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Sur quel terreau pousse l’extrême droite ?

Perpignan, ville en morceaux


paru dans CQFD n°192 (novembre 2020), par Mathilde Offroy, illustré par
mis en ligne le 03/12/2020 - commentaires

Aux dernières municipales, Perpignan est devenue, vingt-cinq ans après Toulon, la première ville de plus de 100 000 habitant.es à basculer dans l’escarcelle du Rassemblement national. Sitôt élu, le nouveau maire a commencé à imprimer sa marque sécuritaire. Comment le candidat frontiste est-il parvenu à s’imposer dans la cité catalane, territoire de passages et d’échanges, qui en font une ville cosmopolite ? Quels espoirs de résistance aujourd’hui ? Tentative de réponses, à l’issue de cinq jours sur place à parcourir la ville et rencontrer des militant.es associatifs et anticapitalistes.

Photo Denis Meyer

Le 28 juin dernier, Louis Aliot a remporté le second tour des municipales avec 59,03 % des suffrages face au maire sortant Les Républicains (LR) Jean-Marc Pujol. Cette victoire n’est pas une surprise : en 2014 déjà, le frontiste était arrivé en tête au premier tour, et Pujol n’avait dû sa réélection qu’au ralliement des autres listes et à la mobilisation d’une partie des abstentionnistes. Cette fois, le « barrage républicain » n’a pas suffi.

Entre cloisonnement et effritement

Le centre de Perpignan a toujours été un mystère pour moi. Impossible, pour la visiteuse que je suis, d’en dessiner une carte mentale claire. Hors des axes familiers, je tâtonne dans les rues étroites et m’étonne de mes trajectoires. Au premier abord, on peut être frappé·e par l’image d’un centre-ville en déshérence, dans lequel s’étirent d’anciennes rues commerciales désertes, jalonnées de devantures fermées. Sur certaines, la métropole a collé des photos d’intérieurs marchands témoins, mais cette tentative de redynamisation par le papier peint ne fait qu’ajouter à une impression de tristesse figée.

Ici, le centre n’est pas le lieu de la bourgeoisie. En dehors de quelques rues cossues et de la place de la République rénovée sur laquelle s’étalent des terrasses proprettes autour d’un marché de producteurs, elle demeure invisible. Les classes aisées se concentrent dans les quartiers périphériques, se repliant dans des résidences fermées ou se dépliant dans un confortable périurbain choisi. Elles laissent les pauvres entre eux, dans les quartiers populaires centraux ou relégués en proche bordure.

Perpignan est, aussi, une ville qui s’effondre. En 2006, 2009 et 2014, plusieurs immeubles se sont écroulés dans les quartiers de Saint-Jacques et Saint-Mathieu. Un défaut d’entretien du bâti par des proprios prompts à empocher des loyers, conjugué à une inaction de la Ville, font du mal-logement une problématique prégnante – on estime à 4 000 le nombre de logements insalubres dans le centre. Les rues portent les stigmates de l’effritement : étais de soutènement, démoli tions en cours, immeubles dont ne subsistent que les façades, îlots parsemés de dents creuses.

Dans le centre, certains quartiers ne se traversent pas ; ils se contournent le long de frontières, invisibles pour des yeux non initiés. Toutes les personnes rencontrées durant mon séjour affirment que ce cloisonnement s’est renforcé ces dernières années : « Les quartiers se ferment. » Perpignan est une ville marquée par une forte ségrégation spatiale et les habitant.es s’y frôlent sans toujours se rencontrer. Cette image de populations fragmentées, captives de territoires communautarisés, est omniprésente dans les discours politiques et médiatiques : les Gitan.es de Saint-Jacques face aux Arabes de Saint-Mathieu, comme durant les émeutes du printemps 2005 [1].

Dans un livre-dialogue [2] avec Jean-Paul Alduy, qui fut maire UMP de la ville de 1993 à 2009, le sociologue Alain Tarrius nuance ces représentations. Il explique que, pour que le système clientéliste local fonctionne, les politiques ont besoin d’induire une immobilisation et un fractionnement des populations, celles-ci devenant alors le jouet de la concurrence entre la Ville et le conseil départemental, historiquement à gauche. Or, les habitant.es développent des stratégies de contournement et de retournement de ces assignations. D’après Tarrius, si les échanges entre populations semblent diminuer, cela ne dit pas grand-chose de leurs mobilités réelles. Perpignan est une ville-étape, à la frontière de nombreux flux d’échanges plus ou moins informels, une métropole de la mondialisation entre pauvres, centrale dans les économies souterraines.

Une mairie bleu marine

Territoire extrêmement inégalitaire, Perpignan se hisse au cinquième rang des villes les plus pauvres de France. 32 % de ses habitant.es vivent sous le seuil de pauvreté et le taux de chômage atteint 85 % dans certains quartiers. Les associations, bien que nombreuses, sont débordées, et font le constat d’une paupérisation grandissante. Ornella, membre du Secours populaire, me confie que les demandes d’aide alimentaire ont augmenté de 30 % en 2019 et de 45 % cette année : « Maintenant on voit même des artisans venir chercher à manger. » Un appauvrissement déjà visible avant la pandémie, et qui n’a fait qu’augmenter depuis le confinement. Les militantes associatives que je rencontre font le même récit d’une misère sociale omniprésente, et enchaînent les histoires sordides dessinant la guerre entre pauvres qui fait rage. La situation était déjà au bord de l’implosion, et l’élection de Louis Aliot à la mairie ne laisse rien présager de bon.

Si le vote Front national est historiquement fort à Perpignan et dans la région, son candidat a dû, pour se faire élire, nouer des alliances et conquérir de nouveaux électorats. Se présentant sans étiquette pour se distancier du RN, Louis Aliot s’est construit une image de notable du coin, figure respectable et pondérée. Tout en soignant son implantation locale, Aliot est parvenu à se présenter comme extérieur aux pratiques vernaculaires de népotisme et de clientélisme [3]. Son programme, très axé sur la sécu rité, différait peu de celui de Jean-Marc Pujol, le maire LR sortant. Son discours libéral et rassembleur a su rassurer la bourgeoisie locale, de droite plutôt républicaine, lui permettant de rafler le vote des classes aisées périphériques. Affichant volontiers sa proximité avec Robert Ménard, le maire d’extrême droite de Béziers dont il prend l’action comme modèle, Aliot a néanmoins pris garde à ne pas tomber dans la suren chère. Raciste, oui, mais pas outrancier. « Il n’a pas intérêt à ce que ça se passe mal, pour ne pas ternir l’image de la ville », conjecture Sarah, membre du lieu associatif La Locale. « Mais il y a les effets d’annonce, et puis ce qui ne se voit pas dans les médias. On a peur que l’élection d’Aliot empire ce qui se faisait déjà ; c’est sur les populations fragiles qu’il va taper. »

Effectivement, les arrêtés pleuvent dès les premières semaines, interdisant pêle- mêle : mendicité, occupation abusive de l’espace public, regroupement d’individus perturbateurs, tenue indécente, divagation de chien ou même jeux de boules sur le domaine public. Aliot ordonne également la fermeture à 22 heures des alimentations générales, arguant lors d’une conférence de presse que « l’origine [de l’insécurité] vient de l’ouverture de commerces illicites, d’épiceries de nuit, qui occasionnent tapages nocturnes, ivresses publiques et des faits plus graves comme les trafics de cigarettes ou de stupéfiants ». Pour faire appliquer ces mesures, il augmente les effectifs de la police municipale (PM). Une évolution qui se double, constatent les militant. es, d’une collaboration marquée entre la mairie et la préfecture. Si les populations fragiles étaient loin d’être ménagées sous l’an cienne équipe municipale, le tour de vis annoncé commence à se faire sentir.

Le maire et sa flicaille

Samedi midi, place Cassanyes. Sur cette place entourée de petits commerces et de terrasses de café, se tient un marché quotidien où l’on trouve de tout. Tandis que les forains replient leurs stands à la vitesse de l’éclair, les cantonniers entrent en action et leurs machines prennent possession des lieux dans un bruit d’enfer. Malgré cette routine apparente, le quartier n’est pas tranquille : dans la matinée, la Bac (Brigade anti-criminalité) a fait une descente dans le four [4] tout proche. Soudain, les arah [5] retentissent : une voiture de police fait son entrée sur la place, avant de s’enfoncer à faible allure dans une ruelle. Depuis les élections, la PM et son maire ne ménagent pas leurs efforts. « On a senti le changement dès le premier jour », me raconte Emma, une amie comédienne. « Le lendemain des élections, les flics paradaient, gyrophares allumés, et jouaient les cow-boys quand on les approchait de trop près. Ils avaient l’air de fêter quelque chose et étaient clairement en confiance. »

Également dans le viseur d’Aliot, les squats d’exilé·es, qui subissaient déjà une pression importante sous la mandature de Pujol. Roger Hillel, militant commu niste, conserve la mémoire de la longue campagne de réquisitions, portée par le collectif Bouge Toit. Si la première occupation, en 2011, s’était plutôt bien passée – Pujol étant même venu visiter l’ancienne école occupée en promet tant qu’il n’y aurait pas expulsion –, l’atti tude de la municipalité s’était rapidement durcie. Ces dernières années, les évacuations se sont succédé, et l’arrivée d’Aliot empire encore les choses. La dernière expulsion date du 12 août dernier – un ancien hôtel appartenant à la mairie et occupé depuis décembre 2018. La procédure arrivant à son terme au moment du confinement, un recours avait été déposé afin de repousser l’échéance. Mais la mairie, contrairement à la pratique en vigueur, a demandé à la préfecture d’ordonner l’expulsion avant l’audience. Pour Roger, « cette intervention est une provocation et une tentative d’intimidation ». Autre décision éloquente selon lui : l’affaire de l’hôtel de la Cigale, un bâtiment préempté par le conseil départemental des Pyrénées-Orientales pour en faire une plate-forme d’accueil pour les mineur.es non accompagné. es. L’ancienne municipalité s’était déjà opposée au projet, répliquant vouloir y installer un commissariat de quartier. Louis Aliot, alors conseiller municipal, s’était fendu d’une lettre ouverte dans laquelle il associait les migrant. es à « [la] toxicomanie, [les] agressions de femmes, [l’]insalubrité ». Désormais au pouvoir, et bien qu’une décision du tribunal administratif ait donné raison au Département, il passe en force et vient de lancer les travaux du futur commissariat.

Mais le nouveau maire et ses forces de l’ordre ne se donnent pas toujours la peine d’être aussi procéduriers. Sous une pluie battante, je rejoins Fatouma, mili tante associative très impliquée auprès des personnes à la rue, et Mohammed, sans- abri, dont le campement a été bruta lement expulsé quelques jours auparavant. Avec deux autres personnes, il était installé sous un pont depuis presque un an, près de la Croix-Rouge et des Restos du cœur. Le matin du 30 septembre, ces derniers leur ont refusé un café, le ton est monté et la directrice a appelé le 17. Les policiers municipaux sont arrivés en un clin d’œil et ont évacué sans ménagement les occu pant.es et leurs affaires. « Les pauvres, on ne veut plus vous voir à Perpignan  ! », ont-ils dit à Mohammed, tout en mena çant Fatouma qui tentait de filmer la scène.

La Locale

Le soir des élections, pendant qu’Aliot fêtait sa victoire dans un immeuble cossu du centre historique, seules quelques dizaines de personnes se sont rassemblées spontanément pour protester. Roger me décrit « un véritable coup de bambou. Les camarades sont sonnés. On est dans l’expectative, il va nous falloir un peu de temps pour sortir de la sidération et réagir. » Pourtant, entre fatigue de l’urgence sociale et incertitude des temps à venir, malgré le tableau noir qu’ils dressent de la situation, les militant.es rencontrés ne lâchent rien. Si certaines structures subissent des pressions et craignent pour leurs subventions, le tissu associatif local reste solide. Surtout, tous et toutes le disent, la solidarité tient bon.

Dans ce brouillard profond, une petite éclaircie : La Locale, lieu associatif, s’apprête à ouvrir ses portes dans le centre, à deux pas de la place Rigaud. L’idée a germé peu après l’élection. Face au constat d’une ambiance cloisonnée et de l’absence d’un réseau d’organisation efficace pour faire face aux situations d’urgence – en-dehors de celui des associations saturées –, la nécessité d’un lieu pour s’organiser s’est imposée. Est alors né le projet d’un local de luttes et d’activités. Une base arrière, pour permettre à celles et ceux qui agissent de se rencontrer, et aux solidarités de se renforcer. Le tout sur des bases politiques claires : antiautoritaires et autogestionnaires. Créé à l’origine par quelques-uns, le collectif s’est depuis élargi, agrégeant des personnes mues par une même volonté de recoller les morceaux. Une première réunion publique a eu lieu en septembre, afin de présenter le projet et lancer une souscription. Celle-ci a porté ses fruits et l’ouverture est proche. Au programme : une cantine régulière, des cycles de conférences et de projections, des permanences juridiques pour les saisonnier.es, un atelier couture. Les répétitions de deux chorales féministes et des réunions de Gilets jaunes devraient également s’y tenir. Perpignan, ville morcelée ? Ne reste qu’à tisser des ponts.

Mathilde Offroy

Notes


[1Le 29 mai 2005, à la suite du meurtre d’un habitant de Saint-Mathieu, Perpignan connaissait une nuit d’émeutes, suivie d’une semaine de tensions entre les deux quartiers.

[2Perpignan, laboratoire social et urbain, éditions de l’Aube, 2018.

[3C’est une des raisons qui pourraient expliquer qu’il a réussi à capter une part importante du « vote gitan » dans le quartier Saint-Jacques : entre porte-à-porte et rencontres avec les grandes familles du quartier, il a su se présenter comme étant hors du système clientéliste et des magouilles d’instrumentalisation.

[4Point de deal.

[5Cri utilisé par les guetteurs pour prévenir de l’arrivée des flics.



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Par Mathilde Offroy


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