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Bouquin

Halte, tu sers à rien, Louis  !


paru dans CQFD n°135 (septembre 2015), rubrique , par François Jarrige
mis en ligne le 09/02/2018 - commentaires

Disparu il y a près de quinze ans, le philosophe Louis Althusser ne semble désormais plus fasciner que quelques exégètes. A l’époque du rayonnement du structuraliste de la rue d’Ulm, l’historien anglais Edward P. Thompson avait critiqué les élucubrations d’un Althusser. Pour CQFD, François Jarrige [1] salue dans nos colonnes la traduction récente de Misère de la théorie et revient sur deux démarches intellectuelles radicalement distinctes.

JPEGEn ces temps de dépolitisation du monde intellectuel, de plus en plus enfermé dans sa neutralité, son jargon ou ses postures d’experts, la traduction aux éditions L’Échappée de Misère de la théorie, l’un des grands textes méconnus de l’historien britannique de la classe ouvrière et du luddisme Edward P. Thompson, mérite d’être saluée.

Si les écrits historiques de Thompson sont désormais bien connus, ses engagements et prises de positions politiques restent davantage dans l’ombre. Pourtant, Thompson ne fut jamais un simple historien érudit, sagement cantonné dans son champ de spécialité. Son travail fut sans cesse nourri par ses combats radicaux. De son entrée au parti communiste en 1942 à ses engagements antinucléaires des années 1980, il chercha en permanence à comprendre le monde dans lequel il vivait, mais aussi à le transformer en s’appuyant sur l’histoire des luttes passées pour mieux résister aux illusions modernisatrices de son temps. à travers ses écrits et ses engagements, Thompson chercha également toute sa vie à sauver l’idéal communiste de ses caricatures staliniennes  : dès 1956 il rompait ainsi avec le parti communiste anglais pour protester contre la sanglante répression de l’insurrection hongroise. Quelques années plus tard, il participe à la fondation du mouvement de la New Left qui cherche à inventer un marxisme revisité sous la forme d’un « socialisme humaniste » qui reconnaîtrait l’autonomie critique des individus contre l’abstraction des forces productives. Mais il est peu à peu marginalisé au sein même de la gauche britannique.

Dans ce livre publié initialement en 1978, Thompson propose à la fois une réflexion sur le marxisme du XXe siècle, un bilan de son travail d’historien, et une très virulente critique du « stalinisme dans la pensée » qui s’incarne selon lui dans la figure alors très influente de Louis Althusser, le célèbre philosophe de la rue d’Ulm. Dans les années 1970, Althusser était une figure intellectuelle et politique très influente, et son aura commençait à gagner les rangs de la gauche intellectuelle britannique. C’est contre cette influence croissante et contre l’escroquerie que représente selon lui la pensée du philosophe français que s’élève Thompson. Ceux qui ont tenté de lire Althusser dans leur jeunesse sans rien y comprendre, se réjouiront à la lecture de ces pages incisives où Thompson polémique avec véhémence et drôlerie contre l’influence du structuralisme et les apories de la mode de l’althussérisme  : « Comme toujours avec Althusser, écrit-il par exemple, on nous offre de la petite monnaie idéologique graisseuse à force d’être passée dans des mains bourgeoises, et l’on nous dit que c’est de l’or marxiste. »

Assez méconnu en France car il s’adressait surtout à un public britannique et parce que l’althussérisme était déjà sur le déclin, et aussi en raison de sa férocité, parfois injuste, contre le philosophe français, l’intérêt de ce livre dépasse pourtant le contexte très singulier de sa rédaction. L’ouvrage continue de nous parler de multiples manières. Il nous rappelle d’abord la liberté de ton et la radicalité qui existait dans les débats intellectuels de l’époque, Thompson n’hésitant pas à contester « toute cette merde dans laquelle la sociologie bourgeoise et le structuralisme marxiste baigne jusqu’au cou ». Il dénonce par ailleurs l’influence sournoise du stalinisme dans la pensée, qu’il voyait dans la théorie abstraite d’Althusser, mais aussi dans l’influence naissante de « la cybernétique et de l’ordinateur » qui tentent de nous imposer leurs catégories de pensées et auxquels « nous devons purement et simplement résister », écrivait-il alors. Contre le marxisme académique et élitiste incarné selon lui par Althusser et ses épigones, Thompson défend une autre vision du Marxisme, nourrie par son travail concret d’historien. Il milite par exemple pour une conception souple des classes sociales, faisant une place à l’expérience et à la liberté des acteurs, à mille lieux du « mépris intellectuel latent pour l’intelligence et la sensibilité morale de la classe ouvrière ». Il défend une critique du capitalisme fondée sur la tradition «  libertaire et antistalinienne » et un « humanisme socialiste » opposé aux modèles mécanistes et réductionnistes. A l’heure de la prétendue révolution numérique censée relancer la modernisation, réinventer la culture, le travail, voire l’homme lui-même, cet ouvrage garde toute sa force critique et nous offre une boussole toujours utile pour nous orienter dans les débats contemporains.


Notes


[1François Jarrige est historien. Dernier ouvrage paru : Technocritiques, La découverte, 2014.



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Par François Jarrige


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