CQFD

Confidences du quartier des mineurs

L’autre pays qui manque, c’est les amours


paru dans CQFD n°177 (juin 2019), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par
mis en ligne le 17/12/2019 - commentaires

Photo Yohanne Lamoulère {JPEG}

Dans le cadre contraint d’ateliers menés en prison, chez les mineurs des Baumettes, à Marseille (filles), et du Pontet, près d’Avignon (garçons), et pour esquiver les chicanes du droit à l’image, on a eu l’idée de convoquer l’imaginaire du carnaval, de la transgression, du désir inavoué. On, c’était Claire Castan de l’Agence régionale du Livre (ARL-Paca) ; Yohanne Lamoulère la photographe ; Brigitte Briot la faiseuse de masques et accessoires ; et moi le collecteur de mots.

Masquer, ce n’est pas forcément cacher, ni faire la gueule. Ça peut être le contraire : tout donner et puis s’enfuir, s’en moquer, pour de rire. Le hasard (vraiment ?) a fait que les quatre garçons étaient des Français musulmans de cités du Sud et les quatre filles des Gitanes originaires des Balkans vivant en caravane. Grâce à ces jeunes détenu.es qui ont pris le jeu à leur compte en parlant cash et en révélant des fêlures intimes autant que sociales, on a pu opérer des allers-retours de taule à taule. Ce qui a permis d’instaurer un éphémère dialogue à distance, fait de défiance et de sentiments communs. C’est comme ça que, grimée, la plus secrète s’est faite puissante apparition. Travesti, le plus affranchi a cassé les codes du genre. Par moments, c’était même un peu la révolution du passe-muraille.

Le résultat de ce chassé-croisé à la sortie de l’hiver est un livret en forme de portrait collectif qu’on peut télécharger au format PDF sur le site de l’ARL-Paca. Comme une méchante montée de sève doublée d’un appel d’air.

Bruno Le Dantec

Comme deux chiens errants

À travers le monde, tradition et modernité se reniflent la croupe comme deux chiens errants. Isabella se méfie de la liberté virtuelle des réseaux. « Avec Facebook, tu cherches un copain et tu tombes sur des pédophiles : à la fin, tu perds ta virginité. Il vaut mieux te marier avec quelqu’un de ta culture. Mais ça dépend aussi des parents. Je connais des filles qui se sont mariées avec des Italiens. Et même une avec un policier… Avec un Italien, passe encore. Mais avec un policier, c’est grave  ! »

Elle est fiancée. C’est la famille de son amoureux qui organisera les noces. « Chez nous, il y a trois jours de mariage », jubile sa sœur. « Quand j’ai dit à mon grand-père que je voulais un mariage tranquille, classique, il m’a dit “Quoi  ? Tu plaisantes  ?” Oui, je plaisante. Parce que moi, j’aime trop la fête  ! un mariage “normal”, ça n’existe pas chez nous. »

Kathaléa : « Ma sœur et moi, on nous appelle les princesses. On s’habille, on se maquille, on descend en ville. Nos cousines restent chez elles, elles s’occupent du ménage et des enfants. Nous, on est libres. »

En réponse à un garçon du Pontet qui la drague à distance, un mot : « Arlésien, tu es gentil de me dire que je suis belle sans m’avoir vue. Mais franchement, tu n’es pas mon mec idéal. Je crois que tu es trop jeune. J’espère que tu gardes le moral. La prison c’est dur, mais la liberté c’est sûr. Reste fort. Je te donne un gros bisou. K. »

Photo Yohanne Lamoulère {JPEG}

La pauvreté, c’est pas pouvoir

Malgré ses joues rondes, l’Arlésien n’est plus un bébé : « Le sexe et l’argent, c’est les deux choses qui m’excitent. Rien d’autre. L’argent, c’est le futur. Sans argent, tu es rien. Avec l’argent, tu vis. La pauvreté, c’est voir un truc qui te plaît et pas pouvoir l’acheter. Le mal, c’est ce que je fais. Le bien, c’est travailler. Si en travaillant on pouvait gagner plein d’argent, je le ferais. Ici, tout me manque. Tout tout tout. »

Frères co-cellulaires, 2K et Maga décrivent un monde qui s’obscurcit : « C’est un truc de ouf qu’on vit. Dans les quartiers, les minots sont trop précoces. C’est la télé  ? Les réseaux  ? Le porno  ? Je sais pas, mais les petits de douze ans, ils ont faim. » « Tu as tout avec l’argent. Après, tu penses plus qu’au cul. » Le ton se fait grave, on ne la ramène plus. « Y’a une fille dans la cité, elle est à peine formée et elle s’habille comme une folle. Ça fait mal. En boîte, elle fait du charme au videur et elle entre. On la voit avec des gadjos qui sortent de prison, des voyous. Elle ne veut plus les gars de son âge. Et c’est pas la seule. »

« Ça sent la fin. Y’a trop de trucs chelou. Les Gilets jaunes, on dirait le début d’une guerre civile, à se charcler tous les samedis avec la police. On dirait la fin du monde. »

Pourtant, la vie pourrait être si simple. « En prison, tu morfles, tu purges, mais tu restes un minot, sourit Maga. Ta déco, tes chaussettes Simpson, le sucré avant le salé… Il faudrait garder ça. »

Dans sa cellule, les quatre murs sont dédicacés : un côté pour les filles, un autre pour le sport, le troisième pour l’alcool… Et le dernier pour la révolution fluo.



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Par Bruno Le Dantec


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