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Mais qu’est-ce qu’on va faire de… La e-santé


paru dans CQFD n°112 (Juin 2013), rubrique , par Sébastien Navarro
mis en ligne le 22/07/2013 - commentaires

Cela n’aura pas manqué de vous échapper, mais le jeudi 28 mars dernier était dédié à la « Journée Télésanté 2013 ». Ce jour-là, notre ministre des Affaires sociales et de la Santé, Marisol Touraine, réitéra sa foi dans l’avenir radieux promu et promis par les nouvelles technologies en matière de santé. Mise en bouche : « Demain, nous pourrons opérer à distance au quotidien. Les personnes atteintes de maladies chroniques pourront accéder à une consultation personnalisée sur leur Smartphone. Les jeux vidéo seront utilisés pour l’éducation thérapeutique. » En décembre 2012, notre même ministre avait déjà posé les jalons de son ambitieux « Pacte territoire-santé » censé fertiliser, à coup de semence numérique entre autres, ces déserts médicaux qui affectent deux millions de personnes.

E-santé, télémédecine ou télésanté, mais de quoi parle-t-on exactement ? Entre la mise en place du Dossier médical personnalisé [1] et les forums médicaux en ligne du style « doctissimo », le carnet de vaccination électronique intelligent et la chirurgie à distance, le domaine est tellement vaste, les intérêts en présence tellement éclatés, que les véritables enjeux de cette « révolution » sont facilement escamotables par des déclarations de principe autour de la réduction de la « fracture sanitaire » et d’une plus grande efficience de notre système de soins. Car si l’e-santé se veut une révolution, elle s’annonce avant tout comme un business. On estime que les bénéfices de ce marché porteur se montent à la bagatelle de 2,4 milliards d’euros pour 2012, avec une progression de 4 à 7 % prévue jusqu’en 2017. Ce n’est pas par hasard si le groupe de conseil aux entreprises Altera vient d’investir dans une tablette tactile pour les personnes âgées souffrant de troubles cognitifs : 4,8 millions d’euros de chiffre d’affaires sont attendus en 2014 avec ce dispositif [2]. On comprend donc pourquoi les quelque 300 opérateurs privés présents sur ce segment poussent à la roue pour que notre secteur de santé fasse son aggiornamento. Exemple récent avec le livre blanc Télémédecine 2020, modèles économiques pour le télé suivi des malades chroniques, pondu par le Syndicat national de l’industrie des technologies médicales et le Syntec numérique [3] afin que les pouvoirs publics se penchent sérieusement sur l’organisation et le financement « de cette nouvelle filière industrielle de croissance ».

Pour stimuler ce joyeux bouillonnement techno-sanitaire, rien de tels que des séminaires et autres salons professionnels. En 2012, la région Midi-Pyrénées recevait la 5e édition du Grand Prix des Trophées 2012 de la e-santé au cours de laquelle étaient récompensés les professionnels les plus innovants dans le domaine. Anecdotique ou signe des temps, le coup de cœur de la cérémonie fut attribué à l’association Ikare pour le développement de son serious game MucoPlay, destiné « aux patients atteints par la mucoviscidose afin d’allier l’apprentissage au plaisir du jeu, aux fins d’éducation thérapeutique en sécurité vis-à-vis du risque de contamination entre patients » (sic). La même année, c’est l’Union des médecins libéraux d’Aquitaine qui organisait à Bordeaux ses premières Rencontres e-santé avec là encore remises de prix par un comité scientifique.

La santé une industrie comme les autres ? Il y a longtemps que le refrain est connu, sachant que l’immixtion du numérique dans le secteur ne fait qu’accentuer et concentrer les fringales actionnariales. « La télémédecine n’est pas un besoin exprimé ou ressenti par le terrain, c’est un eldorado qui attire les chercheurs d’or », s’indignait sur son blog le docteur Dominique Dupagne en novembre 2012. L’élément déclencheur de sa colère ? Une conférence parlementaire sur la e-santé pilotée par le cabinet Rivington, boîte spécialisée dans le lobbying. Et Doc Dupagne d’ajouter : « Nous sommes typiquement dans une stratégie d’influence de type Servier, et nous savons où cela conduit. »

Triplement de la dette de nos hôpitaux publics, part grandissante d’une population renonçant aux soins, sabordage de la Sécu, tandis que la frénésie numérique émiette notre système de santé solidaire, la galère pour se soigner dignement reste le quotidien du populo.


Notes


[1Dossier médical informatisé en phase de déploiement… depuis 2004. Véritable fiasco de politique sanitaire et gouffre à pognon public (200 millions d’euros déjà engloutis).

[2Les échos, 29/05/2013.

[3Syntec numérique : syndicat professionnel de l’industrie du numérique.



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