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Délocaliser les poubelles

Quand l’Asie du Sud-Est déborde sous les déchets occidentaux


paru dans CQFD n°180 (octobre 2019), par Aude Vidal, illustré par
mis en ligne le 20/12/2019 - commentaires

Depuis que la Chine a dit stop, des cargos entiers d’ordures du monde « développé » sont envoyés dans d’autres pays asiatiques… qui avaient déjà du mal à s’occuper de leurs propres détritus. Au bout de la chaîne, des populations pauvres subissent la pollution.

Par Manoï {JPEG}

Il est 5 h du mat’, l’heure à laquelle il ferait bon se balader à la fraîche à Kalianyar, petit village de Java-Est, si les villageois.es n’y brûlaient leurs déchets : feuilles mortes et emballages plastiques dégagent leur fumée devant chaque maison. Slamet Riyadi, un homme de 40 ans qui bosse dans le tourisme après avoir appris l’anglais sur le tas, explique : « Les villageois.es croient que comme ils ne voient plus rien, il n’y a plus rien. Mais le plastique reste !  »

En Indonésie, seules les grandes villes organisent la collecte de déchets. Slamet aimerait monter une asso écolo pour s’organiser, trier et vendre ce qui peut être recyclé, composter les matières organiques et pour le reste… on verra. Pour l’instant, il est un peu seul à s’inquiéter des fumées pleines de dioxine.

Plus près de la capitale provinciale, Surabaya, les militant•es écolos de l’association Ecoton sont plus rodé•es. Depuis des années, ces biologistes de formation alertent sur la qualité des eaux du fleuve Brantas dont les poissons deviennent hermaphrodites, probablement à cause des dépôts de micro-plastiques qu’on retrouve dans leurs entrailles.

Tri-athlètes occidentaux et chiffonniers javanais

L’Indonésie déborde sous ses déchets… et maintenant sous les nôtres, à nous les Occidentaux qui faisons bien le tri. Trop bien, d’ailleurs. On appelle ça le wishcycling : ce petit pot de yaourt bio ou vegan pas recyclable, si je le triais avec les plastiques recyclables, peut-être que ça marcherait ? Non ? [1]

Sous le nom générique de plastique, on trouve de tout, marqué de 1 à 7 sur l’emballage. 1 pour le polytéréphtalate d’éthylène (PET), celui des bouteilles d’eau ou de soda. 2 pour le polyéthylène haute densité (PE-HD), celui des bouteilles de lait, d’huile ou de lessive. 5 pour le polypropylène (PP) dont on fait des usages variés. Les autres sont à jeter, brûler – on fait comme on peut.

Depuis 1950, quand les industriels ont commencé à généraliser l’emballage jetable pour rejeter leurs coûts sur la collectivité [2], seulement 9 % des plastiques produits dans le monde ont été recyclés. D’autres industriels font leur business dans le traitement des déchets, incinération ou recyclage, mais un mauvais tri (wishcycling ou négligence) renchérit le coût du recyclage. Alors soit tout est brûlé ensemble dans nos incinérateurs, soit les déchets sont envoyés vers des pays où de plus pauvres pourront faire leur miel de nos poubelles : une bouteille PET de soda à revendre à une usine locale, un billet de 5 dollars canadiens… Sur leur tas de déchets à quelques kilomètres des locaux d’Ecoton, des chiffonniers exhibent l’une de leurs trouvailles, un drapeau états-unien.

Un commerce mondial de déchets

Depuis la crise des déchets de 2018, les pays d’Asie du Sud-Est doivent traiter tant bien que mal des détritus du monde entier. Quelle crise ? La Chine, qui faisait le boulot, a prévenu mi-2017 qu’elle fermerait ses portes au 1er janvier suivant et les industriels ont reporté une partie de leur activité vers des endroits où l’on ne sait déjà pas quoi faire des déchets locaux.

Malgré leur usage abondant de plastiques, ni l’Indonésie, ni la Thaïlande ou la Malaisie n’ont de solution technique miraculeuse pour les traiter. Ce sont en revanche des États aux législations environnementales peu exigeantes [3]. Leurs populations pauvres ont du mal à faire valoir leur droit à un environnement sain ou à refuser de travailler dans les décharges qui, depuis 2018, ont surgi dans ces trois pays. Ces activités existaient avant le retrait chinois, mais elles ont depuis pris une tout autre dimension.

Décharges sauvages en Malaisie

Alerté•es par les mauvaises odeurs et des problèmes dermatologiques et respiratoires, des villageois•es de la côte ouest malaisienne découvrent, site après site, des ateliers de traitement des déchets sur leur territoire. Les déchets y sont triés, brûlés à l’air libre ou dispersés dans la nature, parfois simplement stockés en attendant la saturation du site et la fuite des entrepreneurs voyous. Les branches locales des ONG internationales sont sur le coup : Greenpeace sort un rapport fin 2018, GAIA (Global Alliance for Incinerator Alternatives) en avril 2019. C’est Mageswari Sangaralingam, une Indienne-Malaisienne déjà croisée dans des luttes pour les peuples autochtones avec les Amis de la Terre, qui s’occupe pour GAIA du dossier. Le sujet sort dans les médias occidentaux et les reporters viennent se pencher sur leurs poubelles : « Les journalistes étrangers sont tout excités quand ils trouvent un déchet qui vient de chez eux dans une décharge », note Mageswari.

Konbini s’indigne dans une courte vidéo de briques de lait français au milieu des cocotiers et nous apprend au passage que ce sont seulement 2 % de nos déchets qui font de tels dégâts. L’AFP et Konbini seront les seuls à traiter correctement le sujet en France. Crise globale des déchets plastiques et de la qualité des eaux, aberration écologique de détritus transportés sur des dizaines de milliers de kilomètres, aspects néocoloniaux du libre-échange, pitié pour des populations rendues malades par nos plastiques ou qui trouvent de quoi vivre en fouillant dans nos poubelles… d’autres publications, notamment américaines, couvrent mieux la question.

Interdiction du trafic de déchets plastiques

Début mai 2019 a lieu une conférence internationale à Genève, à laquelle participent Mageswari et Prigi Arisandi, président de l’association Ecoton. La Norvège, suivant les recommandations d’ONG du Sud-Est asiatique, a proposé l’intégration des déchets plastiques à la convention de Bâle sur les déchets dangereux. Dangereux, ils le sont bien, puisque tous ces plastiques libèrent des composants toxiques, en décharge ou lors de l’incinération.

Les Américains, bien qu’ils ne soient pas signataires de cette convention, sont très présents pour défendre leurs intérêts. Avec le Conseil américain des industries chimiques et l’Institut des industries du recyclage des déchets, ils s’opposent à cette proposition qui est malgré tout adoptée. Mageswari et Prigi ont gagné : le commerce international des déchets plastiques non recyclables, souillés ou mélangés est désormais interdit.

C’est vers la Malaisie que la plus grande quantité de déchets a été envoyée en 2018. Les découvertes de cargaisons illégales se chiffrent par centaines de conteneurs en mai-juin 2019 : une cargaison espagnole de déchets plastiques souillés déclarée de manière trompeuse à Klang, 265 conteneurs à Butterworth (deuxième port du pays), cachant des déchets organiques en décomposition sous des déchets plastiques recyclables…

Retour des déchets à l’envoyeur

Les politiques locaux (qui en 2018 avaient refusé d’interdire les importations au motif que ça fait du business) se payent des accès de patriotisme écologique. La ministre de l’Environnement malaisienne Yeo Bee Yin promet le renvoi de 3 000 tonnes vers leurs pays d’origine. Le leader autoritaire philippin Rodrigo Duterte somme le Canada de reprendre ses déchets, rappelle ses diplomates et envoie 69 conteneurs vers le port de Vancouver, menaçant de couler la cargaison dans les eaux territoriales canadiennes. En septembre, la République indonésienne continue à renvoyer à l’envoyeur des cargaisons illégales comme celle-ci : cinq conteneurs partis de Seattle (États-Unis) et arrivés en juin, censés contenir du papier à recycler. Au milieu du papier se trouvaient des déchets plastiques, des bouteilles et même des couches pour bébé usagées.

Ironie de l’actualité, la précédente campagne d’Ecoton cherchait à sensibiliser des riverain•es du fleuve Brantas et mettait en place un réseau de collecte des couches. Pendant ce temps, les expats à Bali réinventent dans leurs supermarchés les emballages traditionnels à base de feuilles de bananier. Zéro déchet pour les riches, fumées à la dioxine pour les pauvres…

Aude Vidal

À lire sur Asialyst.com, une série de trois reportages dont est tiré cet article et d’autres ressources sur le sujet. Notamment :
- « Recyclés ? Non, nos déchets plastiques inondent l’Asie du Sud-Est » (27/04/2019).
- « Nos déchets plastiques ne pourront plus inonder l’Asie du Sud-Est, selon la convention de Bâle (si elle est respectée) » (16/05/2019).
- « Quand l’Asie du Sud-Est nous renvoie nos déchets plastiques » (17/06/2019).


Notes


[1Autrement dit, le wishcycling consiste à encombrer les filières de recyclage avec des produits non recyclables, ce qui diminue l’efficience du processus.

[2« Eh bien, recyclez maintenant ! », Grégoire Chamayou, Le Monde diplomatique (février 2019).

[3La Roumanie, plus proche, reçoit aussi des déchets ouest-européens, mais pour l’incinération : « La Roumanie, nouvel “eldorado” de l’incinération de déchets », RTBF.be (02/06/2019).



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