CQFD

La chronique judiciaire où on se calme


paru dans CQFD n°91 (juillet-août 2011), rubrique , par Juliette Volcler
mis en ligne le 05/10/2011 - commentaires

Marseille, comparutions immédiates. Un gars très maigre entre dans le box, il salue des gens dans la salle, la juge s’agace : « Vous êtes prêt, monsieur D. ? Vous êtes déjà passé devant le tribunal. – Pas beaucoup. – Enfin, vingt-quatre fois quand même. Est-ce qu’il y a eu une expertise psychiatrique ? – Ah non non non. » D. se met à parler tout seul, il bouge ses mains dans tous les sens. « Vous pouvez vous taire deux minutes, qu’on essaye de réfléchir ? Alors, vous vous êtes approché d’un homme en lui parlant de karaté, vous êtes reparti et il s’est rendu compte que son portefeuille avait disparu, il vous a rattrapé, vous vous êtes battus, il a pris votre sacoche et les policiers vous ont identifié parce qu’il y avait votre carte d’identité dedans. – Mais j’veux dire, non j’ai... – Taisez-vous, s’il vous plaît, je termine. Vous dites que vous n’avez pas commis les faits parce que vous étiez dans un bar. – J’ai même pas ma sacoche. – Non en effet vous n’avez plus votre sacoche. Vous avez l’allocation adulte handicapé depuis cinq ans, vous prenez du Subutex... » D. se lance dans une longue énumération, la juge le regarde d’un air désolé : « Oui, vous prenez beaucoup de médicaments. » La procureure demande son maintien en détention, l’avocate répond : « Je demande à ce qu’il soit interné, enfin, euh, hospitalisé d’office, plutôt qu’incarcéré. – L’hospitalisation d’office ne relève pas de la compétence du tribunal, maître. » Un très jeune gars entre dans le box. « Alors, monsieur J., vous étiez hébergé chez votre éducateur, en accord avec la Protection judiciaire de la jeunesse. Vous lui avez dérobé son ordinateur, son téléphone et ses clefs. Vous lui avez fait des menaces de mort. Lors d’un rendez-vous dont vous étiez convenus, vous lui avez demandé de l’argent pour lui remettre son ordinateur, il vous a proposé d’aller à la banque pour tirer du liquide et c’est là qu’il a pu appeler la police. Vous avez eu des placements dès l’âge de 8 ans parce que vous étiez battu. Vous souhaitez faire une formation de palefrenier. – Oui, mon éducateur m’a beaucoup aidé à avancer dans ce projet. » L’éducateur est appelé : « C’est plus de la souffrance de sa part qu’une volonté de nuire. L’Aide sociale à l’enfance a commis de grandes erreurs avec lui, il est resté un an et demi à la rue sans aucune aide quand il était mineur. Quand il est arrivé chez moi, il venait d’arrêter la cocaïne. Le jour où il a commis les faits, il avait pris une grande claque parce que l’ASE a refusé son statut d’ adulte handicapé et son contrat de jeune majeur. – Vous parlez beaucoup à sa place, monsieur, c’est un peu dommage, vu que c’est vous qui avez porté plainte. Monsieur J., que pensez-vous de ce que vient de dire votre éducateur ? – Je suis d’accord avec lui. » La procureure demande son maintien en détention : « Je veux bien qu’on soit désespéré, mais il y a là quelqu’un qui lui a donné un toit, de l’aide et manifestement de l’amour. » L’avocate enchaîne : « Il a été maltraité et abandonné depuis son plus jeune âge. Il voit son thérapeute, il va à son contrôle de la PJJ, alors pourquoi lui briser les ailes en l’empêchant de commencer sa formation ? – Vous voulez dire quelque chose, monsieur J. ? – Non. – Même sur le fait que madame la procureure demande votre maintien en détention ? – J’irai s’il le faut, c’est pas moi qui décide. – Oui mais vous voulez peut-être vous exprimer ? – Non. » Délibérés : D. est maintenu en détention et une expertise psychiatrique est demandée. Avant que la juge ait fini de parler, D. s’en va et disparaît dans le couloir qui mène au dépôt en criant. Les policiers se précipitent tout à coup, il y a des hurlements et des coups, la famille de D. se lève et lui crie de se calmer, des policiers leur demandent de se taire, puis les font sortir. La juge appelle J., dont le délibéré doit être rendu, il sort du couloir hors de lui : « Avancez, calmez-vous ! – Il m’a mis un coup de pied ! – On a vu, mais ne vous énervez pas ! Il ne va rien se passer d’autre en bas au dépôt, ça ne vous servirait pas. Le tribunal vous place sous contrôle judiciaire avec obligation de résider à un endroit qui vous sera indiqué, obligation de soins, obligation de formation, interdiction d’entrer en contact avec la victime. Le tribunal veut vous aider à vous en sortir. S’il se passe quoi que ce soit en bas, vous repassez ici pour violences. – C’est pas moi qui le toucherai. – Qu’est-ce que ça veut dire ça ? Monsieur le greffier, notez ce qu’il a dit. Il ne faut pas qu’il se passe quoi que ce soit en bas ! – Ouais. » Un nouveau prévenu entre dans le box.



1 commentaire(s)
  • Le 11 octobre 2011 à 04h39 -

    C’est pas beau de piquer les articles du Canard Enchainé . Canto85

    Répondre à ce message

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Par Juliette Volcler


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