CQFD

Balade lusitanienne (1/2)

Le variant asiatique du fado portugais


paru dans CQFD n°201 (septembre 2021), par Charles Reeve, illustré par
mis en ligne le 20/09/2021 - commentaires

Première étape d’un retour récent sur les rives du Tage, où l’on constate que les immigrants asiatiques, par leurs salaires extrêmement bas, permettent à l’agro-industrie de survivre au Portugal, alors que les travailleurs portugais émigrent plus loin pour fuir la misère. Il est aussi question de corruption et de cuisine chic à succès.

Illustration L. L. de mars

I.

Un village sur la route qui va de la côte atlantique vers Beja, traverse la grande plaine sèche de l’Alentejo (sud du Portugal), écrasée de chaleur dès le mois de mai, l’horizon à perte de vue qui se confond avec un ciel sans nuages, le fin fond du pays profond au sud du Tage, vide de gens, d’arbres, comme une steppe – « notre Sahara », dit une amie – jalonnée de petits bourgs, perchés sur des collines. Le village s’appelle Entradas, « Les Entrées ». Entrée vers quoi ? Vers où ? Tout semble vide, sans vie, ou avec une vie qui s’est arrêtée dans un passé lointain. Un présent immobile où seul un retour au passé semble plausible. Des maisons basses alignées bordent la rue principale ; au fond, l’église. Dans le jardin public, entre quelques arbres qui détonnent dans la sécheresse, deux ou trois mâts avec des drapeaux frappés de la faucille et du marteau signalent la présence municipale toujours incontournable du Parti communiste portugais dans cette région.

Pourtant, le rouge brûlé par le soleil a viré au rose, signe de la mutation idéologique en cours de la vie politique locale… Derrière les vitres des fenêtres fermées, des visages ridés épient les étrangers de passage. Les rues sont vides, les deux cafés fermés, Covid-19 oblige ; on croise un travailleur de la voirie occupé à balayer les trottoirs du jardin. Le « bonjour » est rapide et sans empathie. Au voisinage de l’église, un panneau indique le musée local où sont rassemblés, présentés aux rares visiteurs de passage, les derniers vestiges de l’agriculture traditionnelle ou ce qu’on a catalogué comme tel. Ledit musée est fermé ! Il fait déjà 33°C au soleil de midi en cette journée aux températures extrêmes, mais nous sommes pris par un sentiment glaçant, celui d’une société paralysée par son déclin. À l’exception de quelques îlots comme la ville de Castro Verde, toute proche qui vit de l’activité minière, toute la région de l’Alentejo profond, naguère un grenier à blé des latifundiaires et le territoire de quelques-unes des pages les plus radicales de l’histoire sociale du Portugal avec les luttes des salariés agricoles, vit aujourd’hui la transition vers le monde de la catastrophe annoncée, celui de la grande agro-industrie. Dans un des pays les plus vieillissants du Vieux Continent et où la natalité est la plus faible, la région du bas Alentejo est classée parmi les plus pauvres de l’Europe communautaire ; et la sociologie de sa population est en train d’être bouleversée par des mouvements contradictoires.

Depuis quelques années, une nouvelle société s’y installe. C’est le nouveau prolétariat associé à la nouvelle agriculture industrielle, aux cultures en serres de fruits rouges poussées chimiquement hors sol pour être vendues tout au long de l’année dans les rayons des supermarchés européens ; celle des étendues d’oliviers et d’amandiers traités, plantés et exploités par les multinationales à capitaux financiers sans loi ni patrie. Une population asiatique, des Bengalis, des Népalais, des Vietnamiens, des Thaïlandais, des Pakistanais, amenés de l’autre côté de la planète par des marchands de chair fraîche, des réseaux puissants et intouchables. Dans certains villages, ils représentent désormais jusqu’à 60 % de la population. Comme si, par un renversement ironique de l’histoire, le projet lusitanien du XVIe siècle de la découverte du chemin maritime vers l’Asie s’était finalement concrétisé par ce peuplement asiatique dans la péninsule, effet de la globalisation moderne du marché du travail.

Ces prolétaires sont exploités à l’extrême, vivent de façon concentrationnaire dans des taudis et des ruines, travaillent 10 heures par jour à un taux horaire de 3 euros et les intermédiaires exploiteurs retiennent souvent 50 % de leurs payes, prétextant remboursements divers et aléatoires.

Le mélange est déjà assez étonnant, mais la globalisation est à l’œuvre et ne s’arrête pas. On s’attarde devant la vitrine d’une des agences immobilières locales – eh oui, cela existe ici aussi – et l’on est surpris par le prix des ruines à vendre. Explication : une immigration d’un autre type s’installe aussi dans la région ; des alternatifs de toutes sortes et toutes origines, allant des « auto-entrepreneurs de start-ups » européens aux jeunes couples aisés à la recherche d’une vie tranquille et d’air pur. Bizarrerie pour bizarrerie, aux Anglais, Hollandais et Allemands du début viennent s’ajouter depuis quelques années de nombreuses jeunes familles israéliennes qui, sans doute, cherchent un apaisement à la folie de l’endroit du monde où elles sont nées et où elles ne veulent plus vivre. On les comprend ! Dans cette petite bande de terre du sud-ouest de la péninsule ibérique, se croisent aujourd’hui différentes misères du monde capitaliste globalisé.

***

Encore une « révélation » à mettre sur le compte du Covid-19 : la découverte de la condition terrible dans laquelle travaillent et vivent des dizaines de milliers d’immigrés asiatiques dans la société portugaise. Le nombre important des contaminations parmi ces travailleurs exploités, dépossédés de leurs documents et de leurs droits, a fini par menacer les régions où ils vivent. Une contradiction de plus au sein de la classe capitaliste : le choc entre les intérêts de l’agro-industrie et ceux du tourisme. Même si la contamination des immigrés asiatiques est restée localisée, elle est venue s’ajouter à la contamination générale, a fortiori dans les régions touristiques du sud où l’agro-industrie s’étend – le développement de l’épidémie ayant forcé le gouvernement à prendre des mesures de confinement qui ont touché durement l’industrie touristique.

De fait, ce n’est pas une véritable révélation, car la situation de cette immigration surexploitée était connue depuis le début par tous ceux qui voulaient la connaître. L’excellent journal de contre-information Mapa en parlait depuis au moins six ans [1]. Mais le déni et le silence servaient des intérêts capitalistes importants et le gouvernement socialiste portugais venait d’ailleurs, en 2018, d’autoriser l’élargissement de la zone d’implantation des serres sur la côte ouest de l’Alentejo, avec une augmentation conséquente de la main-d’œuvre immigrée. L’épidémie a déclenché un cortège de jérémiades et de larmes de crocodile, des cris d’indignation hypocrite. Les médias se sont penchés sur le sujet pendant des semaines, on a convoqué des « spécialistes » de toute sorte : économistes, sociologues, ethnologues, etc. À telle enseigne que le citoyen lambda finit par être dégouté de cet exercice de masochisme des élites – exercice chargé d’hypocrisie, car, au-delà des constatations répétées, des témoignages, des descriptions glauques, il faut bien constater qu’il y a un terrain qui n’est jamais abordé : celui des responsabilités en amont. Avant, « personne n’était au courant », nous dit-on ; aujourd’hui, « personne n’est censé l’ignorer », mais, dans le concret, rien ne change. Encore un principe de fonctionnement démocratique. On apprend tout de même que c’est toute l’agro-industrie, du porto aux fruits rouges des multinationales Driscoll’s et cie, qui a recours à cette main d’œuvre exploitée dans des conditions quasi esclavagistes, du nord au sud du pays. Le cas portugais ne diffère en rien de la tendance à l’œuvre partout en Europe. Particulier ici est le fait que cette restructuration du marché du travail s’applique dans un des pays les plus pauvres d’Europe, avec les salaires parmi les plus bas. Un pays qui continue à exporter de la main d’œuvre partout ailleurs, du personnel de santé et des services en Grande-Bretagne, des travailleurs du bâtiment et de l’agriculture (tiens, tiens !) en Suisse et en France, des pêcheurs en Allemagne du nord et en Norvège. Les immigrants asiatiques, par leurs salaires encore plus bas, permettent à l’agro-industrie de survivre au Portugal alors que les travailleurs portugais émigrent plus loin pour fuir la misère.

II.

Un récent rapport de la Commission européenne, qui n’est pas à proprement parler une institution au-dessus de tout soupçon, considère le Portugal comme l’un des pays les plus gangrénés par la corruption en Europe. D’après l’étude, la population portugaise estime que la corruption est généralisée dans le pays et qu’elle affecte sa vie quotidienne. Sentiment qui serait deux fois plus fort au Portugal que la moyenne européenne [2]. Les affaires de corruption s’étalent jour après jour dans les médias, mêlant le système bancaire, les hommes politiques, les puissances du foot, les agences immobilières, spéculatives et mafieuses. Pour ceux qui croient en la vieille rengaine de la séparation des pouvoirs, pilier de la démocratie représentative, le rapport dénonce aussi le fait qu’au Portugal, seule une petite minorité des procès pour corruption (autour de 10 %) sont menés jusqu’à leur terme. L’appareil judiciaire est aussi compromis dans ce processus et subit le discrédit généralisé des institutions. L’état des élites, de la classe politique dans sa généralité – avec quelques rares et honorables exceptions – prouve que le champ du politique est plus qu’en crise : il est décadent et irrécupérable. La machine du Parti socialiste portugais, accrochée telle une sangsue au pouvoir central et surtout local, verrouille d’une main de fer cette évolution décadente, en distillant peurs et chantages. Pour reprendre la formule d’un ami qui se débat localement pour éveiller les esprits, c’est comme le « système Poutine, mais mené avec le sourire béat du Premier ministre ».

***

On se met à réfléchir sur ce qui a bien pu se passer dans cette société depuis cinquante ans, depuis que la chute de l’ancien régime autoritaire de nature fasciste a cédé la place à une démocratie représentative. Le Portugal est devenu aujourd’hui en Europe une vitrine éclairée de la fausseté de cette démocratie, un exemple concret de sa nature. Un cas exemplaire de l’évolution de ce système, qui cherche à masquer par un discours mensonger l’inégalité et l’injustice croissante du capitalisme.

Dégât collatéral de la corruption des élites politiques et économiques qui gangrène toute la société portugaise, le discours anticorruption constitue désormais un des socles de la nouvelle extrême droite en plein essor. Mais celles et ceux qui colportent ce discours adoptent ces mêmes comportements. La décadence s’étend du haut vers le bas, contamine aussi de larges pans du peuple qui, par exemple, participent directement et retirent de maigres bénéfices de cette restructuration du marché du travail, louant des taudis aux travailleurs asiatiques, exploitant leurs faiblesses et leurs fragilités – autre signal de la décomposition des solidarités de classe, du sens du collectif.

Ce processus est particulièrement criant dans les régions du sud, lieux où des traditions de luttes radicales ont marqué les générations, et où sont aujourd’hui exploités les nouveaux immigrés. Il y a, bien entendu, et il ne faut surtout pas l’oublier, des attitudes minoritaires de solidarité et d’entraide parmi quelques noyaux de jeunes, liant les immigrés et la population ancienne. Ces noyaux voient dans la situation actuelle une richesse, une énergie et une vitalité nécessaires à faire survivre une société vieillissante. Mais le mouvement du capitalisme moderne efface le passé de révolte. « Si 150 ans de batailles pour la propriété collective de la terre et pour la dignité du travail rural ont conduit […] à la réforme agraire de 1976, son démantèlement accompagné par la globalisation néolibérale a permis au capitalisme le plus obscène de retourner dans les champs du sud [3] ». Les défaites de classe sont toujours chèrement payées. Et les paroles des chansons de José Afonso, devenues le symbole du mouvement révolutionnaire du 25 avril 1974, ont aujourd’hui un goût amer, et cherchent à prendre une forme concrète dans des forces nouvelles.

En attendant, c’est l’avènement d’un autre monde, celui du capitalisme victorieux et en déclin. En Alentejo comme ailleurs.

III.

Madame a trouvé un bon plan : une entrée avec sortie. La flamboyante bourgeoise brésilienne, mariée à un grand bourgeois français avec nom à particule, vit désormais à Lisbonne dans un beau palace avec leurs deux filles et le chien ; l’heureux toutou s’appelle « Bonaparte » ! C’est aussi bien que l’avenue Henri-Martin et beaucoup moins cher. Encore une autre immigration. On croise (de loin) aujourd’hui au Portugal, outre les retraités séduits par le soleil bon marché et la quasi-absence d’impôts, des riches, des très riches, des gangsters modernes (pléonasme ?!), des notables, des joueurs de foot, des artistes et des écrivains de renom et au prix Goncourt encore frais. C’est dire que le monde médiocre, arrogant et méprisant de Madame et de Bonaparte fait main basse sur les riches demeures restaurées de la vieille Lisbonne et du vieux Porto, pendant qu’on pousse vers les périphéries, gueux, miséreux, pauvres et éclopés qui font désordre dans le paysage recherché par Madame et ses semblables. Le capitalisme étant un système aux évolutions improbables et inattendues, la pandémie, le développement du télétravail pour des milliers de cadres branchés et débranchés, a relancé l’immobilier qui, malgré l’épidémie, se porte mieux que jamais.

Ça flambe aussi dans le secteur spéculatif du luxe. Les ventes de Porsche à 230 000 euros explosent, le niveau de ventes le plus élevé depuis toujours dans le petit pays se retrouve aussi dans les bijoux et les vêtements de marques, dans les cosmétiques, le commerce électronique ; tout va pour le mieux dans un des pays les plus pauvres d’Europe. Normal, nous le savons, la tendance est générale : plus il y a de pauvres et plus les riches sont riches. C’est le « développement » ou la « reprise », expliquent certains économistes. Seulement, ici aussi, les contrastes sont vertigineux. Alors que de larges secteurs de la population, y compris des petites classes moyennes employées dans l’enseignement, la santé, les services, ne trouvent pas à se loger, tout ce beau monde se partage en coupes réglées des immeubles et des palais délabrés bientôt rénovés. Madame et son Bonaparte dépensent dans le « take-away » quotidien de chefs étoilés autant que ce que touche par mois un immigré vietnamien ou népalais travaillant dix heures par jour dans les serres de fruits rouges empoisonnés de la côte alentejana. Enfin, « take-away », c’est une expression réfutée par ce beau monde : « Nous ne vendons pas de la nourriture, nous vendons une expérience de socialisation », explique un comique patron d’une de ces start-up de cuisine chic à succès [4].

Un état des lieux qui enrage. Qui est aussi un rappel du fait que nous ne devons pas prendre pour le réel ce qui n’est que l’apparence, la surface des choses, et non l’essence de son mouvement.

Quand on parle d’un des pays les plus pauvres d’Europe, on se réfère bien évidemment au pays des pauvres, laissant de côté le pays des riches. Une voix avertie soulignait récemment des aspects significatifs de cette inégalité sociale criante et violente qui, au Portugal comme partout ailleurs, ne cesse d’augmenter [5]. Depuis deux décennies, le nombre de travailleurs qui perçoivent le salaire minimum (environ 740 euros brut par mois contre 1 050 euros en Espagne) a été multiplié par trois alors que le taux d’imposition d’un travailleur portugais est de 27,4 % au-dessus de la moyenne européenne. Ceci, alors que la part sociale du salaire, reçue sous la forme de services publics, diminue continuellement. L’effondrement des services publics de santé lors de l’épidémie de Covid – effondrement dont les pires conséquences sont encore à venir au vu de la déprogrammation des interventions chirurgicales, du report des rendez-vous médicaux et de l’interruption des traitements – est l’exemple le plus récent et le plus tragique de cette tendance. Dans son bref et récent parcours de construction démocratique, le Portugal se pose comme un cas exemplaire de plus dans la nature inégalitaire de l’égalité formelle. Depuis la chute du précédent régime autoritaire et l’avènement du régime démocratique parlementaire, la productivité par travailleur a été multipliée par cinq alors que le salaire réel continue de baisser, que les inégalités sociales ne cessent de se creuser. Les esprits critiques ne manqueront pas de conclure que ce passage entre deux systèmes de pouvoir a surtout profité à ceux qui ont gardé le pouvoir, c’est-à-dire à la classe capitaliste. Certes, tout cela, on peut le dire et l’écrire aujourd’hui, alors que toute remarque semblable était autrefois passable de poursuites, voire d’emprisonnement. Une société démocratique se caractérise-t-elle simplement par le « droit » à reconnaître ouvertement que l’inégalité sociale est immuable ? C’est avoir bien peu d’exigences, il faut le reconnaître !

[À suivre…]

Charles Reeve *

* Charles Reeve, pseudonyme de Jorge Valadas, a écrit plusieurs ouvrages sur la société portugaise, dont La Mémoire et le Feu - Portugal, l’envers du décor de l’Euroland, paru aux éditions L’Insomniaque en 2006.


La Une du n° 201 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk

- Ce entretien a été publié dans le numéro 201 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 septembre 2021. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Notes


[1Lire en particulier l’article « Os olhares de Catarina », Mapa n° 23 (avril-juin 2019).

[2« Um país corrupto », Publico (16/04/2021).

[3« Agrocapitalismo de estufa », Publico (11/05/2021).

[4« Luxo, o virus não passa por aqui », Expresso (28/05/2021).

[5« Somos um país pobre ? », Publico (22/05/2021).



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