corde. »

En 2013, l’ancien chef du GIP a été mis en examen. Papa Flosse, lui, n’a toujours pas été inquiété. L’octogénaire s’apprête même à revenir - ses trois ans d’inéligibilité sont écoulés. Il compte se présenter aux élections territoriales de 2018. Le pire, c’est qu’il sera sans doute élu [2].


Notes


[1Cité dans « Polynésie : la fin du système Flosse », article mis en ligne sur Le Monde.fr le 09/02/2010.

[2Note du webmestre lors de la mise en ligne de cet article en octobre 2018 : Gaston Flosse n’a finalement pas pu se représenter aux élections territoriales du printemps 2018, son inéligibilité ayant été prolongée jusqu’à juillet 2019.



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