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Mémoires torturées

Maurice Audin et les fantômes de la guerre française en Algérie


paru dans CQFD n°169 (octobre 2018), par Nedjib Sidi Moussa, illustré par
mis en ligne le 03/02/2019 - commentaires

Le 13 septembre 2018, Emmanuel Macron a reconnu que la disparition de Maurice Audin, enlevé à son domicile algérois par des militaires français, le 11 juin 1957, « a été rendue possible par un système dont les gouvernements successifs ont permis le développement : le système appelé “arrestation-détention” ». Et l’Élysée de promouvoir « une volonté nouvelle de réconciliation des mémoires et des peuples français et algérien ». Pour CQFD, l’historien Nedjib Sidi Moussa revient sur cette sombre période, au risque d’entrouvrir d’autres placards à fantômes.

Par Juliette Barbanègre {JPEG}

***

Le «  geste historique d’Emmanuel Macron », dixit Le Monde, a été salué à gauche. L’association Maurice-Audin estime que la «  portée historique considérable » de cette déclaration permet « de poursuivre la tâche indispensable du rapprochement des peuples algérien et français ». La Ligue des droits de l’Homme affirme à son tour que cette déclaration « favorise la réflexion nécessaire de la société française sur une page de son histoire [...] et permet que s’ouvre une ère nouvelle dans les relations entre les peuples algérien et français ».

De fait, la déclaration d’Emmanuel Macron marque une inflexion significative. En 2012, lors de sa visite à Alger, François Hollande s’était certes rendu devant la stèle en hommage à Maurice Audin, mais il s’était contenté, en juin 2014, d’«  infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque ».

Pour autant, il convient de se demander si les deux peuples ont réellement besoin de leurs États pour prétendre réconcilier des mémoires instrumentalisées selon les considérations diplomatiques du moment. En outre, le cas de Maurice Audin fait ressurgir ces nombreux fantômes qui hantent les mauvaises consciences, surtout à gauche, depuis le moment colonial et la guerre française en Algérie.

Militant du PCA

Né en Tunisie en 1932, Maurice Audin arrive à Alger avec sa famille en 1940. Son père est gendarme – puis postier – et sa mère a grandi dans le milieu des « très petits colons » de la Mitidja. Maurice Audin entre à la faculté des Sciences d’Alger en 1949, pour suivre des études en mathématiques et adhère au Parti communiste algérien (PCA) en 1951. Il est nommé assistant à la Faculté en 1953 et commence une thèse sous la direction du professeur René de Possel, qui le met en contact avec Laurent Schwartz, ancien trotskiste et premier mathématicien français lauréat de la médaille Fields.

À l’origine, le PCA entretenait des rapports conflictuels avec les indépendantistes regroupés au sein du Parti du peuple algérien (PPA) de Messali Hadj. Pour l’historien Charles-Robert Ageron, à l’époque du Front populaire, «  l’anti-impérialisme fait place à l’antifascisme » [1] chez les communistes – qui vont jusqu’à assimiler les messalistes aux fascistes. Cette attitude culmine avec les massacres de mai 1945 dans le Nord-Constantinois, à la suite desquels des communistes dénoncent aux autorités coloniales les «  agents hitlériens du PPA ». Un an plus tard, le PCA met en sourdine son hostilité à l’égard du PPA, tandis qu’une nouvelle génération d’étudiants communistes fait preuve d’une plus grande audace anticolonialiste.

Pouvoirs spéciaux et « grande répression »

En 1954, au lendemain des premiers attentats perpétrés par le Front de libération nationale (FLN), le PCA dénonce la répression et se prononce en faveur « d’une solution démocratique qui respecterait les intérêts de tous les habitants de l’Algérie [...] et qui tiendrait compte des intérêts de la France ». Des communistes cherchent à s’engager dans les maquis mais se heurtent parfois aux refus des frontistes. Le PCA décide, en juin 1955, de constituer les Combattants de la libération (CDL), avant d’unir ses forces à celles du FLN. L’interdiction du PCA, en septembre 1955, contraint ses dirigeants à la clandestinité. En mars 1956, députés communistes et socialistes votent les pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet « en vue du rétablissement de l’ordre » en Algérie. Le Garde des Sceaux s’appelle alors François Mitterrand, qui avait déclaré en 1954  : «  L’Algérie, c’est la France, et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne. »

À la même période, le communiste algérois Daniel Timsit fabrique des bombes destinées aux CDL et au FLN, qui n’hésite pas – contrairement au Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj – à cibler les civils européens, surtout après l’attentat pro-Algérie française dans la Casbah, en août 1956. Le cycle attentats-répression accentue les tensions et donne lieu à des violences racistes. Daniel Timsit pense alors que le conflit va s’acheminer « vers une guerre raciale, vers l’affrontement des communautés ». Bien après, il écrira : « La fin ne justifie pas les moyens. L’utilisation consciente de moyens immoraux pourrit l’âme, et le cycle infernal continue. Cela je ne l’ai compris que plus tard. »

En janvier 1957, la dévolution de «  l’ensemble des pouvoirs de police » à la division parachutiste du général Massu, puis la grève politique des « huit jours » décrétée par le FLN marquent le début de la « Bataille d’Alger », que l’historien Gilbert Meynier désigne de façon plus appropriée comme la « grande répression d’Alger ». Dans ce contexte marqué par d’innombrables arrestations, exactions ou destructions, intervient l’enlèvement de Maurice Audin qui a hébergé Paul Caballero, un responsable communiste recherché.

« La recherche de la vérité »

Sa disparition suscite l’émoi au sein du microcosme anticolonialiste qui dénonce l’usage de la torture. Se met en place le processus de recherche pour la vérité déclenché par son épouse, Josette, bientôt relayée par un comité d’intellectuels, dont Laurent Schwartz qui organise, en décembre 1957, une soutenance de thèse in absentia. Puis, l’historien Pierre Vidal-Naquet lui consacre un livre qui fait date  : L’Affaire Audin  [2]. Pourtant, le petit milieu n’est pas épargné par les controverses, souvent oubliées.

Par exemple, le trotskiste Pierre Lambert – soutien inconditionnel du MNA – critique les indignations sélectives  : « La tête du fellah [paysan] MNA Harfouchi Mohammed importe-t-elle moins que celles du professeur stalinien Maurice Audin ou de l’étudiante FLN Djemila [Bouhired]  ? » (La Vérité, 9 janvier 1958). Et Albert Camus d’écrire dans ses Chroniques algériennes [3]  : «  Il m’a paru à la fois indécent et nuisible de crier contre les tortures en même temps que ceux qui ont très bien digéré Melouza [4]ou la mutilation des enfants européens. » Une position singulière au sein de la gauche anticolonialiste.

Après 1962, Josette Audin reçoit la citoyenneté algérienne et le nom de son époux est attribué à une place d’Alger. Les autorités algériennes lui reconnaissent le statut de chahid (martyr) à la fin des années 1980. En France, Josette Audin est faite chevalier de la Légion d’honneur en juillet 1983, puis reçoit une indemnité à l’initiative de Robert Badinter, Garde des Sceaux sous Mitterrand. Et si les communistes n’ont jamais cessé d’exiger « justice et vérité », il semblerait que la récente et soudaine reconnaissance étatique doive davantage à la solidarité des mathématiciens. En effet, cette cause a été portée par le député LREM Cédric Villani, fils d’enseignants nés en Algérie, lauréat de la médaille Fields et qui a « découvert l’affaire Audin par les mathématiques » [5].

« Son cas n’était pas isolé »

Dès lors, l’historien Gilles Manceron juge « important de montrer que le cas Maurice Audin n’était pas isolé et que des milliers d’Algériens ont subi le même sort » [6]. À cet effet, le site internet 1000autres.net a été lancé pour documenter les cas de personnes enlevées par l’armée française à Alger en 1957. Dans la même veine, signalons le travail de l’historienne Malika Rahal [7] qui a étudié le combat des familles algériennes pour retrouver la trace de leurs disparus.

Mais les tortures et les disparitions n’ont pas cessé avec l’indépendance. La « guerre civile » des années 1990 a connu son lot d’atrocités qui ont empêché les partisans sincères de l’émancipation de s’aligner sur l’un ou l’autre des deux camps.

Si, à la faveur de la décision de Macron, la centralité de la question algérienne en France est à nouveau soulignée, la problématique coloniale n’a pas fini de s’inviter dans le débat alors que la Kanaky va se prononcer bientôt sur son indépendance.

Nedjib Sidi Moussa

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Notes


[1Revue Vingtième siècle, octobre 1986.

[2Édition de Minuit, 1958.

[3Édition Gallimard, 1958.

[4Le massacre de Melouza a été perpétré en 1957 par le FLN contre 374 villageois pro-MNA.

[5L’Obs, 15 février 2018.

[6El Watan, 21 septembre 2018.

[7Texturedutemps.hypotheses.org, 29 août 2017.



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