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« Dossier : l’art vaurien »

Mais qu’est-ce qu’on va faire... de Jean Blaise ?


paru dans CQFD n°156 (juillet-août 2017), rubrique , rubrique , par Nicolas de La Casinière
mis en ligne le 16/01/2020 - commentaires

Cet été à Nantes, sous les dorures du théâtre Graslin, temple de l’opéra local et quintessence de l’art bourgeois, un « drapeau noir mécanisé » en soie satinée, « objet mouvant captant la lumière environnante et révélant des formes nouvelles à chaque balancement », clin d’œil assumé au mouvement anarchiste de la Black International [1]. Cette transformation d’un symbole libertaire en pur divertissement, on la doit à Jean Blaise, patron du festival « Voyage à Nantes », dont la 6e édition plante des œuvres d’art en ville. Le livret de promo de l’événement ne recule devant rien : « Dans la lignée de sa symbolique anarchiste, [ce drapeau] peut être perçu comme menaçant ou vindicatif. Il incarne également le fantôme de la baguette du chef d’orchestre, le son de l’étoffe en mouvement battant la mesure du temps... »

Liant événementiel et marketing, Jean Blaise est fournisseur exclusif des festivités officielles à Nantes. Mais aussi à Paris, pour deux éditions de Nuit blanche en 2002 et 2005. Et cet été pour les 500 ans du Havre, chez le lobbyiste d’Areva promu Premier ministre.

Blaise entre dans sa légende en 1982, quand Jean-Marc Ayrault, alors maire de Nantes, l’embauche pour faire de la culture un instrument de renommée, synonyme d’attractivité, c’est tellement plus tendance. Les villes ayant cessé d’être de gros centres de production, le produit est désormais la ville elle-même, engagée dans une compète forcenée, polarisée par le jeu frénétique du « marketing territorial ». Chargé de la promo, Jean Blaise est là pour « créer l’offre » (comme il le concède) au service du politique. Ce qui lui vaut d’être affublé par la presse d’épithètes frelatés, « agitateur culturel », « révélateur », « réenchanteur », « metteur en scène de villes », et bombardé en 2014 chef de mission « art et espace public » par la ministre Aurélie Filipetti.

On aura compris qu’on ne parle plus de ville mais de destination, de marque, comme si on vivait dans une agence de voyages mondiale où tout point sur la carte rivalise avec ses voisins pour attirer des cadres, des capitaux, des start-up. Clientes de ces gesticulation culturelles, les classes moyennes sont choyées, y compris en singeant des loisirs popu, baby foot et jeux de boules à côté d’une « cantine » animée par des chefs travaillant des bons produits.

Quand Jean Blaise installe une cantine, c’est pour faire écolo dans une ville qui s’obstine à vouloir détruire le bocage pour construire un aéroport inutile. Tout en ayant le baratin modeste : « Nous avons prouvé que l’art peut être une ressource, comme du pétrole. »

Blaise décline des formules comme une agence de pub cherchant à faire passer des vessies pour des sacs Vuitton en forçant sur les lanternes : « La ville renversée par l’art », « une ville à jouer », « une collection à ciel ouvert » formant un « monument dispersé ». Le tout truffé d’expressions à faire frétiller les élus : innovation, créativité, attractivité. Blaise court les colloques, vante et vend sa formule, anime des master class « attractivité et nouveau marketing territorial », veut « que tout soit culturel, y compris le costume des chefs d’entreprise » [2]. Imprégné par l’ère Lang qui ouvre la culture à la bouffe et la pub, il adore la provoc et la récupération, présente comme œuvre d’art un faux squat déglingue troué à la masse par des artistes, ou un bâtiment voué à démolition rebaptisé « Villa ocupada », tagué proprement par des graffeurs rémunérés. Et se met du même élan au service du promoteur Kaufman & Broad pour enrichir un projet immobilier haut de gamme par une œuvre d’artiste dans une ancienne caserne de gendarmerie. Au programme : logements à 6 300 € le m2, showroom Ferrari et Maserati et centre de sauna prout prout prestige.

Dans des temps où les budgets publics jouent les peaux de chagrin, draguer les fonds privés des promoteurs, banques et patrons locaux est un must. Créés en 2008, les fonds de dotations sont là pour capter leurs investissements dans la culture en leur offrant leur comptant de défiscalisation. « Un véritable paradis fiscal pour la philanthropie », selon La Tribune de novembre 2014.

On croit Blaise artisan de la transformation des villes en parcs d’attractions, pour doper l’économie des restos, hôtels et vendeurs de boules à neige. Il est surtout un petit agent de la drague des investisseurs.

Nicolas de la Casinière

Notes


[1En fait, l’International Working People’s Association (IWPA), créée par le congrès de Londres en 1881, n’est pas le « premier groupe anarchiste de Londres à la fin du XIXe siècle », à moins d’oublier la Première Internationale, l’AIT première mouture, de 1864-1877. Mais bon, quand on fait de la provoc à deux balles, on ne fait pas d’histoire...

[2Nantes saisie par la culture, éditions Autrement, 2007.



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Par Nicolas de La Casinière


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