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Le dernier des paysans


paru dans CQFD n°100 (mai 2012), rubrique , par Jean-Claude Leyraud, illustré par
mis en ligne le 29/06/2012 - commentaires

Là où la ville pousse ses tentacules péri-urbains, l’agriculture doit disparaître ou se mouler dans des activités d’entertainment pour citadins déracinés et nostalgiques en mal de « nature » mise en boîte. Où spéculation immobilière, développement durable et électorat FN font bon ménage…

La zone péri-urbaine d’Avignon progresse rapidement. Les gens qui vivaient dans un rayon de dix kilomètres autour de la cité ont vu en quelques années leur lieu de vie se transformer en cité-dortoir. Nombreux sont ceux qui sont allés habiter un peu plus loin, prolongeant le phénomène.

Ainsi, en moins de dix ans, le village de Vedène est devenu une petite ville de dix mille habitants. Les nouveaux venus, comme les anciens, prenant brutalement conscience de la catastrophe en cours, n’ont rien trouvé de mieux que de voter Marine Le Pen, la plaçant en tête (30 %) au premier tour de la présidentielle. Dans cette commune, le bétonnage s’est fait aux dépens des terres agricoles, au point qu’il ne reste guère qu’une exploitation agricole conséquente, le Domaine de Flory. Et bien sûr ce dernier « espace de respiration » – comme disent les autorités – est menacé d’asphyxie : il y a six ans, l’ancienne municipalité a conclu un accord avec la Communauté d’agglomération du grand Avignon (la Coga) pour un projet d’éco-quartier, « développement durable » oblige, qui s’étendrait sur vingt-quatre hectares, avec à la clé une première tranche de trois cent cinquante logements (neuf cents sont prévus à terme), dont une part de logements sociaux, une zone commerciale, un centre aéré – pour ceux qui, décidément, manqueraient d’air –, et l’infrastructure routière qui va avec. Pascal, jeune agriculteur qui a repris l’exploitation familiale, n’en veut pas, de ce projet.

Le nouveau maire de droite l’a repris à son compte – lui qui était plutôt contre lorsqu’il était dans l’opposition –, et les quatre hectares de prairie qui enserrent la ferme de Pascal se retrouvent dans le périmètre de préemption. Cela signifie que l’Établissement public foncier (EPF), organisme qui achète bâtiments et terres constructibles pour le compte des municipalités, a la capacité d’acquérir prioritairement un bien s’il est mis en vente, et d’en fixer le prix. Mais Pascal s’en fout, il n’est pas vendeur. Ce qu’il veut, ce qu’il exige, c’est que ses terres, irriguées par un canal, où il peut faire trois coupes par an d’un fourrage excellent, soient sorties une bonne fois du périmètre de construction. Sinon, il courra toujours le risque d’être mis devant le fait accompli, forcé de vendre, exproprié, lui qui se dit « non délocalisable ». Pascal fait aussi remarquer que « sa prairie écologique aurait bien sa place dans un éco-quartier », que son exploitation est « une réserve foncière irriguable qu’il sera possible de développer par des productions maraîchères de proximité, qu’il peut même être envisagé de transformer les bâtiments en ferme pédagogique pour les écoles et qu’il peut accueillir des animaux » : bref, il est prêt à tout pour rester. par ferri {PNG}Même à transformer son exploitation en parc d’attraction où les enfants viendront observer le dernier des paysans dans son cadre de vie « authentique »… Voilà à quoi en sont réduits les agriculteurs péri-urbains s’ils veulent survivre entre tours HLM et pavillons.Le maire qui lui fait face déclare que « d’un point de vue affectif, je comprends l’agriculteur. Moi aussi, comme d’autres Vedénais, j’allais chercher mon lait dans cette ferme. Mais la commune n’est pas seule décisionnaire, la direction de l’Équipement a son mot à dire et les services de la préfecture aussi. On risque de nous reprocher l’entrave à la greffe urbaine… Je veux arriver à sauver cette ferme en déplaçant le périmètre vers l’est. » Il ne convainc personne puisque, quand il parle de sauver la ferme, il s’agit du bâtiment, et non des terres. Pendant qu’une bureaucratie diffuse – les services de l’État à travers l’Équipement et la Préfecture qui prétendent faire respecter le quota de logements sociaux dans le cadre du développement durable, et l’association des promoteurs sous l’égide de la mairie UMP d’Avignon qui préside aux destinées de la Coga – organise la dilution des responsabilités et l’invisibilité de son pouvoir, deux enfants du pays, le maire et l’agriculteur, s’affrontent dans l’arène.

Que ce soient les défenseurs de l’agriculture paysanne et des terres agricoles (la Confédération paysanne, les Amis de la terre, les Amap, Bio de Provence…), ou les habitants, souvent électeurs de Le Pen, qui veulent garder leur dernier « espace de respiration » et qui paniquent dès qu’on leur parle de logements sociaux accusés de drainer des individus louches et des estrangers, tous se retrouvent nombreux en mairie pour exprimer leur soutien à l’agriculteur. Drôle d’époque, monsieur le maire !



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Par Jean-Claude Leyraud


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