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Balance ton administration pénitentiaire

Prison pour femmes : cachez ce désir que je ne saurais voir


paru dans CQFD n°177 (juin 2019), rubrique , par Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 21/08/2019 - commentaires

Dans son livre La sexualité en prison de femmes, la sociologue Myriam Joël lève le voile sur un univers carcéral au féminin où le sexisme règne en maître.

Par Nadia Berz {JPEG}

Trois ans. C’est le temps que Myriam Joël a passé auprès des détenues et des professionnels de sept établissements pénitenciers français. Dans le cadre de sa thèse, celle qui est aujourd’hui docteure en sociologie s’est penchée sur l’épineuse question de la sexualité des femmes emprisonnées. Cet objet de recherche, illégitime s’il en est, s’attaque de front à deux tabous majeurs : le désir féminin et les femmes incarcérées. De ces rencontres et de ces réflexions, Myriam Joël a tiré un livre, La Sexualité en prison de femmes, paru en 2017 aux Presses de Sciences Po, qui jette un peu de lumière sur un système carcéral agissant comme un « puissant relais des stéréotypes de genre ».

Une jupe plutôt qu’un jean

« La sœur d’Alice, je lui ai dit qu’elle pouvait avoir des rapports, je lui ai expliqué, je lui ai dit les trucs pour pouvoir le faire. La dernière fois je l’ai vue en jupe et elle avait une montre qui fait chronomètre. [1] » Quand Myriam Joël rencontre Lilou, cela fait quatre mois que cette dernière est incarcérée. Assez de temps pour connaître les combines et pouvoir rencarder les nouvelles arrivées. Le but ? Déjouer la vigilance des surveillant.es quand vient l’heure des visites et que le désir se fait palpable. Ruser. Porter une jupe plutôt qu’un jean, tenter de se laisser aller au plaisir et d’en donner tout en gardant un œil sur le ou la surveillant.e affairé.e à lire un livre ou régler un conflit à quelques mètres de soi. L’exercice semble ardu et, finalement, peu de femmes bravent l’interdit. Certaines disent botter en touche parce que « les conditions qui leur donnent envie ne sont pas réunies », d’autres ne s’y frottent pas par peur de la sanction.

En matière de sexualité en prison, les règles du jeu sont floues. Seule référence qui vaille, le code de procédure pénale stipule que « le fait, pour une personne détenue […], d’imposer à la vue d’autrui des actes obscènes ou susceptibles d’offenser la pudeur » constitue une faute disciplinaire. D’après Myriam Joël, « la loi est tellement large que chaque surveillant.e s’en saisit un peu à sa manière ». Dans les faits, les sanctions pour atteinte à la pudeur sont rares. Le plus souvent, les maton.nes se contentent de jouer les pédagogues : « Lors de leurs interventions, décrypte la sociologue, les agents incitent non seulement les détenues à respecter autrui, mais également à se respecter elles-mêmes. » De quoi faire perdurer une image aussi vivace qu’éculée qui voudrait qu’une « fille bien » ne se vautre pas publiquement dans la luxure.

« La femme peut plus mécaniquement se retenir, les hommes non »

Dans les prisons françaises, le seul espace dévolu à l’intimité des détenu. es et de leur conjoint.e est celui des UVF, les unités de vie familiale. Dans ces petits appartements aménagés dans l’enceinte pénitentiaire, les couples et les familles peuvent se retrouver pour quelques heures ou quelques jours [2] et tenter de recréer un ersatz de vie familiale. Inaugurées pour la première fois à Rennes en 2003, ces infrastructures sont encore loin d’équiper toutes les prisons : en 2016, seules 28 des 188 geôles françaises en étaient pourvues. L’accès à ces espaces ne se fait pas non plus sans restrictions : « Seuls les partenaires pouvant attester de la solidité de leur union en bénéficient », indique Myriam Joël. L’administration pénitentiaire (AP) n’hésite d’ailleurs pas à mener l’enquête. Des vérifications qui, pour la sociologue, font en substance « la promotion d’une sexualité féminine dépendante d’une relation conjugale exclusive ».

Et lorsque Myriam Joël aborde la question de la mise en place de parloirs intimes qui permettraient aux couples de se retrouver quelques heures dans une chambre comme cela se fait déjà en Espagne, au Mexique ou au Danemark, les réactions des professionnel.les comme des détenues ne se font pas attendre : « dégradant », « humiliant », « sordide », le concept est loin de faire l’unanimité. Pour la chercheuse, ces réactions sont elles aussi à comprendre à la lumière de « l’injonction sociale pour les femmes à inscrire leur sexualité dans la vie conjugale ».

Certains acteurs et certaines actrices de l’AP s’accordent tout de même à dire qu’une vie sexuelle épanouie est un droit pour tout être humain [3]. Mais pas pour autant de quoi faire bouger les lignes. En outre, de l’avis quasi général, les femmes souffriraient moins du manque sexuel que les hommes. Une infirmière psychologue a d’ailleurs expliqué à Myriam Joël que « la femme peut plus mécaniquement se retenir, les hommes non. On le dit souvent, nous c’est plus intellectuel, on en convient tous que c’est comme ça. » Un constat à l’emporte-pièce qui n’assure du reste pas aux hommes incarcérés de voir leur libido traitée avec plus de respect.

Un tabou à deux vitesses

« Leur sexualité, c’est presque leur intimité ultime. Elles n’en ont plus beaucoup, donc je trouve que c’est un peu délicat de franchir ce dernier seuil. » Pour Amandine comme pour la majorité de ses collègues surveillant. es, pas question de parler véritablement de sexualité avec les détenues. Car quand il s’agit d’autre chose que de débiter des propos lubriques [4], les agent.es pénitentiaires se parent d’une pudeur toute virginale. Myriam Joël se souvient que même les psychologues et les gynécologues qu’elle a rencontré.es en prison n’abordaient pas cette question avec leurs patientes incarcérées : « Ils ne leur demandaient jamais si elles éprouvaient un manque ou du désir, comment s’étaient déroulés leurs rapports sexuels avec leur conjoint.e dans les UVF ou pendant les permissions, ou encore si elles angoissaient à l’idée de renouer à la sortie avec une activité sexuelle après une longue période d’abstinence. »

Si l’AP refuse de parler avec les détenues de leur sexualité, elle se fait bien plus loquace quand il s’agit d’en faire le procès. Jusqu’à prendre parfois des allures de police des mœurs. Un directeur adjoint de prison a raconté à la sociologue qu’il lui était arrivé de fournir aux magistrats des courriers envoyés par une détenue à son compagnon. Dans ses lettres, la femme laissait libre cours à un imaginaire érotique débridé visiblement peu au goût de l’AP qui avait jugé bon de transmettre ces écrits à la cour d’assises. Laquelle n’avait pas manqué de les lire à l’audience. Selon Myriam Joël, dans l’ensemble, « les détenues savent que leur courrier va être lu, donc elles s’autocensurent – notamment les prévenues, celles qui n’ont pas encore été jugées et qui savent que leur courrier va passer entre les mains du magistrat ». Elle ajoute : « Même quand les infractions n’ont rien à voir avec des crimes sexuels, la sexualité des femmes est sans cesse mise sur la table lors des jugements. »

Tenue correcte exigée

Quand l’été arrive et que la chaleur se fait étouffante, les jupes raccourcissent, les tee-shirts se font plus légers, les décolletés plus échancrés. Là encore, les surveillant.es sont sur le qui-vive, prêt.es à rappeler aux femmes que la « tenue correcte » est de rigueur. Pour Myriam Joël, ces remontrances n’ont pas vraiment pour but de s’assurer que le règlement intérieur [5] soit appliqué mais plutôt de faire intégrer aux femmes « les modalités socialement légitimes de présentation du corps féminin ». Des prescriptions qui valent aussi pour les détenues qui « se laissent aller » et ne prennent plus soin de leur apparence physique. Une surveillante a aussi confié à la sociologue que si ce n’était pas elle qui faisait appliquer le règlement, les autres détenues n’hésitaient pas à s’en charger à sa place : « Une avait une jupe ras-du-cul, elle aimait bien c’est tout, on voyait rien ; les premières qui ont commencé à faire des réflexions, c’est des détenues  ! »

Tiphaine Guéret

Notes


[1Tous les témoignages sont issus des recherches de Myriam Joël.

[2Une visite en UVF peut durer de six à soixante-douze heures.

[3Censé être garanti par la Convention européenne des droits de l’homme.

[4D’après la sociologue, en prison pour femmes, le sujet du sexe est sur toutes les lèvres quand il s’agit d’en rire.

[5Selon la chercheuse, les femmes ne sont pas soumises aux mêmes contraintes vestimentaires d’une prison à l’autre.



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