CQFD

La chronique judiciaire où la prison n’est pas seulement un hôpital


paru dans CQFD n°88 (avril 2011), rubrique , par Juliette Volcler
mis en ligne le 27/05/2011 - commentaires

Tribunal de Paris. Les délibérés de l’audience précédente sont rendus, la juge s’adresse à un vieil homme hagard dans le box : « Le tribunal souhaite que vous soyez détenu à l’hôpital de Fresnes pour recevoir tous les soins que vous nécessitez. – Je vais en prison ? – Oui, à l’hôpital de Fresnes. » Le dossier de D. et B. commence à être traité : « Monsieur D., votre avocat n’est pas là ? – Elle est en retard. – Le tribunal va statuer aujourd’hui sur le maintien en détention, en attendant le procès. Je lis : “C’est avec émotion qu’il a évoqué sa situation. Son père confirme tous ses propos. L’employeur le décrit comme faisant preuve de bonne volonté. M. D. présente son travail artistique comme une ‘addiction’, entre guillemets. Il fait preuve d’un réel talent. Il envisage l’avenir avec inquiétude. L’éventualité d’un suivi psychologique est à envisager.” Vous faites quoi ? – De la photographie. – Et c’est de la photographie de ? – Trains. – Trains taggués. Vous avez déjà été condamné pour dégradation, 1 500 euros d’amende non payés. – Je n’ai jamais reçu le courrier ! Je ne vais pas aller en prison pour ça, quand même ! – Je suis au regret de vous dire que si, c’est possible. Monsieur l’huissier, allez voir ce que fait son avocate. Monsieur B., vous êtes en première année de bac pro menuiserie et vous passez votre permis. Je lis : “Il confie avoir des problèmes d’absentéisme notamment en raison de problèmes dans les transports.” Avez-vous quelque chose à ajouter ? Pas de griefs contre les transports ? » Le procureur plaide contre B. : « La dégradation a été évaluée à 23 000 euros. Je fais réquisition d’un contrôle judiciaire avec interdiction de fréquenter les réseaux souterrains de la RATP et le réseau ferroviaire de la SNCF. Les employés et les usagers de ces réseaux ne veulent plus le voir en leur sein. » L’avocat de B. se lève : « Concernant la part imputée à mon client, il s’agissait d’un graffiti de moins de 8 m2 pour une valeur de 5 000 euros. Comme il doit prendre le RER B pour se rendre à son lycée, je demanderai au tribunal de l’autoriser à le prendre. » Le dossier suivant est appelé, Y. et M. : « Les fonctionnaires de police sont intervenus sur dénonciation d’une personne qui avait dit avoir vu deux individus tentant de forcer la porte d’un commerce. – J’avais besoin d’argent, je suis consommateur. – De quoi ? – De crack. – Les objets retrouvés sur vous, quelques CD et une tondeuse, ont été dérobés dans le salon de coiffure, mais pas d’argent puisque la caisse n’en contenait pas. Vous faites des extras en qualité de boucher-traiteur, vous avez des justificatifs ? – Oui, je les ai donnés. – Il n’y a rien. » L’avocate s’agace : «  Mais ça a été versé ! Vous savez comme moi que parfois ce n’est pas transmis, le Parquet les garde. » Le procureur s’offusque : « Le Parquet ne fait pas disparaître de dossiers ! » La juge balaye la polémique d’un revers de main : « Enfin votre mère confirme que vous faites des extras. Elle regrette le manque de désir de son fils de se soigner de la consommation de crack. Vous en pensez quoi ? – Je vais aller en cure dans une clinique où il y aura rupture familiale, cure médicamenteuse et soutien psychiatrique. – Monsieur M., vous êtes SDF. Vous avez déjà travaillé ? – Bien sûr ! Ça fait un an que je ne travaille plus. – Monsieur le procureur ? – Vous avez une bonne volonté pour les deux, cette bonne volonté je vais vous demander de l’encadrer, qu’elle soit contrôlée par un magistrat, à la fois sur un plan d’ordre public, et sur un plan de santé. Je requiers deux ans dont un avec sursis pour Y., et un an assorti de huit mois de mise à l’épreuve pour M. » Les avocats prennent leur tour : « Je vous demanderais une extrême considération pour sa volonté de se soigner. C’est suffisamment rare qu’un prévenu vienne avec son fascicule et vous fasse la publicité d’un centre de désintoxication mieux que son directeur lui-même. – Monsieur M. a 37 ans et à cet âge chez les délinquants d’habitude, comme chez les sportifs de haut niveau, on pense à prendre sa retraite. Dès son arrivée à Fleury il a demandé à se soigner. Mais la prison n’est pas seulement un hôpital. C’est quand il reviendra dans la société qu’on verra si les soins sont effectifs. » La juge se tourne vers Y. et M. : « Monsieur M. ? – Je pense que cette incarcération est peut-être un mal pour un bien dans un sens. – Monsieur Y. ? – Je tiens beaucoup à cette hospitalisation parce que je veux fonder une famille, reprendre le travail, peut-être dans quelques années me mettre à mon compte et j… – Merci monsieur, vous pouvez vous rasseoir. »



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Par Juliette Volcler


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