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ROCKABILLY

« Je rocke, donc nous sommes ! »


paru dans CQFD n°108 (février 2013), rubrique , par Nicolas Norrito, illustré par
mis en ligne le 04/04/2013 - commentaires

Nouveaux venus sur la scène rockab’, The Angry Cats proposent une musique festive et combattive. Rencontre avec Fred Alpi, chanteur et guitariste, à l’occasion d’un concert au New Morning, le 2 février dernier.

CQFD : Après tes groupes de musique punk, industrielle, et en parallèle à un projet de chanson blues rock avec Gilles Fégeant, te voici chanteur-guitariste de rockabilly. Un retour aux sources ?

Par The Angry Cats

Fred Alpi : En un sens, oui. Le rockabilly fait partie de la culture populaire américaine des années 1950, à la croisée du rock, du hillbilly, de la country et du blues. Il est le fruit d’échanges entre des cultures qui jusque-là se côtoyaient sans se mélanger. Il doit beaucoup à Sam Phillips, le fondateur du label Sun Records, très marqué dans son enfance par le blues que jouaient des Afro-Américains en Alabama, où il a grandi. Il commence par produire des artistes de rythm’n’blues ou de blues, dont certains, comme BB King, deviendront des légendes, puis fait jouer par des Blancs, comme Elvis Presley, des chansons écrites et interprétées par des Noirs. Une vraie révolution dans l’Amérique ségrégationniste.

Les premiers rockers sont mal accueillis par les tenants du jazz ou de la country. Sun Records permet aussi à des icônes de la country music d’émerger, comme Johnny Cash, dont les textes sont imprégnés d’une conscience sociale. Le rockabilly accompagne, voire suscite, les désirs d’émancipation sociale, raciale et sexuelle des adolescents de l’après Deuxième Guerre mondiale, une catégorie qui n’a jamais eu de culture à elle jusque-là. Pas de slogans explicites dans les chansons, mais l’affirmation d’un mode de vie qui remet en cause le puritanisme et le racisme de la société de l’époque. D’où les attaques contre ces jeunes filles et ces jeunes hommes qui affichent leur fureur de vivre, qualifiés de débauchés, violents, vulgaires, sales, drogués, anti-Américains et « Blancs qui chantent et dansent comme des Nègres ».

Pour beaucoup, le rockab’, ça se limite aux Stray Cats. Y a-t-il un revival ?

Le rockabilly est tombé en désuétude dans les années 1970, mais des groupes comme The Stray Cats l’ont revisité avec des influences plus récentes. D’autres groupes ont aussi revendiqué cette sous-culture pour créer le psychobilly. Une nouvelle génération, dans le monde entier, est en train de le régénérer. J’ai longtemps écouté du rockabilly sans jamais imaginer en jouer un jour. C’est une musique qui m’a toujours donné envie de danser et j’éprouve du plaisir à pratiquer ce style, après des années de travail, car c’est techniquement exigeant. Mais au-delà de la musique elle-même, c’est son aptitude à exprimer subtilement une révolte qui me plaît.

Tes chansons abordent des thèmes sociaux, sans prosélytisme. Tu reprends un texte de Joe Hill [1] : « Don’t mourn, organize ! » Le rockabilly peut-il être la bande-son des mouvements sociaux ? D’ailleurs, le choix de ton logo, le chat noir, ne semble pas un hasard…

Le choix du nom du groupe n’est pas dû au hasard. Mon parcours musical a toujours été marqué par mes convictions anarchistes et The Angry Cats fait référence à Sabo-Taby, le « black sab-cat » créé par Ralph Chaplin, des Industrial workers of the world (IWW), au début du XXe siècle, comme symbole de sabotage et d’action directe. Sans la révolte, le rock’n’roll ne serait qu’une musique de danse tombée dans l’oubli. Ce n’est pas un hasard s’il accompagne depuis sa naissance tous les mouvements d’émancipation en Occident, voire au-delà. Je revendique un rock’n’roll nourri par un désir de liberté, d’égalité et de solidarité.

Photo de Yann Lévy

Vous avez édité un quatre titres. Ta communication s’appuie sur Facebook et Twitter, ce qui te vaut certaines critiques. Ne peut-on plus diffuser de musique comme avant ?

En quinze ans, les modes de diffusion de la musique ont radicalement changé, notamment avec Internet. Ma priorité est de jouer en concert le plus possible, et pour faire connaître The Angry Cats, j’utilise les réseaux sociaux. Les outils qui permettent un contact allant au-delà des cercles d’initiés sont aux mains d’entreprises multinationales, mais la quasi-totalité des groupes alternatifs ou leurs membres s’y retrouvent. Nous affrontons toutes et tous au quotidien ces paradoxes, que ce soit en buvant un verre d’eau du robinet, en nous nourrissant, en utilisant l’électricité ou en nous déplaçant. Les réseaux de communication interpersonnelle n’échappent pas à cela, et il n’existe pour l’instant pas d’alternative crédible, ouverte et performante qui permette d’échanger au-delà d’un microcosme de convaincus. Les forums alternatifs conservent leur intérêt parce qu’ils sont des lieux de dialogue entre personnes qui, d’accord sur certains principes, peuvent y organiser des concerts ou la distribution d’albums sur des bases éthiques communes. Se contenter d’un entre-soi auto-satisfait ne mène qu’à une posture stérile et suicidaire.

Que deviennent tes vieux compagnons d’Einstürzende Neubauten, en particulier Alexander Hacke, que les Français ont pu découvrir dans Crossing the Bridge. The Sound of Istanbul, le documentaire de Fatih Akin ?

Je suis en contact avec mes amis de la scène berlinoise, qui sont toujours très actifs. Ils restent pour moi les exemples d’une démarche alternative de qualité. Alex a toujours une actualité bien fournie, en ce moment avec la reformation et le nouvel album de Crime & The City Solution qui sort en mars, des vidéos réalisées par sa compagne et partenaire Danielle de Picciotto, ainsi qu’une tournée d’Einstürzende Neubauten en Australie.

Et si l’on devait résumer ton esprit à toi ?

Je suis convaincu de la capacité des contre-cultures à changer les mentalités, et il est important pour cela de ne pas rester replié sur soi. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes est l’exemple concret d’une lutte efficace, car elle rassemble des gens que l’on pourrait penser éloignés. Le rock’n’roll a aussi cette faculté de rassembler, c’est une bonne bande-son pour la révolte. Je rocke, donc nous sommes.

Pour en savoir plus : Là.


Notes


[1Joe Hill (1879-1915), chanteur protestataire et activiste wobbly d’origine suédoise. Il est exécuté dans l’Utah après avoir été accusé d’un double-meurtre jamais élucidé. « Don’t mourn, organize ! » (« Ne perdez pas de temps dans le deuil, organisez-vous ! ») est considéré comme son testament.



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Par Nicolas Norrito


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