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Dossier : Mauvaises langues

Langue des signes : Sous les signes, de l’info !


paru dans CQFD n°145 (juillet-août 2016), rubrique , par l’équipe de CQFD, Pauline Stroesser, illustré par
mis en ligne le 19/06/2018 - commentaires

Allumez votre télévision, ordinateur, téléphone, ou tout autre support à partir duquel vous pourriez visionner les informations. Coupez le son, et regardez… Que comprenez-vous ? Que ressentez-vous ?

Pour les personnes Sourdes et malentendantes, accéder à une information plurielle est un parcours du combattant. La langue des signes, langue minoritaire, peine à être reconnue sur nos écrans. Même si certains programmes télévisés sont proposés avec des interprètes en LSF comme le journal Télématin sur France 2, ou quelques journaux d’Itélé, LCI ou BFM, est-ce réellement là qu’est proposée une information plurielle et de qualité ? Il s’agit, pour ces trois dernières, de chaînes d’« information en continu » où les messages passent et trépassent rapidement. Exit l’analyse, la mise en contexte. Le téléspectateur Sourd devra se contenter de faits, énumérés et répétés à la minute. Sans oublier que sur BFM, on joue un peu à « Où est Charlie ? » : l’interprète est placé dans un petit recoin de l’écran, perdu entre les phrases flash et les images intempestives. Sinon, on pourra toujours se consoler sur France 3 le mercredi après-midi. Depuis 1998, les questions parlementaires à l’Assemblée nationale sont traduites en LSF dans une vignette où l’interprète fait l’œuf.

Le 27 janvier 2016, à l’occasion de la dixième commission nationale « Culture et handicap » l’ancienne ministre de la Culture, Fleur Pellerin, annonçait différentes mesures pour « donner la priorité à l’accessibilité dans l’audiovisuel public » dont « le déploiement, dès juin 2016, d’un lecteur (player) permettant la mise à disposition, sur la télévision connectée, de l’interprétation de certains programmes en langue des signes française, et dès octobre 2016, de l’accessibilité en langue des signes des journaux d’information de 13 h et de 20 h. » À ce jour, pourtant, aucune initiative concrète n’a été annoncée publiquement. Si certains cherchent à créer une chaîne intégralement en langue des signes, c’est non sans mal. Depuis 4 ans, Signes.tv cherche des financeurs pour pouvoir se lancer.

Par Sandrine Allier-Guépin. {JPEG}

Quid des autres médias qui fleurissent chaque jour sur Internet ? Websourd, un site d’information en LSF a dû mettre les clés sous la porte à l’été 2016, pour des raisons financières. Depuis un an, la WebTv, « BABDP, la chaîne pas si bête », menée par une équipe de Sourds et d’entendants, propose des reportages en LSF, mais presque exclusivement autour de la culture Sourde. Par ailleurs, lorsqu’un sujet sur la surdité ou la langue des signes est évoqué dans un « grand média », l’émission est exceptionnellement rendue accessible et traduite. Louable effort, mais pourquoi les Sourds devraient-ils se contenter des thématiques les concernant ? Ne peuvent-ils pas être informés des actualités brûlantes, des débats qui traversent la société ?

Dans les jours qui ont suivi le 13 novembre 2015, aucune info, ni aucune annonce publique n’ont été interprétées en LSF. En France, les journalistes Sourds se comptent sur les doigts de la main. J’en fais partie. Face à l’urgence d’informer, nous avons créé une page Facebook dans la nuit de l’événement avec ma consœur Laurène Loctin. Par la suite, nous avons créé, avec une équipe élargie, un site Internet éphémère pour couvrir la COP21. L’occasion d’expérimenter différentes formes de présentation en LSF et d’analyses dans une langue qui nous est propre.

Tout en encourageant l’accessibilité des Sourds aux « grands médias », à nous de poursuivre ces initiatives de couverture militante de l’actualité afin d’élargir les champs de perception et de compréhension du monde. Sans dépendre uniquement de l’État et des ineffables chaînes d’information privées.

Pauline Stroesser

D’œil à main

Grâce à une poignée de linguistes iconoclastes, les langues des signes sont sorties du carcan d’analyse classique pour être étudiées à partir de leurs spécificités (quadridimensionnalité, iconicité, utilisation de l’espace, canal visuo-gestuel, etc.), notamment par de jeunes linguistes, Sourds cette fois. En France, si la LSF a gagné quelques lettres de noblesse, que des cursus d’études universitaires en linguistique et interprétation ont été créés et des manuels édités, elle se transmet toujours essentiellement d’œil à main. Les Sourds et les Sourdes inventent des signes au quotidien et, en se les échangeant, les affinent. Historiquement, l’une de ses spécificités, c’est l’absence de traces : elle ne s’écrit pas. Des signes piochés çà et là ont été consignés dans des livres, mais, en les gravant sur du papier, on les a dépouillés de leur chair et du mouvement, des « accents » des mains, des sourcils ou des lèvres. Pour l’archiver, il faut la filmer. Mille fins détails ne sauraient se laisser écraser en pleine danse entre les pages d’un feuillet.

Le sous-titrage ne remplace pas une langue

Supposons que le sous-titrage s’affiche sans problème de décalage, ni fautes d’orthographes et de syntaxe (ce qui n’est pas fréquent). Pour de nombreuses personnes Sourdes dont le français est la seconde langue, le sous-titrage restera malgré tout insatisfaisant. Le discours ne sera pas transmis avec la même logique, ni perçu avec la même aisance. Jeux de mots, expressions figurées, intonations de voix, langue de bois… Autant de finesses de la langue et de tournures rhétoriques qui sont fréquemment utilisées par les journalistes. Ces nuances ne sont pas des détails et permettent à l’auditeur de prendre conscience du caractère juste, incongru, drôle, faux ou encore émouvant d’une situation. Seule une interprétation en LSF peut rendre compte de la richesse de la langue.



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Par Pauline Stroesser


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