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Un processus historique non achevé

L’autre révo. cul


paru dans CQFD n°189 (juillet-août 2020), rubrique , rubrique , par Iffik Le Guen
mis en ligne le 10/10/2020 - commentaires

Rien à voir avec la purge orchestrée par le Grand Timonier chinois au tournant des années 1960 et 1970 ! La révolution sexuelle qui a marqué les pays occidentaux sur deux décennies jusqu’au début des années 1980 avait pour moteur et pour finalité l’émancipation individuelle via la promotion du corps et des plaisirs charnels.

Comme tout processus historique de grande ampleur, la révolution sexuelle s’est déployée sur une longue durée avec ses précurseurs, sa phase de radicalisation mais aussi ses contestations qui repoussent son illusoire achèvement aux calendes grecques.

Dans un ouvrage [1] consacré au sujet, le psychosociologue Alain Giami identifie une première révolution sexuelle au XVIIIe siècle sous la forme d’utopies imaginées par des auteurs comme Denis Diderot, Sade ou Joseph Fourier. Elle a surtout profité aux hommes des classes supérieures. Néanmoins, elle a permis de commencer à détacher le plaisir sexuel des actes reproducteurs et de remettre en cause la monogamie et la famille nucléaire. La valorisation de l’amour libre qui en a découlé a été particulièrement développée, un siècle et demi plus tard, par l’anarchiste individualiste Ernest Armand : sa camaraderie amoureuse égalitaire s’oppose au propriétarisme, tandis que ses coopératives sexuelles où se troquent câlins et caresses sont autant de machines de guerre contre les logiques concurrentielles transformant en marché les espaces de rencontres amoureuses. Quant à Sade, ses attaques féroces contre l’Église et la morale en général ont connu une certaine postérité au sein des avant-gardes artistiques et politiques, des surréalistes aux situationnistes.

Une deuxième phase, qualifiée de « réformisme sexuel », a été impulsée en Allemagne, à la fin du XIXe siècle, par des médecins et des scientifiques convaincus que la liberté sexuelle était nécessaire au bien-être des individus. Elle a donné naissance à une nouvelle discipline, la sexologie, et à une Ligue mondiale pour la réforme sexuelle, active jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Elle revendiquait notamment l’égalité entre les sexes, la légalité du divorce, la liberté des relations sexuelles entre adultes consentants, l’abolition de la prostitution.

La période qui court du début des années 1960 au début des années 1980 a souvent été assimilée à la révolution sexuelle, alors qu’elle n’en aurait constitué qu’une troisième étape, certes particulièrement intense. Pour l’ensemble des sociétés occidentales, elle s’est caractérisée par l’irruption du sexe dans le débat public. Et plus précisément, pour Alain Giami, « par la dissociation de la sexualité du mariage [au début du XXe siècle, en Europe de l’Ouest, seuls 10 % des couples ne sont pas mariés], de la reproduction et du genre, l’émancipation politique et subjective des gays et des lesbiennes, la multiplication des identifications de genre, l’importance des plaisirs érotiques pour le bien-être global des personnes, des attitudes plus détendues envers les mœurs sexuelles ». Plusieurs éléments sont venus favoriser ces changements : prospérité économique, dé mocratisation et sécularisation des sociétés, connais sances plus objectives sur les comportements sexuels, mobilisations collectives de la jeunesse, nouvelles technologies médicales autour de la pilule contraceptive. Mais on a pu observer de fortes différences d’un pays à l’autre et quand la révolution sexuelle déclinait en Suède, elle a démarré en Espagne.

L’un des enjeux principaux de cette troisième révolution sexuelle a été d’ordre réglementaire. D’une part, la criminalisation de l’homosexualité a été progressivement abandonnée. D’autre part, la diffusion de la contraception et la dépénalisation de l’avortement ont favorisé l’accès des femmes à une sexualité autonome.

Pour l’historien Vincent Vidal-Na quet [2], le propre d’une révolution est d’être périodiquement contestée. Instrumentalisant la pandémie de sida en termes de punition divine au milieu des années 1980, des groupes réactionnaires, très souvent liés à la droite chrétienne, se sont acharnés à stigmatiser les membres des communautés gay et lesbienne ainsi que les adeptes des relations « multipartenaires ». Avec pour effet d’accélérer la normalisation de la révolution sexuelle. La récupération néolibérale a œuvré dans le même sens, en orientant la recherche de réalisation personnelle au cœur de la conception optimiste de la sexualité vers un consumérisme débridé. Un nouveau marché dopé par la révolution numérique, des sites pornos aux applications de rencontres sexuelles en attendant les perfectionnements de la sexualité augmentée. Dans ce vaste processus de marchandisation, les femmes ont été particulièrement rabaissées au statut d’objets sexuels sans besoins spécifiques et destinés à la seule satisfaction du plaisir masculin. Et l’on attend encore un « printemps sexuel » qui viendrait libérer les mœurs dans les sociétés des quatre coins du monde où le patriarcat règne encore en despote absolu.

Iffik Le Guen

La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est extrait d’un dossier de 17 pages consacré aux sexualités, publié sur papier dans le numéro 189 de CQFD (juillet-août 2020). Voir le sommaire de ce numéro.


Notes


[1Révolutions sexuelles, sous la direction d’Alain Giami et Gert Hekma, La Musardine, 2015.

[2Interrogé dans Révolutions sexuelles, documentaire en deux parties de Sylvain Desmille, 2017.



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