CQFD

Andalousie

Les dépossédés


paru dans CQFD n°107 (janvier 2013), par Nicolas Arraitz, illustré par
mis en ligne le 18/02/2013 - commentaires

À Séville, où le temps menace de s’arrêter, fleurissent des squats populaires, erreurs humaines dignes de solidarité. Ils ont des noms pleins d’esprit : corrala Utopía, Esperanza, Ilusión, Alegría ou Libertad… Le dernier a été ouvert le 21 décembre, rue Evangelista, dans le quartier de Triana. Investi par sept familles sans logis, c’est le sixième immeuble neuf occupé en 2012. CQFD a été le premier média à y pénétrer.

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Faute d’avoir renouvelé le contrat de maintenance, la mairie de Séville se résigne à voir s’immobiliser les aiguilles des horloges publiques les unes après les autres. Mais pour les banquiers et les propriétaires, le temps – qui, c’est bien connu, vaut de l’or – n’a pas suspendu son vol.

Carmen et Paco ont eu moins de vingt-quatre heures pour tenter de mettre leur vie à l’abri. Vingt-quatre heures après réception de l’avis d’expulsion, un huissier a frappé à leur porte, accompagné d’un serrurier, de deux gardes civils et d’un greffier. Leur mobilier a fini sur le trottoir, et les autorités locales ayant refusé de mettre un garde-meuble à disposition, tout fut perdu. « Sept mois auparavant, à cause de la crise, j’avais été licencié du bar où je travaillais comme serveur depuis quinze ans, explique Paco, un quadragénaire à l’air décidé. Depuis, je fais des gâches à droite à gauche, maçonnerie, plomberie, mais sans fiches de paye, impossible de signer un bail. En plus, les proprios te demandent deux garants et deux mois d’avance. Voilà pourquoi nous avons décidé de nous joindre à cette occupation. » Après l’expulsion, Carmen et son fils se sont réfugiés chez sa belle-mère, sa fille chez une amie et lui chez son frère. Une assistante sociale les a inscrits sur une liste d’attente pour obtenir une HLM, mais il leur faudra patienter au moins cinq ans. « On ne demande pas la charité, mais le droit à un logement digne », clarifie Carmen, petit bout de femme aux traits tirés.

Diego, membre du mouvement du 15-M (dit des indignados) et du groupe de soutien extérieur, raconte comment sont repérés les immeubles vides appartenant à des banques. « Celui-ci a été achevé en 2009, mais après un tas d’embrouilles financières et judiciaires, il est passé aux mains de la Caisse d’épargne d’Extremadure. Les promoteurs, cachés derrière une société écran spécialisée dans les produits cosmétiques, étaient perclus de dettes et s’étaient rendus coupables de malversations. »

Pour l’instant, il n’y a pas d’eau aux robinets et du courant électrique seulement dans la cage d’escalier. Deux plaques solaires ont été installées sur le toit dès le quatrième jour de l’occupation. « Nous nous sommes connus lors d’une action d’opposition directe à une expulsion. C’est là que nous avons décidé de nous regrouper en vue d’une occupation. Aujourd’hui, nous formons une sorte de famille élargie qui se met d’accord en assemblée. » C’est Yolanda, porte-parole désignée de la Libertad, qui parle. Elle travaillait comme infirmière réceptionniste dans la petite clinique dentaire du père de son compagnon, Chesko. Blouson de cuir et foulard palestinien autour du cou, ce dernier raconte qu’il a hypothéqué leur foyer pour renflouer la clinique du paternel. « Nous avions acheté un bel appartement de 80 m2 avec vue sur le fleuve Guadalquivir : parquet, cuisine intégrée et piscine commune dans le patio intérieur. La Caisse d’épargne de la Méditerranée qui, impliquée dans le scandale Gürtel [1] , a depuis fait faillite et été absorbée par la banque de Sabadell, a mis notre bien de 360 000 euros en vente pour éponger une dette de 20 000 euros de la clinique. En un clin d’œil, nous sommes passés de la belle vie à la rue. » Lui-même prothésiste dentaire, Chesko est aujourd’hui sans travail et sans domicile. En quelques mots, Yolanda résume la folie des grandeurs des années de la bulle immobilière, et la débâcle actuelle : « Obligés de quitter notre maison en catastrophe, nous avons offert la cuisine intégrée à des proches, pour ne pas l’abandonner à la banque. Sauf le réfrigérateur, que nous avions acheté 3 000 euros, et que nous avons mal vendu à 500… »

Lors de ses vœux à la presse, le maire de Séville a dénoncé des occupations « violentes et forcées ». Le Défenseur du peuple andalou, qui les avait d’abord jugées légitimes, a ensuite supplié les sans-logis de ne pas abuser de ces actions illégales. Pour Brigi, femme menue et énergique, il était hors de question de s’emparer d’un immeuble appartenant à un particulier. « Notre ennemi, c’est la banque. » Et elle a de bonnes raisons pour affirmer cela. Venue en Andalousie à la recherche d’un climat plus clément – son mari est atteint d’une maladie dégénérative de la colonne vertébrale –, cette Basque de Durango avait pris un petit supermarché en gérance dans un village proche de Malaga. Mais au bout de deux ans de galère dans un coin où la moitié de ses clients étaient au chômage, et pour un déficit de 30 000 euros, la banque de Bilbao et Vizcaye a vendu aux enchères les deux appartements achetés pour eux et leur fille, à Durango, d’une valeur de 250 000 euros chacun. Après cette faillite, Brigi et son mari ont vécu pendant près de deux ans en caravane, pour payer les études de leur fille, qui travaille depuis comme cuisinière à Séville.

José Luis Aguilar, avocat spécialisé dans le droit du logement, explique l’implacable mécanisme de ces spoliations : « Les banques ont encouragé les gens à s’endetter pour devenir propriétaires. Mais elles ne disaient pas qu’en plus des intérêts rémunérateurs (le prix de l’argent prêté), elles pratiquaient des taux d’intérêt abusifs (de 20 à 25 %) en cas de retard. Si on y ajoute les frais de découvert et de justice, la dette de leur client en difficulté enfle à une allure vertigineuse et devient vite insurmontable. D’autant qu’en refusant de négocier un échelonnement des paiements, elles font preuve d’un appétit prédateur qui vise clairement à faire main basse sur les biens immobiliers. Pour corser l’addition, le droit espagnol, en prônant le principe de responsabilité universelle, permet aux banques de réclamer à leurs clients dépossédés la poursuite du paiement du crédit y compris après avoir mis aux enchères leur bien ! » Voilà qui explique la situation dans laquelle se débattent Yolanda, Chesko et Brigi.

Associés à eux dans la corrala Libertad, Célia et Dani, un jeune couple de précaires avec un enfant en bas âge. Célia est brésilienne, de Salvador do Bahia. « Intérimaire dans une usine de torréfaction de café, on ne m’a pas reprise après mon congé de maternité. Dani termine demain sa formation d’auxiliaire en archéologie, pour laquelle il recevait 500 euros par mois. Nous vivions chez mes beaux-parents. Bien qu’ils me considèrent comme leur propre fille, la relation avec eux s’est détériorée, à cause de l’exiguïté de leur maison et parce qu’il faut qu’ils aident aussi ma belle-sœur, qui est seule avec deux enfants à charge. Mes frères vivent près d’ici, mais l’un vient d’être licencié et l’autre, bien qu’ayant un emploi (non déclaré), n’a pas de domicile et dort à droite à gauche depuis six mois. »

Brigi en pleure de rage : « À Durango, j’étais cadre et membre de la coopérative qui gère les supermarchés Eroski, fondée par un curé nationaliste proche de l’Opus Dei. Quand mon mari est tombé malade, j’ai demandé un mi-temps. On m’a répondu qu’une coopérativiste n’est pas faite pour s’occuper d’un infirme. Pour Eroski, l’être humain n’est que de l’argent. » Poussée vers la sortie, Brigi a depuis lancé un recours contre son ancienne boîte. « Ici, à Séville, je fais toutes sortes de petits boulots. Hier, j’ai refusé de vendre des fringues sur un marché pour trois euros de l’heure. Je n’avais jamais sollicité une allocation chômage de ma vie. Et là-bas, tu sais ce qu’un agent a eu le culot de me dire ? Que “dans ce pays, pour avoir des droits, il faut s’appeler Mohamed” ! J’ai tellement foutu le bordel qu’ils ont dû fermer leur agence pendant une demi-journée. Je leur ai juste expliqué à haute voix que pour moi, ce qui est inadmissible, c’est de payer une rente à un roi et à des politiciens. »

Dans cet immeuble neuf encore blanchi par la poussière d’un chantier interrompu en 2009, les nerfs sont à fleur de peau. La première nuit d’occupation, Carmen a piqué une crise de panique, elle croyait que les voisins et la police allaient venir les massacrer… Heureusement, la réaction du voisinage est plutôt amicale. On a apporté des vivres, des matelas et des chaises aux nouveaux arrivants. Chesko se dit prêt à poser gratuitement des prothèses aux gens du quartier en échange de travaux de

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plomberie et d’électricité dans le squat. Vexée par ses propres larmes, Brigi évoque la situation au pays basque : « Mes beaux-frères bossent dans l’industrie automobile, ils sont au chômage technique une semaine sur deux. Ils sentent venir le plan social et me disent que les esprits s’échauffent, là-haut. »

Yolanda : « L’État a sauvé les banques, il est temps que les petites gens organisent leur propre sauvetage. » Paco : « Nous aurions pu occuper ce lieu en cachette et y vivre comme des rats, mais après nous être raconté nos histoires personnelles, nous savons que cette lutte doit être menée au grand jour. » C’est sans doute pour cela que, malgré la fragilité de leur installation et l’humidité qui fait se recroqueviller les corps autour de la table de réunion, l’ambiance est bon enfant. À l’heure de l’apéro, on plaisante autour d’une assiette d’olives violettes assaisonnées d’ail et d’écorce d’orange. « À quarante-deux ans, je retrouve mes années bohème, se marre Chesko le prothésiste, un verre de mosto [2] rouge de Constantina à la main. Tu vois, sur cette épaule, j’ai un tatouage de The Addicts, et sur celle-là, un autre avec le chanteur de Kortatu faisant un doigt d’honneur ! » Paco, l’ex-barman, le chambre : « Il n’y a que les vieux punks pour apprécier une telle piquette ! Le seul mosto authentique est blanc, comme celui d’Umbrete ! » Polémique qui n’empêche pas la petite assemblée de trinquer à l’unisson : « Salud y libertad ! »

Braquage

L’association des inspecteurs de la Banque d’Espagne révèle (El País, 6 janvier 2013) l’attitude de leur institution durant les années de la « bulle immobilière ». « La réaction habituelle face aux indices d’un délit a été de détourner les yeux », avouent les experts. Bankia, Novacaixagalicia, Caja de Ahorros del Mediterraneo, Banco de Valencia, Caja Castilla la Mancha, Cajasur… Les établissements pris la main dans le sac après la débâcle de 2008 sont légions. Les délits : falsification de comptes, primes multimillionnaires aux dirigeants, détournements de fonds, escroquerie… Dans l’affaire Cajasur, caisse d’épargne alors aux mains de l’Église, deux évèques et trente-six cadres ont été condamnés à de lourdes amendes. « Croyant que la crise était passagère, les autorités et la Banque d’Espagne ont encouragé les fusions pour camoufler les excès immobiliers [sic] », estime El País. Et c’est ce panier de crabes, dont l’État a organisé le « sauvetage », qui jette des milliers de familles à la rue.


Notes


[1Imbroglio bancaire monté dans le but de financer frauduleusement le Partido popular – droite au pouvoir.

[2Mosto : vin jeune.



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Par Nicolas Arraitz


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