CQFD

Un fonctionnaire, ça fonctionne

Loi Blanquer : Pour une école de la rupture


paru dans CQFD n°176 (mai 2019), par Tiphaine Guéret, illustré par
mis en ligne le 12/08/2019 - commentaires

Débat confisqué, communication enfumée, démagogie éhontée : dans la droite ligne de sa réforme des lycées, le ministre Jean-Michel Blanquer tente un passage en force de sa loi « Pour une école de la confiance ». Syndicats et professionnels s’alarment des dangers de ce texte aux contours mal définis.

Par Caroline Sury {JPEG}

On dézingue tout et on recommence. Si le ministère de l’Éducation nationale avait une devise, ce serait sans doute celle-là. Pas un quinquennat sans sa réforme du système éducatif. Celui de Macron n’échappe pas à la règle avec la loi dite « Pour une école de la confiance ». Un texte encore en projet, qui ratisse large et cible autant le premier que le second degré [1]. Au programme ? un corps enseignant mis au pas, un service public corrodé et des inégalités renforcées. Le tout en chanson, sur l’air de La Marseillaise.

Adopté en première lecture à l’Assemblée nationale le 19 février, le projet de loi doit encore être examiné par le Sénat mi-mai. En attendant, enseignants et syndicats ne décollèrent pas et pointent du doigt un manque de concertation et un fort degré d’imprécision.

Des enseignants muselés

Dès l’article 1, la loi Blanquer réaffirme le devoir d’exemplarité du personnel enseignant, ce qui pourrait bien porter atteinte à la liberté d’expression des professeurs, jusqu’ici exemptés du devoir de réserve. Dans leur étude d’impact, les services du ministère écrivent du reste que cet article permettra de sanctionner « des faits portant atteinte à la réputation du service public ». Pour Lucie [2], enseignante en maternelle dans les Bouches-du-Rhône, cette introduction sonne comme un rappel à l’ordre : « En théorie, ça n’apporte rien de plus qu’un précédent article de 1983. Le problème, c’est que ça arrive dans un contexte où les enseignants se sont emparés des réseaux sociaux pour dénoncer certains dysfonctionnements, notamment avec le hashtag #Pasdevague ou le mouvement des Stylos rouges. Au vu du contexte de répression générale, il y a de quoi être inquiet. »

Les syndicats dénoncent également un travail de sape de ce qui constituait jusqu’ici une des missions de l’enseignant : « L’enseignement de l’esprit critique est fondamental : comment le développer chez nos élèves si on le bétonne pour les enseignants  ? s’interroge Jean-Marie, professeur de français dans le Finistère et secrétaire de la CNT Interpro (Confédération nationale du travail) à Brest. Un fonctionnaire de l’Éducation nationale qui fonctionne et se tait, le doigt sur la couture du pantalon : voilà le professeur exemplaire, selon Blanquer. »

Drapeau français et Marseillaise

Autre mesure qui fait grincer des dents : la présence obligatoire d’un drapeau français et des paroles de La Marseillaise dans chaque salle de classe. Le SNUIpp (Syndicat national unitaire des instituteurs) pointe du doigt l’incohérence de la mesure censée réaffirmer des valeurs républicaines qui ne se traduisent pas dans les faits. Un avis que partage Lucie : « Il y a un énorme décalage entre les enjeux du vivre ensemble et ça. Quel sens ça a que dans ma classe de moyenne section, le drapeau français et La Marseillaise soient affichés  ? À part draguer l’électorat conservateur, je vois pas. » Pour Julie [3], professeure d’histoire-géographie dans un lycée breton, à travers cet article, l’État désigne le corps enseignant comme bouc émissaire : « Les origines de la violence anti-républicaine ne sont pas à chercher dans l’Éducation nationale. La responsabilité du désengagement politique et de la défiance vis-à-vis de l’État est surtout à rechercher dans l’attitude même des personnes qui sont au pouvoir. »

L’école des riches et...l’école des pauvres

En dehors de ces deux articles très symboliques, la loi Blanquer prend trop souvent les cours de récréation pour des pistes de bowling. C’est le cas avec la création « d’établissements publics des savoirs fondamentaux ». L’idée ? Fusionner, sur certains territoires, une ou plusieurs écoles primaires avec le collège de secteur. Le choix de créer ou non ces établissements reviendra aux collectivités locales. Et c’est le principal du collège qui sera aux manettes de ces méga-structures. Une véritable économie pour un ministère qui n’aura plus à financer les postes de décharges administratives [4] des directeurs d’écoles. Lucie s’inquiète : « S’il n’y a plus un directeur par école, on perd un service de proximité. Notre crainte c’est que certaines familles, celles les plus éloignées de l’école, se sentent paumées et se détournent de l’institution. »

Contrairement aux professeurs de collège et de lycée soumis à l’autorité du chef d’établissement, les professeurs du premier degré avaient jusqu’ici un inspecteur de l’Éducation nationale pour supérieur hiérarchique. La loi ne précise pour l’instant rien à ce sujet mais Jean-Marie redoute de voir l’autonomie des professeurs des écoles affaiblie : « Mettre fin au statut des directeurs d’école, c’est renforcer une hiérarchisation centralisée et enlever une part de liberté aux équipes du primaire. »

En parallèle de la création des « établissements publics des savoirs fondamentaux », la loi prévoit la fondation d’ « établissements d’enseignement international » intégrables dès la maternelle. « La crainte, c’est qu’il y ait des écoles du socle pour les pauvres et les écoles internationales pour les autres. Comment tu définis en maternelle qu’un enfant va être capable de suivre un enseignement en plusieurs langues  ? La sélection se fera implicitement en fonction du milieu social d’origine », explique Lucie.

Un cadeau aux maternelles privées

Autre mesure phare, l’instruction obligatoire dès l’âge de 3 ans. Une mesure coercitive qui ne présente a priori aucun intérêt puisqu’en métropole, près de 99 % des enfants de moins de 6 ans sont déjà scolarisés. L’explication est à chercher dans les petites lignes qui imposeront dorénavant aux municipalités de participer aux frais des écoles maternelles privées sous contrat. Un cadeau qui passe mal dans un contexte de baisse des dotations de l’État. À l’inverse, là où les enjeux de la scolarisation des moins de 6 ans sont de taille, silence radio. Alors qu’à Mayotte et en Guyane le taux de scolarisation des enfants de cette tranche d’âge ne dépasse pas 82 %, on ne sait toujours pas pour l’heure comment le gouvernement compte y faire appliquer sa loi [5].

Profs au rabais

À la longue liste des inquiétudes suscitées par la loi Blanquer s’ajoute la possibilité de charger de cours des « assistants d’éducation », étudiants en Licence 2, Licence 3 et Master 1 qui se destinent à l’enseignement. Ils seraient embauchés en CDD, avec un temps de travail avoisinant les huit heures par semaine. Julie fulmine : « Encore une fois, ce sont les publics les plus vulnérables qui vont en pâtir. À Henry IV ou Louis Le Grand, les parents n’accepteront jamais que des assistants d’éducation soient chargés d’enseigner à leurs chérubins. Au-delà de ça, on va créer une catégorie inférieure aux vacataires, des précaires au milieu des précaires que l’on va pressuriser au maximum. »

Refonte à la dynamite

Suppressions de postes, heures supplémentaires imposées, nomination par le gouvernement des membres de l’organisme chargé d’évaluer les politiques éducatives [6], expérimentations pédagogiques menées de façon coercitive par une association proche de Jean-Michel Blanquer et de l’Institut Montaigne (think tank libéral) [7] , négation des avancées en sciences de l’éducation, réforme des lycées, de Parcoursup, annonces macronesques de baisse des effectifs des classes de grande section de maternelle, CP et CE1 sans moyens supplémentaires… Le chantier de refonte du système scolaire semble sans fin et nul ne sait encore à quoi ressemblera la loi une fois passée à la moulinette sénatoriale. Seule certitude dans cet océan de doutes : Jean-Michel Blanquer a lu Les Héritiers [8] à l’envers.

Tiphaine Guéret

La Une du n°176 de CQFD, illustrée par Cécile K.

Cet article est issu du n°176 de CQFD, publié en mai 2019. Voir le sommaire détaillé du numéro complet.


Notes


[1Le premier degré correspond aux écoles maternelles et élémentaires. Le second degré englobe le collège et le lycée.

[2Le prénom a été modifié.

[3Idem.

[4Temps pendant lequel un directeur délègue sa classe à un autre professeur pour effectuer des tâches administratives.

[5Le texte prévoit seulement la publication d’un rapport sur la question six mois après la promulgation de la loi.

[6Lire « Loi Blanquer : vifs débats sur la suppression du Cnesco », Le Café pédagogique (19/02/2019).

[7Lire « Nouvelles pressions en faveur d’Agir pour l’école », Le Café pédagogique (05/07/2018).

[8Ouvrage des sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, qui démontre la complicité de l’école dans la reproduction des inégalités sociales. Il est paru aux Éditions de minuit en 1964.



Ajouter un commentaire

Par Tiphaine Guéret


Dans le même numéro


1 | 2 | 3 | 4 | 5

Voir





Anciens numéros



Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts ø Affichage pour mobiles