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Archéologie et extraction pétrolière

Perenco chez les Mayas


paru dans CQFD n°91 (juillet-août 2011), par Grégory Lassalle, illustré par
mis en ligne le 03/10/2011 - commentaires

À part quelques compagnies nationales dans les pays producteurs, le pétrole est aux mains d’une poignée de multinationales. Exception à la règle : Perenco, entreprise familiale franco-anglaise fondée par un ancien d’Elf Angola, Hubert Perrodo, et aujourd’hui dirigée par son fils aîné, François Perrodo. Petite enquête.

par MricLors du sommet international du pétrole du 6 avril 2011, à Paris, Didier Lechartier, un des directeur de Perenco, vante son développement : « C’est un modèle simple, basé sur le rachat de puits en fin de vie jugés non rentables par les autres compagnies. » Perenco, qui a construit sa compétence en recrutant dans les grosses boîtes, a ainsi trouvé sa « niche ». En ratiboisant les coûts d’exploitation et en optimisant les réserves disponibles, elle ralentit le déclin des puits bradés et parvient même à augmenter la production.

Aujourd’hui, Perenco revendique 250 000 barils par jour, des réserves dépassant le milliard de barils et une croissance flamboyante : en 2009, ses recettes s’élevaient à 2,7 milliards de dollars. Une si belle réussite mériterait une couverture médiatique à la hauteur des bénéfices enregistrés, mais, dans un secteur où la transparence n’est pas la règle primordiale, Perenco est connue pour son extrême discrétion. Indépendante car non cotée en Bourse, elle n’a ni le besoin, ni l’envie de communiquer. Elle préfère au contraire que personne ne s’intéresse à la façon dont elle se comporte là où elle est implantée.

En effet, Perenco est accusée de pollution au Congo, d’intimidation d’opposants en Équateur et de violation des droits des populations autochtones au Pérou. Au Guatémala, on parle de trafic d’influence. Le gouvernement guatémaltèque a concocté une loi sur mesure pour l’entreprise, afin qu’elle puisse renouveler le contrat 2-85, dans la plus grande zone humide d’Amérique centrale, où l’extraction du pétrole est légalement interdite depuis 1989. Perenco y exploite 95 % du cru national à des conditions fiscales désavantageuses pour l’État guatémaltèque. Les populations voisines de l’exploitation, qui préfèrent témoigner anonymement par peur des représailles, expliquent pour leur part que « l’entreprise ne leur demande pas leur avis avant de perforer de nouveaux puits » et qu’elle ne respecte pas ses engagements : « Perenco n’ouvre le poste de santé, une baraque en bois, qu’une fois par semaine… Leurs docteurs croient sûrement que nous avons tous la même maladie, car ils nous prescrivent toujours le même médicament, du paracétamol. » Ces communautés sont intimidées par la présence de six détachements militaires, que Perenco finance officiellement pour lutter contre le narcotrafic… « Les militaires sont là pour défendre les intérêts de l’entreprise. »

Qu’en pense la principale intéressée ? Elle refuse les interviews, que ce soit au Guatémala ou en France. En avril, au sommet du pétrole, Nicolas de Blanpré, le chargé de communication, justifie le mutisme de l’entreprise : « Nous n’en distribuons pas en France. Nous le vendons à d’autres pour qu’ils la raffinent. Nous n’avons donc pas besoin de contact direct avec le public. » Mais des comptes à rendre aux populations locales affectées ou, le cas échéant, à la justice ?

C’est un affichage public lors de l’exposition « Mayas, de l’aube au crépuscule », au musée du Quai Branly, qui va obliger Perenco à se dévoiler. Dès 2010, la direction du musée, conseillée par l’ambassade de France au Guatémala, fait appel à Perenco afin de boucler le montage financier de l’exposition. Le producteur d’or noir, qui n’aime pas être mis en avant, rechigne mais donne finalement 125 000 euros. En contrepartie, il aura son logo sur les affiches et sera exonéré d’impôt à hauteur de 60 %. Engagement pourtant paradoxal, au vu du traitement infligé aux descendants de ces Mayas. Perenco aurait-elle un faible pour les Mayas empaillés ?

Le 28 juin vers midi, le personnel du Quai Branly apprend qu’une réception en l’honneur de Perenco est convoquée le soir même. Un mécène a bien le droit de se payer un pince-fesse au milieu des pièces archéologiques mayas, quand même !

Mais pourquoi faire des mystères jusqu’au dernier moment, alors que la soirée Emmaüs est annoncée plusieurs mois à l’avance ? Sans doute pour que personne ne vienne troubler les discours de gratitude d’archéologues financés par l’entreprise : « Merci Perenco ! Votre engagement en faveur de la culture est un exemple pour le monde entier ! » Malgré les applaudissements des convives, les dirigeants de Perenco restent sur la défensive. Un journaliste présent subit des intimidations : « Si tes images sont diffusées, nous te retrouverons. » Après l’exportation du pétrole guatémaltèque, voilà que Perenco souhaite exporter les méthodes de gestion des risques… Le 20 juin, jour de l’inauguration, le collectif Guatemala, la coordination Une Seule planète et le député guatémaltèque Anibal García épinglent l’entreprise lors d’une conférence de presse. Ils dénoncent l’hypocrisie du mécénat pétrolier, preuves vidéos à l’appui, et présentent le rapport Perenco, exploiter coûte que coûte. L’information circule et cette publi-cité indésirable oblige Perenco et la direction du musée à contre-attaquer. La boîte de François Perrodo répond par deux communiqués de presse à l’AFP – l’un d’eux titré « Perenco défend son bilan au Guatémala » –, mais refuse toujours de répondre aux journalistes. Le directeur du musée, Stéphane Martin, justifie ce mécénat dans la matinale de France Culture du 24 juin : « Nous faisons attention dans le choix des mécènes. Les archéologues et l’ambassade de France nous ont dit que c’était une entreprise qui faisait travailler les Mayas. » La directrice de communication du musée ajoutera même que « cette polémique sur Perenco n’a rien à voir avec l’exposition ». On reprochait au musée du Quai Branly de déconnecter ses collections de la réalité politique et sociale des populations actuelles. En voici un bel exemple. Toujours est-il que l’entreprise a retiré de son site Internet l’affiche de l’exposition et semble revenir aux bonnes vieilles méthodes : le domicile de l’assistant d’Anibal García, le député guatémaltèque venu témoigner en France, a été cambriolé et un ordinateur rempli d’informations a disparu. Discrétion avant tout.



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Par Grégory Lassalle


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