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Kurdes : «  Nous vivons sous la menace d’un génocide. »


paru dans CQFD n°126 (novembre 2014), par Iffik Le Guen, Richard Schwartz, illustré par
mis en ligne le 26/12/2014 - commentaires

CQFD a rencontré Aydin [1], porte-parole de l’Association du centre démocratique des Kurdes à Marseille alors que la ville de Kobanê en Syrie menaçait de tomber entre les griffes de Daesh. L’occasion de revenir avec lui sur l’effervescence révolutionnaire et la tragédie qui secouent le Rojava.

Par Bertoyas. {JPEG} CQFD : Comment perçois-tu l’évolution actuelle du PKK mise en relief par ce qui se joue en ce moment à Kobanê et dans le Rojava [région du Nord de la Syrie à ­majorité kurde] ?

Aydin : Pour répondre à ta question, il faut refaire un historique du mouvement. Le PKK, dans les années 1970, a été créé par de très jeunes gens partageant l’idéal d’un Kurdistan indépendant et socialiste. Il s’agissait d’un mouvement de libération nationale concernant des populations situées en Turquie, Syrie, Irak et Iran mais avec une forte dimension internationaliste. La libération ne devait pas concerner les seuls Kurdes mais faire en sorte que toutes les jeunesses de ces pays puissent prendre leur élan pour s’émanciper. Le tournant nationaliste et militariste des années 1980 a été provoqué par le coup d’état en Turquie qui a jeté en prison ou contraint à l’exil tous les militants des mouvements de gauche. Le PKK est devenu progressivement le seul lieu de rassemblement pour tous ceux, villageois des zones rurales comme étudiants des zones urbaines, qui voulaient s’opposer les armes à la main à la criminalisation de tous les Kurdes. L’évolution va s’amorcer dans les années 1990, sous la double influence de la disparition de l’URSS et d’un renforcement du soutien militaire de l’OTAN à l’armée turque, avec une multiplication des factions, au sein du pouvoir d’Ankara comme au sein du mouvement kurde. Dès lors, la guerre devient incontrôlable et personne ne sait plus qui tue qui, chaque groupe jouant la logique du pire : des soldats turcs sont massacrés, des dirigeants kurdes assassinés, des villages rasés et des milliers de personnes déplacées de force. Le point d’orgue de cette période étant l’enlèvement puis le transfert dans les geôles turques du leader du mouvement, Abdullah Öcalan, qui fait craindre à tout le monde l’explosion d’une guerre civile. A partir de 2001, d’un côté le PKK revoit sa doctrine en s’orientant vers une stratégie de changement social à partir de la base et en fonction des diverses implantations nationales des organisations kurdes, de l’autre, le gouvernement turc, estimant avoir gagné la guerre, alterne épisodes de répression, tentatives de division par l’achat de certaines familles et moments d’apaisement à l’amorce de chaque élection. L’expérience démocratique dans le Rojava naît de cette volonté du mouvement kurde de ne plus se battre avec les armes d’une guérilla insaisissable mais en s’appuyant désormais sur une confédération de communes capables de contrôler durablement des territoires entiers réunis dans une structure de coordination, la KCK.

Quelle est l’implication du PKK dans la situation en Syrie ?

Pendant longtemps et dans un contexte de rivalités territoriales avec l’état turc, le pouvoir syrien a soutenu le PKK en laissant ses cadres et ses militants transiter par son territoire vers la plaine de la Bekaa au Liban, sorte de villégiature pour de nombreux groupes armés de cette époque. Mais, à partir des années 2000, le président syrien Bachar el-Assad s’est rapproché du gouvernement turc en concluant des accords de coopération économique et militaires dont certains volets ont conduit à la livraison de militants kurdes à la Turquie. Avec le déclenchement du soulèvement en 2011, le pouvoir syrien a commencé à jouer les différents groupes en rébellion les uns contre les autres. S’il a libéré de nombreux cadres du PYD, il a aussi élargi de futurs dirigeants de Daesh pour islamiser la révolte. Dictée par les circonstances, la position actuelle du PYD à l’égard des forces loyales au régime est « ni paix ni guerre ». En effet, les alliances qui se nouent sur le théâtre des opérations sont extrêmement fragiles. Les gouvernements occidentaux auraient voulu que les Kurdes soient le bras armé de l’Armée syrienne libre. Bachar a proposé un accord sur la base d’une entité arabo-musulmane. Les Kurdes, qui n’ont pas les moyens militaires d’attaquer les puissantes bases fidèles au régime, ne veulent pas risquer une confrontation avec les Arabes. Daesh, avec la complicité objective du gouvernement turc qui ne veut pas d’un territoire kurde à ses frontières et d’une partie des dirigeants du Kurdistan irakien qui y voient un projet politique concurrent, est en train de concentrer tous ses moyens pour éliminer l’enclave du Rojava et le PYD. Tout le monde tente d’instrumentaliser tout le monde et le risque c’est que tout le monde se retourne contre la proie la plus facile, les Kurdes du Rojava.

La position des dirigeants du Kurdistan irakien semble quelque peu paradoxale ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le pouvoir de Barzani [2] n’est pas du tout sur la même ligne politique que celle du PKK et du PYD. Il se serait bien vu continuer à profiter de la rente pétrolière et des affaires à conclure avec les belligérants les plus fortunés. D’ailleurs, des patrons kurdes irakiens ont été mis en cause pour avoir vendu plusieurs centaines de pick-ups aux troupes de Daesh. Il n’y a pas de forces militaires organisées et motivées au Kurdistan irakien qui serait tombé depuis longtemps sans le soutien des militants du PKK basés dans la zone montagneuse à cheval sur les trois états et les frappes aériennes américaines. Aujourd’hui, Barzani a négocié avec le président turc Erdogan [3] l’envoi de 150 peshmergas irakiens à Kobanê pour redorer le blason médiatique de l’un et de l’autre. Une rigolade face aux combattants aguerris de Daesh qui encerclent la ville alors que la frontière turque reste toujours hermétiquement fermée à tout renfort digne de ce nom.

L’ennemi le plus redoutable reste donc l’organisation de l’état islamique ?

Ce sont eux qui profitent le plus de la situation actuelle. Ils n’ont cessé de se renforcer en troupes, en armes modernes et en argent. Pour eux, Kobanê, qui a osé leur résister pendant 40 jours sans aucun soutien extérieur, est devenu un symbole et ils sont prêts à mobiliser tous leurs moyens pour faire tomber la ville. Cette organisation a franchi une étape, elle a pris conscience de sa puissance. Elle sait qu’elle peut s’appuyer sur l’immense vide identitaire que rencontre une partie de la jeunesse aussi bien dans les pays arabes que dans les pays occidentaux. Avec une idéologie très simpliste qui ne laisse rien entre Dieu et l’individu, avec la promotion d’une violence sans limite en direction d’une jeunesse sans repères, elle peut convaincre n’importe qui de faire n’importe quoi, y compris l’acte isolé le plus absurde, y compris foncer en voiture sur une foule quelconque n’importe où, n’importe quand.

Qu’est-ce qui permet aux populations kurdes de résister à cette instrumentalisation généralisée de la religion ?

D’abord ce vide dont je parlais est beaucoup moins présent dans des régions qui ont conservé une forte identité tribale. Ensuite, les mouvements les plus dynamiques sont sécularisés, voire progressistes. Même si les mosquées sont pleines, la religion est cantonnée dans la sphère privée, elle n’est pas un enjeu de pouvoir. Le PKK n’a jamais considéré la religion comme une menace pour la société et de nombreux groupes d’obédience religieuse (musulmans, chrétiens…) lui ont apporté leur soutien. Par exemple, les imams kurdes ont été tout autant persécutés par le gouvernement turc. Au Rojava, le modèle politique est de laisser les individus et les communautés s’organiser en fonction de leurs croyances, de refuser que la religion devienne un ferment de division.

Ce modèle du Rojava possède-t-il des fondements anciens ?

C’est vrai qu’il existe au moins depuis l’époque sumérienne un ancrage historique d’opposition des tribus montagnardes au centralisme impérial. La dimension locale, tribale, l’a toujours emporté. La dimension assembléiste paraît donc habituelle pour des populations kurdes qui ont toujours été exclues des centres de décision. Le revers de la médaille, c’est que beaucoup encore aujourd’hui ont peur de prendre des décisions seuls.

Des relais dans la société turque après le mouvement de Gezi de 2013 ?

Depuis sa création, le mouvement kurde a recherché des partenaires dans la société turque. Ce qui s’est passé à Gezi [4] a été malheureusement très vite récupéré et Gezi est resté à Gezi. Certes, il existe une très forte politisation, une très grande agitation progressiste et démocratique de la société turque. Mais une quelconque alliance avec les Kurdes continue de faire très peur après des décennies de bourrage de crâne autour de la figure de l’ennemi intérieur. Si le parti HDP a pu rassembler des voix, notamment dans les milieux populaires et chez les partisans de la démocratisation du régime, au-delà de l’électorat kurde, il se heurte au poids du travail gouvernemental de criminalisation. A qui appartenaient les commerces incendiés ? A des partisans de l’AKP d’Erdogan. Qui étaient les jeunes en train de brûler des drapeaux turcs malgré les consignes ? Pas seulement des jeunes kurdes énervés.

Le modèle politique du Rojava semble faire une grande place aux femmes. Une révolution dans la révolution ?

Dès les années 1990, le mouvement kurde s’est préoccupé de l’amélioration de la condition des femmes dans la société kurde. La libération de la femme, parce qu’elle était la plus ancienne esclave, parce qu’elle était exclue de l’éducation, était même présentée comme une priorité par rapport à la libération nationale. Ce n’est pas un choix tactique mais stratégique. J’ai des oncles très machistes qui considéraient la femme comme une bête et qui se battent aujourd’hui pour envoyer leurs filles à l’école. Au Rojava, une femme co-responsable d’une assemblée populaire, cela ne choque plus personne. En réalité, il faut faire la différence entre les milieux militants au sein desquels la mixité a toujours été assurée et les milieux sympathisants de la diaspora, notamment à Marseille, parmi lesquels les femmes voyaient le soleil deux fois par an. Aujourd’hui, elles sont en première ligne des manifestations. Dans les milieux sympathisants du Kurdistan, il existe encore des différences selon les régions. Mais l’évolution des mentalités va dans le sens d’une banalisation de la place des femmes à l’intérieur de la sphère publique. Est-ce complètement réussi ? Non. Il faudra peut-être trois générations à condition que le modèle du Rojava ne soit pas éradiqué d’ici là. On peut d’ailleurs observer que la société turque connaît une évolution exactement inverse alors qu’elle avait été en pointe sur ce plan. J’aimerais finir en insistant sur le fait que ce qui se passe au Rojava est un exemple pour le monde entier en termes de démocratie directe, de partage des richesses ou d’égalité entre les sexes. Mais rien n’est joué et tous les ingrédients sont réunis pour que les Kurdes connaissent un véritable génocide. Étant donné l’extrême complexité de la situation, l’attitude des USA comme la capacité des différentes factions kurdes à faire taire leurs ­divergences seront déterminantes.


Notes


[1Il faisait partie du groupe de représentants de la communauté kurde de Marseille qui avait enregistré les dérapages du sous-préfet Gilles Gray lors d’une réunion le 2 octobre dernier. Le représentant de l’état, annoncé sur le départ mais toujours en poste, avait reproché à ses interlocuteurs de ne pas être français, d’être des « fouteurs de merde » voire des « clodos » tout en leur conseillant d’aller se battre là-bas plutôt que de rester ici.

[2Massoud Barzani, leader historique du Parti démocratique du Kurdistan, règne sur la région autonome du Kurdistan irakien depuis 2003.

[3Recep Tayyip Erdogan, fondateur de l’AKP, est au pouvoir en Turquie depuis 2003. Son credo politique est souvent assimilé à de l’islamisme modéré sans que personne ne sache à quoi cela correspond vraiment. Sinon à constater dans les faits une politique mêlant conservatisme sur les plans politique et sociétal et ultra-libéralisme sur le plan économique.

[4Du nom du parc qui avait été le déclencheur et le théâtre d’une large contestation populaire (voir CQFD n°113).



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