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Bulots de merde

Joseph Ponthus : « L’usine te bouffe le temps, le corps et l’esprit »


paru dans CQFD n°190 (septembre 2020), rubrique , par Emilien Bernard, illustré par
mis en ligne le 24/02/2021 - commentaires

Entretien avec l’auteur d’À la ligne, pépite noire décrivant trois années passées dans l’enfer quotidien des abattoirs et conserveries de poisson. Il y est question de temps volé par le capitalisme, de travail à la chaîne, des différentes facettes du monstre-usine et de littérature qui rue dans les brancards.

Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

Ce 24 février 2021, six mois après la publication de cet entretien sur papier dans le n°190 de CQFD, nous apprenons le décès de Joseph Ponthus. Nous publions donc cet entretien sur ce site en guise d’hommage.

***

L’ami Joseph Ponthus, dit Ubi pour les intimes d’alors, je l’ai connu il y a quelques années à l’époque de feu Article11, canard cousin de CQFD dans lequel il livrait des chroniques habitées sous l’intitulé « Sévice social ». D’une plume sensible et lyrique, il y racontait son quotidien d’éducateur dans un quartier de Nanterre – les gamins qui déconnent gentiment, la justice implacable, les horizons balafrés. Il en a finalement tiré un livre fort recommandé, coécrit avec quatre mômes qu’il suivait au quotidien : Nous, la Cité (Zones, 2012). Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et on s’est un peu perdus de vue – la vie. J’ai bougé à Marseille, lui à Lorient, pas exactement la porte à côté.

En Bretagne, il a vite compris que ses compétences littéraires et sociales n’allaient pas aider à faire bouillir la marmite. Sans un rond, classique, il s’est tourné vers l’intérim. C’est ainsi qu’ont commencé trois années de labeur particulièrement éprouvantes – une dans des conserveries de poisson, deux dans des abattoirs. Un quotidien bouffé par l’usine, qu’il décrit dans À la ligne – feuillets d’usine (La Table ronde, 2019), bouquin à la forme si « expérimentale » – vers libres, pas la moindre ponctuation – qu’il semblait condamné à végéter en solitaire dans les rayons de librairie. Sauf que non : le livre cartonne, est traduit un peu partout, et Ubi a pu dire au revoir à cette foutue usine. Il faut dire qu’il est parvenu, en bon alchimiste littéraire, à rendre particulièrement vivant et touchant ce monde que l’on cantonne généralement à des visions sanglantes de carcasses et de corps découpés. Sans misérabilisme mais avec les tripes, il livre un témoignage qui se veut universel, ode au courage de ses collègues et réquisitoire implacable contre ce mangeur de vie que peut être le salariat, surtout version intérim.

Le texte ci-dessous est le quasi verbatim d’un entretien téléphonique avec Ubi, entrecoupé de quelques citations de son livre.

***

« Tout cela a commencé fort classiquement : ma compagne et moi n’ayant plus une thune, il fallait que je trouve du taf, sachant que dans ce coin les boulots pour un éducateur de quarante ans ne sont pas légion. Je n’avais qu’une seule possibilité : l’intérim. Or, en Bretagne, ce qu’on t’y propose est généralement lié à l’agroalimentaire. C’est la plus grosse région d’Europe pour cette industrie, un héritage de 1945, quand la région était sinistrée et que les lobbies et le patronat local ont tout fait pour encourager cette filière avec un discours simple en direction des politiques : “Vous allez nous faire des belles routes et nous on va fournir tout ce que vous voulez en bouffe, poiscaille comme barbaque.” Leur argument : ils disposaient d’une réserve de mecs durs au mal, ceux qui tuent le cochon à la ferme. Bref, c’est devenu une marque de fabrique. Aujourd’hui, un tiers de la population bretonne vit directement ou indirectement de l’agroalimentaire.

L’immersion a été quasiment immédiate : “Tu commences demain à six heures du mat.” Et là je me suis retrouvé plongé dans un autre monde. La seule comparaison qui me vient à l’esprit, c’est le film Les Temps modernes de Charlie Chaplin et sa représentation du travail à la chaîne abrutissant. On te file un poste, on te montre, puis on te dit : “On se retrouve dans 8 heures.” Voilà.

Au départ, je ne pensais pas y rester longtemps. Je voyais l’intérim comme un mal temporaire, me disant que j’allais trouver autre chose. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. L’usine te bouffe le temps, le corps et l’esprit. Quand tu rentres chez toi, tu n’as qu’une seule envie : dormir. Tu as beau avoir lu tous les bouquins possibles, prolétaires, prolétariens, tu ne comprends pas ce qui t’arrive. C’est ce que dit Robert Linhart dans L’Établi   [1] quand il explique qu’il avait beau avoir bossé sur Marx pendant vingt ans, il lui a fallu attendre sa première journée d’usine pour comprendre ce qu’était le concept de plus-value. »

« C’est le week-end / Je devrais reconstituer ma force de travail / C’est-à-dire / Me reposer / Dormir / Vivre / Ailleurs qu’à l’usine / Mais elle me bouffe »

« Dès lors que tu y as mis les pieds, l’usine est partout. Elle te bouffe le quotidien. Cela m’évoque la manière dont les mineurs évoquaient la mine, disant d’elle que c’était une “mangeuse d’hommes”. L’usine c’est pareil. Les hommes et les femmes qui y bossent ne pensent qu’à ça : l’heure que tu vas mettre sur le réveil, celle de la pause, le prochain arrivage. C’est une perpétuelle lutte contre le temps. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le documentaire en quatre épisodes de Stan Neumann récemment diffusé sur Arte soit intitulé Le Temps des ouvriers   [2]. Plongeant dans les racines du capitalisme, il démontre parfaitement que dès le XVIIIe siècle tout a été fait pour baisser les salaires et accroître la productivité. Voler le temps des ouvriers, donc. Un système implacable, qui s’est totalement imposé.

À cela il faut ajouter la condition d’intérimaire, qui au début passe par une forme de bizutage. On te propose quelques jours ici et quelques autres ailleurs. On modifie tes horaires. On te fait changer d’usine. Et toi tu sais que si tu l’ouvres et protestes, alors tu es grillé : tu n’auras plus de boulot dans tout le bassin d’emploi. Il faut encaisser et fermer ta gueule.

Au bout d’un moment, on te file des missions plus longues. Ma première, ça a été les bulots, dont je pelletais des tonnes tous les jours pour les faire cuire. Le troisième jour, j’ai posé une question qui me semblait élémentaire : “Ça serait pas plus simple avec une machine  ?” La réponse du chef : “Embaucher des intérimaires coûte moins cher.” Sachant que si demain tu n’es pas là, rien de plus simple que de trouver quelqu’un d’autre. »

« La répétition des douleurs / La vanité de l’affaire / Tout ça pour des bulots qui ne s’arrêteront jamais »

« C’est le coup de génie du patronat : ils ont réussi à faire en sorte que la conscience de classe ouvrière soit atomisée. Aujourd’hui, tu ne te définis plus comme ouvrier, ou comme employé d’une usine spécifique (Renault, Lip...), mais par rapport à ton poste de travail, sur lequel il y a concurrence. Cela débouche sur un constat : il n’y a plus de lutte collective possible. Avec en outre cette spéci fi cité bretonne : contraire ment aux vieux bassins ouvriers, comme celui de la sidérurgie lorraine, l’habitat est extrêmement dispersé, les gens venant travailler de plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde. Conséquence : il n’y a pas de lieu de socialisation, de possibilité de se rencontrer ailleurs qu’à l’usine. C’est le triomphe du capitalisme dans ce qu’il a de plus violent.

Et puis, en bossant dans une usine d’agroalimentaire, tu n’as pas la fierté de la production. Dans une usine “normale”, tu pars de rien et tu arrives à un produit fini. L’agro, c’est l’inverse, c’est la déconstruction : tu prends un produit entier, une vache par exemple, et tu arrives à un steak. Impossible de tirer une fierté de donner la mort. Il s’agit juste de faire son taf le mieux possible, de la manière la plus noble et la moins douloureuse possible. »

« Les veaux ne me regardent plus de leurs yeux morts et froids »

« On m’a invité à témoigner dans un documentaire que je trouve très réussi, Les damnés des ouvriers en abattoir [3]. Son approche renverse la vision habituelle de ce boulot : ce sont des témoignages très puissants d’ouvriers racontant leur quotidien. Mais, pour ne pas les renvoyer à cette imagerie de l’abattoir, du sang, des tripes, ils sont filmés dans un décor de forêt. Il s’agit de ne pas les cantonner à un décor dévalorisant. Et j’ai voulu faire pareil : un objet littéraire, ouvert et déglingué. Si tu racontes uniquement l’horreur quand tu rentres chez toi le soir, tu n’y retournes pas le lendemain.

Dès ma première semaine d’embauche, j’ai commencé à rédiger des passages en rentrant à la maison, l’après-midi ou le soir selon mes horaires, quand je n’étais pas trop K.-O. Mon objectif était d’écrire de manière similaire à celle dont fonctionnaient mes pensées quand j’étais au boulot.

À l’usine, tu es confronté à la question de la cadence, soit la production imposée par l’usine. Tu as une minute pour faire la tâche qu’on te demande. Par exemple serrer vingt boulons. Au départ tu ne connais pas le geste et tu es maladroit, donc tu ne fais que quinze boulons à la minute. C’est le copain qui est derrière qui doit rattraper les cinq manquants. Car la chaîne avance inéluctablement. Mais une fois que tu arrives à effectuer le bon geste, à faire corps avec l’outil, ou la machine, tu peux le faire en, par exemple, quarante-cinq secondes. Il te reste plus ou moins quinze secondes de “libre”. C’est là que tu as le temps de penser. Et moi je songeais à des bouquins, des poésies, aux phrases que j’allais écrire le soir en rentrant. »

« Ici le temps n’en finit pas »

« C’est ici que la question du rythme littéraire s’est imposée. Parce que je voulais écrire sur ces quinze secondes de liberté. Si j’avais choisi de m’adapter au rythme régulier de l’usine, une tâche par minute, alors j’aurais écrit en vers réguliers, de type alexandrins. Mais mon rythme à moi était différent, puisque je luttais contre la cadence, avec des irrégularités, des fois cinq secondes, des fois dix ou quinze. Je ne pouvais donc écrire qu’en vers libres.

L’usine est le personnage principal de mon livre. Un peu comme Ivo AndriĆ racontait l’histoire de la Bosnie à travers son Pont sur la Drina (1945). Mais pour cela il faut ruser, prendre ton sujet de biais. Cette masse d’acier, de mort, de souffrance, tu dois l’aborder par des moyens détournés : les collègues, les moments volés, les pauses grattées, les micro-solidarités, les petites récups. Parce qu’il est impossible de vraiment décrire un univers où tu te fais bouffer, ces fragrances de peur, de merde, de métal. Si l’usine est vivante, c’est seulement par les ouvriers qui bossent à l’intérieur chaque jour. »

« L’usine m’a eu / Je n’en parle plus qu’en disant / Mon usine »

« Je me suis fait virer de l’abattoir le jour où j’ai envoyé des exemplaires du livre à l’agence d’intérim et à la direction de l’abattoir. Pourtant je n’ai pas écrit un témoignage à charge. J’aurais pu décrire les magouilles, certains scandales qui auraient fait couler de l’encre. Si je ne l’ai pas fait, c’est par crainte que les copains se retrouvent au chômage, avec leur crédit à payer et leur monde qui s’écroule. Au fond, ce que je voulais c’est que eux soient fiers du livre, s’y reconnaissent. Parce qu’il est extrêmement difficile de raconter ce quotidien. Quand tu dis “Je bosse en abattoir”, la discussion est toujours faussée, les gens te regardent autrement. Alors qu’en fait ça renvoie à nombre d’expériences professionnelles dépassant ce cadre. Depuis que je présente le livre dans divers endroits de France, je suis confronté à une foule de témoignages de gens racontant ne plus en pouvoir de leur quotidien professionnel. Des employés en Ehpad qui te disent : “Moi c’est pareil, je fais des trucs horribles parce qu’on ne me laisse pas le temps de bien bosser.” Des infirmiers qui soufflent : “Ça fait quinze ans qu’on réclame des lits.” Des caissiers qui te lâchent : “Comme les pauses pipi sont interdites, on vient bosser en couches-culottes.” On en est là. Il faut imaginer la détresse de ce mec qui va à la pharmacie du village acheter ses couches, qu’il planque dans sa bagnole et enfile dans le vestiaire. L’humiliation absolue.

Face à ce champ de ruines, si mon livre permet de rendre un peu de noblesse à ce métier d’ouvrier, alors c’est déjà énorme. Et c’est pour ça que je me réjouis que quelque chose prenne autour du livre, avec des ventes inespérées, des prix littéraires et des traductions dans plein de pays. Alors qu’au départ, c’était tout sauf gagné : raconter l’agroalimentaire breton en vers libres ? Difficile de faire moins vendeur. Et pourtant il marche. Parce qu’il raconte simplement ce que c’est de devoir encaisser, bosser. Les intérimaires de cinquante ans qui ploient sous les carcasses. Le corps qui lâche. La production qui impose tout. C’est universel.

Quand j’ai débouché là-dedans, ce n’était pas du tout mon monde. J’étais éducateur, avec des études de littérature derrière moi. Ça a été une vraie expérience de déclassement, qui m’a appris énormément de choses. Du jour au lendemain je me suis retrouvé avec des mecs qui m’ont appris le métier, à m’occuper de mes mains, à ne pas me blesser, me tuer. Toutes proportions gardées, je rapproche ça de la littérature de la guerre de 14, quand des gens comme Blaise Cendrars, Guillaume Apollinaire ou Maurice Genevoix se sont retrouvés confrontés à quelque chose auxquels ils n’étaient pas du tout préparés, avec le petit peuple, la boue, la mort. Après cela, ils ne pouvaient plus écrire de la même manière, impossible. »

Quand tu rentres / À la débauche / Tu zones / Tu comates / Tu penses déjà à l’heure qu’il faudra mettre sur le réveil / Peu importe l’heure / Il sera toujours trop tôt »

« Dans le documentaire sur les travailleurs en abattoir, je dis que chaque week-end il me fallait “réapprendre à parler le langage des vivants”. Parce qu’il faut bien comprendre qu’avec les collègues tu ne parles pas pendant la semaine. D’abord parce que tu portes des bouchons d’oreille, des casques. Et ensuite pour dire quoi ? Les seuls échanges sont des ordres, des invectives. Pendant une semaine tu es formaté en non-langage, en mode performatif – combien d’heures il reste à tirer, ta gueule, pousse plus fort… Tu ne parles pas. À la pause, tu fumes ta clope, tu bois ton café, et rien d’autre. Comme t’es dans l’industrie de la mort, ça te bouffe le soir, la nuit, tu fais des cauchemars. Tu ne penses qu’à une chose : au week-end prochain. Mais ce moment est lui aussi rattrapé par l’usine.

Tout cela est très dur à expliquer. Qu’est-ce que tu veux raconter aux gens ? Le sang plein la gueule ? Les foies qui t’explosent dessus ? Tes huit heures à balayer des bouses de vache ? Dans l’usine, t’es dans le purgatoire. Tu travailles avec la mort. Ça sent la mort. Tu participes à ça. T’es un bourreau à ta façon mais tu veux te faire croire que tu ne l’es pas. Imagine : 700 têtes de vaches par jour, 1 400 yeux de vaches qui agonisent. Et toi tu te dis : les collègues tiennent depuis quarante ans, pourquoi je pourrais pas ? Une chose est sûre : les groins coupés, les mamelles tranchées, ça ne se raconte pas avec le langage des vivants, parce que personne ne peut comprendre. Le langage bute. Ce quotidien, il passe par les yeux, les expressions du visage de l’ouvrier, une main qui tape sur l’épaule – mais pas par la voix. Il n’y a que l’écriture qui permette de le faire.

Cette expérience m’habite encore : je fais des cauchemars toutes les semaines. Ce sera toujours là. L’expérience la plus belle et la plus dure de ma vie. J’y ai vécu des choses que je n’aurais jamais imaginées, rencontré des camarades qui le seront toujours. Au fond du sordide se niche aussi la plus grande noblesse. Ce sont des gens qui ne la ramènent pas, n’étalent pas leur condition sur la place publique, mais qui pourtant font bouffer la France. C’est pour cela que je tenais tant à ce qu’ils apprécient le livre. Après en avoir chié tout ce temps à leurs côtés, ça m’a particulièrement touché de voir qu’ils insistaient pour que je mette leurs vrais noms et disent se reconnaître dans les passages qu’ils découvraient. Ce sont les premiers à qui je l’ai fait lire, comme ça avait été le cas avec les gamins de Nanterre, pour Nous, la cité. Sauf qu’à Nanterre, j’étais en position de savoir. Là c’était l’inverse quand je suis arrivé à l’usine : ce sont eux qui m’ont tout appris sur cet univers. »

Propos recueillis par Émilien Bernard

Notes


[1Ouvrage publié en 1978 et symbole de ces maoïstes qui avaient choisi d’aller travailler en usine pour fomenter la révolution auprès des « masses travailleuses ».

[2Joseph Ponthus intervient à plusieurs occasions dans ce documentaire.

[3Documentaire d’Anne-Sophie Reinhardt, visible sur le site de France Télévisions.



2 commentaire(s)
  • Le 27 février 2021 à 23h04 -

    Joseph,

    Ecrire aussi vrai des journées

    que faire ne jamais ce laisser halené

    Belle lutte et a +

    Alain

    Répondre à ce message

  • Le 24 mars 2021 à 13h53 -

    J’ai dévoré le livre de Joseph, il m’a totalement bouleversé. Je suis très triste qu’il soit mort. Merci pour cet article.

    Répondre à ce message

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Par Emilien Bernard


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