CQFD

Zapatiste

« Le bruit de votre monde qui s’écroule »


paru dans CQFD n°107 (janvier 2013), par Gilles Lucas, illustré par
mis en ligne le 04/03/2013 - commentaires

À l’aube du 21 décembre 2012, alors que les médias du monde entier s’amusaient à se faire peur avec la prophétie maya de « la fin du monde », plus de 40 000 indiens zapatistes envahissaient silencieusement cinq chefs-lieux du Chiapas. Deux témoins nous racontent [1] .

CQFD : Vous étiez à San Cristóbal de Las Casas, le 21 décembre, le jour où plus de 20 000 zapatistes, le visage dissimulé par des passe-montagnes et des bandanas, ont défilé dans la ville. Cela a-t-il été une véritable surprise ?

El Chaparro : Une alerte avait été publiée sur « Enlace zapatista », le site internet de l’EZLN, au sujet d’un prochain communiqué. Mais très peu de gens savaient que les zapatistes allaient réoccuper de façon symbolique les cinq villes qu’ils avaient prises les armes à la main le 1er janvier 1994, lors de leur première apparition publique. En mai 2011, il y avait déjà eu une grande manifestation mais d’une moindre ampleur. Elle était destinée à soutenir le « Mouvement pour la paix avec justice et dignité [2] ». Cette fois-ci, ce sont plus de 40 000 zapatistes – des femmes, des hommes, des enfants et des personnes âgées, qui ont manifesté dans cinq villes différentes.

Thomas : La veille, ils s’étaient rassemblés dans les caracoles, sortes de centres politico-culturels du mouvement, où siègent notamment les assemblées de « bon gouvernement » zapatistes. Certains ont dû faire jusqu’à dix heures de route pour rejoindre ces lieux de regroupements. C’est sûr que ça a dû demander de sacrés efforts ! Pour le transport, la nourriture, et puis au niveau des communautés et des familles, pour remplacer ceux qui étaient partis manifester…

El Chaparro : À San Cristóbal, ils sont arrivés à l’entrée de la ville à l’aube avec leurs redillas – ces énormes pick-up dans lesquels on voyage debout. Ils se sont alors rassemblés, puis ont marché en direction du centre. Afin de faciliter leur organisation, chacun portait un numéro se rapportant aux caracoles et aux municipios dont ils font partie. Ils marchaient en silence dans les rues, sans rien dire, sous une pluie permanente. Leur formation semblait très militaire. Dans chaque ville, ils ont fait le tour de la place centrale. Un pick-up avait amené une estrade sur

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laquelle chaque personne est passée en levant le poing. Aucun commandant zapatiste ne s’est manifesté. Personne n’a pris la parole. Ce n’est que le soir qu’a circulé ce communiqué du Comité clandestin révolutionnaire indigène qui disait : « Vous avez entendu ? C’est le bruit de votre monde qui s’écroule. C’est celui du nôtre qui resurgit. Le jour où le jour fut, c’était la nuit. Et ce sera la nuit le jour où ce fera le jour. Démocratie ! Liberté ! Justice ! »

Thomas : En 2003, 20 000 zapatistes s’étaient déjà rassemblés toute une nuit à San Cristóbal, torche à la main, pour annoncer la création des caracoles. En mai 2011, ils étaient près de 25 000. Mais ce 21 décembre, il s’agit du plus gros rassemblement public organisé jusqu’à présent par l’EZLN.

Quelles ont été les réactions dans le pays ?

Thomas : Depuis plusieurs années il y avait des rumeurs dans les médias selon lesquelles l’EZLN était agonisant, qu’il y avait des désertions, des conflits internes… De l’extérieur, beaucoup de monde connaissait des communautés où la présence des zapatistes semblait s’être affaiblie. Mais on ignore généralement que beaucoup de communautés où les zapatistes n’étaient pas ou peu présents avant 1994 se sont joints depuis au mouvement. Au quotidien l’autonomie zapatiste, ce sont des centaines d’écoles, de centres de soins, des dizaines de micro-cliniques, des ateliers, des coopératives de production… Tout un mouvement organisé en cinq régions et plus d’une quarantaine de « communes autonomes », seules autorités politiques reconnues par les zapatistes – qui refusent tout autant d’accepter l’argent de l’État que de payer les impôts officiels.

El Chaparro : Les partis et dirigeants politiques, de gauche comme de droite, pariaient sur la disparition du mouvement. Aujourd’hui, tous font des déclarations pour tenter d’apaiser les choses. Les politiques parlent de remettre en place la Commission de concorde et de pacification, le Sénat et le gouverneur du Chiapas ont même demandé l’application des accords de San Andrés [3] . Mais je pense que les Zapatistes n’ont pas l’intention de se laisser bluffer. Ils ont complètement abandonné ce côté-là de la politique.

Thomas : Pour ce qui est de la gauche sociale et politique, c’est une leçon. Au moment des présidentielles de 2006, les zapatistes avaient remis en question le jeu électoral, en affirmant que les élections officielles et la candidature de López Obrador (gauche nationaliste) ne servaient à rien. Au travers de leur « Autre campagne », ils avaient cherché à fédérer les résistances « d’en bas et à gauche », en proposant aux mouvements sociaux de délaisser le champ électoral. Au début, la proposition a rencontré beaucoup d’écho, mais la répression a fragilisé la dynamique. Et les intellectuels de gauche ont ensuite reproché aux zapatistes d’avoir fait perdre López Obrador.

El Chaparro : Durant la campagne électorale de ces six derniers mois, qui a abouti à l’imposition d’Enrique Peña Nieto comme nouveau président du Mexique, tout un mouvement social – principalement étudiant – s’est mis en place pour tenter d’empêcher sa candidature. La gauche pariait sur López Obrador pour résister, et tout le monde criait : « S’il y a imposition, il y aura révolution ! » Au final, Peña Nieto a acheté les votes, les recours juridiques n’ont rien donné et les quelques milliers de personnes dans les rues, décidées à protester contre l’investiture de Peña Nieto le 1er décembre, se sont fait durement réprimer, aussi bien par la droite que par la gauche – qui est à la tête du pouvoir municipal dans la capitale. Du coup, la mobilisation du 21 décembre a montré que si les zapatistes se mobilisent, ce n’est pas trois ou même dix mille personnes révoltées pour le seul jour des élections. Comme un rappel de ce que signifie véritablement lutter et s’organiser, dans la durée, et non pas juste en réaction spontanée et éphémère.

Alors, le 21 décembre aurait-il annoncé véritablement la fin du monde ?

Thomas : Les zapatistes ont toujours dit qu’il n’y avait pas un mais plusieurs mondes. « Vous avez entendu ? C’est le bruit de votre monde qui s’écroule. C’est celui du nôtre qui resurgit. » Le propos est assez clair… La crise, elle concerne le monde capitaliste. À l’opposé, le mouvement indigène ne cesse de s’affirmer et de se renforcer depuis les années 70, pas seulement au Chiapas, dans tout le territoire des Amériques.

El Chaparro : Le calendrier est important. Les zapatistes, indigènes d’origine maya, en parlent depuis longtemps. Mais ils disent que leur calendrier n’est pas celui d’en haut, et qu’ils ne vont rien se laisser imposer, pas plus avec l’élection de Peña Nieto qu’avec quelques questions politiciennes ou l’arrivée de nouvelles lois. Ils font leur chemin, avec leurs convictions et leurs propres remises en question. On sait plus ou moins que depuis un moment, il y avait des discussions internes au sein de l’EZLN, mais à l’extérieur rien ne filtrait. Cette mobilisation et les communiqués récents visent aussi à rendre public le bilan qu’ils font de la situation, afin d’annoncer leurs prochaines initiatives [4]. Tout comme les zapatistes ont repensé la géographie en instaurant une conception des territoires totalement étrangère à celle de l’État, c’est aussi la dimension du temps qu’ils se réapproprient.


Notes


[1« El Chaparro » est membre du collectif mexicain De Boca en boca, qui « construit des ponts entre les luttes ». Thomas est un intermittent du Mexique – et un intérimaire du Comité de soutien aux peuples du Chiapas en lutte, à Paris.

[2Mouvement initié en mars 2011 par le poète mexicain Javier Sicilia, après l’assassinat par un cartel de la drogue de son fils et de six de ses amis. Avec plus de 80 000 morts violentes en six ans au Mexique, le mouvement dénonce la guerre des cartels de la drogue et la militarisation du pays.

[3Les accords de San Andrés sur les « droits et la culture indigène », signés par le gouvernement mexicain et l’EZLN le 16 février 1996, devaient entraîner la « reconnaissance de la libre-détermination des peuples indigènes ». Ils sont restés à ce jour lettre morte.

[4Lire le communiqué « l’EZLN annonce ses prochains pas » sur le site du Comité de Solidarité avec les Peuples du Chiapas en Lutte.



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Par Gilles Lucas


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