CQFD

Le théoricien

Les deux come-backs de Murray Bookchin


paru dans CQFD n°174 (mars 2019), rubrique , par Charles Jacquier
mis en ligne le 21/04/2019 - commentaires

Le penseur du municipalisme libertaire, longtemps ignoré de ce côté de l’Atlantique, serait-il en passe de devenir incontournable ?

Décédé en 2006 en 85 ans, le penseur anarchiste américain Murray Bookchin a bien rempli sa vie. Adolescent bolchevik puis historien des révolutions, il a aussi été un pionnier de l’écologie et de la lutte antinucléaire, un vétéran de la contre-culture, un rénovateur de l’anarchisme et un ardent partisan de la démocratie directe.

Un épais ouvrage, écrit par Janet Biehl, qui fut sa collaboratrice et sa dernière compagne, retrace ce riche itinéraire qui nous replonge dans sept décennies de débats et de combats de la gauche radicale américaine [1].

Précurseur de la décroissance

Dès les années 1950, Bookchin écrit sur l’écologie, soulignant les liens entre maladies (stress, cancer) et environnement, dénonçant les dangers de l’agriculture industrielle, des radiations, etc. Son livre Notre environnement synthétique  [2] paraît en 1962, quelques mois avant celui de la biologiste Rachel Carson, Printemps silencieux  [3], qui connaîtra un retentissement mondial. Ce dernier ouvrage ne se penche que sur le problème des pesticides ; et son auteure se garde bien de mettre en cause le capitalisme dans l’utilisation de ces produits, ne donnant même pas les noms des entreprises qui les fabriquent. Le livre de Bookchin restera dans l’ombre tandis que celui de Carson sera considéré comme le fer de lance de la prise de conscience écologiste.

Hier comme aujourd’hui, la marginalité de Bookchin fait que son oeuvre, immense, est méconnue. Non seule ment il n’appartint jamais au monde académique, mais il résista aussi aux tentatives de le ranger dans une case bien définie : trop anarchiste pour nombre d’écologistes, trop partisan de la démocratie pour certains anarchistes. un recueil de ses articles entre les années 1960 et 1990 montre le cheminement de sa pensée [4]. Parti du combat pour une société écologique en lien avec la question sociale, il cherche à éviter nombre de dérives (malthusianisme, antihumanisme, ralliement au capitalisme « vert » comme moindre mal) et réfléchit aussi bien à la « crise de l’énergie », entre mythe et réalité, qu’aux ambiguïtés de la science dans la société. Il en vient à promouvoir le municipalisme libertaire comme méthode d’un changement radical par la démocratie directe sur une base locale, communale.

Mais par son goût pour la polémique et ses attaques frontales contre « l’écologie profonde » ou les ravages du post-modernisme, Bookchin s’attira nombre d’adversaires dans les milieux radicaux. Pour ne rien arranger, il fustigea aussi le manque de sérieux des mouvements anarchistes du continent nord-américain – et encore ne connaissait-il pas ceux d’autres contrées…

Le phénix kurde

À sa mort, ses écrits ne semblaient donc plus intéresser qu’une poignée de libertaires et d’écologistes isolés dans leur propre milieu. Pourtant, la pensée de Bookchin allait opérer un retour inattendu sur le devant de la scène. Car le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, emprisonné à vie en Turquie, lit Bookchin dans sa cellule et recommande ses œuvres à ses compagnons de lutte. Dès lors, sous le nom de confédéralisme démocratique, le mouvement kurde prétend instaurer dans les zones qu’il contrôle (Sud-Est de la Turquie, puis Rojava) des institutions de démocratie d’assemblées, une économie coopérative et l’égalité hommes-femmes inspirées des idées de Bookchin. Réalité partielle en devenir malgré d’immenses difficultés dues aux conflits dans la région ou simples villages Potemkine à destination de l’opinion de gauche occidentale [5] ? Tel est, en tout cas, le premier retour de Murray Bookchin…

En Occident, un second retour pourrait advenir si était suivi le conseil que, selon Janet Biehl, le vieux Bookchin donnait aux jeunes : « En ces temps réactionnaires, votre rôle le plus noble est de défendre les Lumières et de défendre le recours à la raison dans les affaires publiques contre les forces obscurantistes – l’irrationalité, le nihilisme et la barbarie – qui menacent la civilisation. Ma génération a combattu le stalinisme. La vôtre doit au minimum s’opposer au nivellement de l’esprit humain par le bas, à l’ignorance crasse grandissante des événements du passé – même récent – et au nouveau culte de l’égocentrisme et du narcissisme. » Qui, aujourd’hui, a une meilleure perspective à offrir ?

Charles Jacquier

La couverture du n°174 de "CQFD", illustrée par Formes Vives

Article extrait du n°174 de CQFD, publié en mars 2019. Ce numéro, dont il nous reste quelques exemplaires, contient un dossier de dix pages consacrées aux communs, au communalisme et au municipalisme libertaire.

En lire l’introduction et le sommaire.

Portfolio

La Une du n°174 de CQFD, illustrée par Formes Vives

Notes


[1Écologie ou catastrophe, la vie de Murray Bookchin, L’Amourier, 2018. Janet Biehl a aussi écrit Le Municipalisme libertaire (Écosociété, 2014). On lira aussi, de Vincent Gerber, Murray Bookchin et l’écologie sociale (Écosociété, 2013).

[2Publié en français par l’Atelier de création libertaire en 2017.

[3Disponible en français aux éditions Wildproject.

[4Pouvoir de détruire, pouvoir de créer – Vers une écologie sociale et liber taire, L’Échappée, paru le 15 mars.

[5Lire le reportage « Les komun du Rojava entre deux feux », CQFD n°174, mars 2019.



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