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Guerres de la drogue au Mexique : « Si un corps n’a ni nom ni histoire… »


paru dans CQFD n°139 (janvier 2016), rubrique , par Bruno Le Dantec
mis en ligne le 18/01/2016 - commentaires

Dans Mourir au Mexique – Narcotrafic et terreur d’État, John Gibler s’attaque à beaucoup plus fort que lui. Des dizaines de journalistes sont morts pour avoir mis le nez dans l’économie de la drogue et sa sale guerre.

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Dès les premières pages de sa chronique [1] écrite au plus près du terrain, entre investigation, réflexion critique et rencontres avec des journalistes menacés ou des proches de victimes refusant l’impunité, John Gibler met en garde contre toute lecture culturaliste : ce qui se joue au Mexique a plus à voir avec l’économie mondiale qu’avec la fascination des Mexicains pour la Faucheuse. Mourir au Mexique a comme toile de fond un conflit de basse intensité à l’œuvre partout, dans les quartiers noirs de Ferguson comme dans les quartiers Nord de Marseille. Il se fait l’écho d’une entreprise globale de maintien de l’ordre et d’hyperconcentration de richesses qui se déploie aussi bien dans que hors la loi.

Lorsque Felipe Calderón arrive au pouvoir en 2006, « le Mexique était le théâtre de puissantes mobilisations sociales, comme l’Autre campagne, impulsée par les zapatistes, et le soulèvement des enseignants à Oaxaca. Calderón a axé sa présidence sur le déploiement de l’armée dans les rues pour faire la “guerre” aux narcotrafiquants et envoyer un message explicite de la puissance militaire aux mouvements massifs de contestation qui avaient émergé dans tout le pays au cours des mois précédents ». Mais quand, en butte à des soupçons de fraude électorale, le nouveau président déclare la guerre à la drogue, ignore-t-il qu’il ouvre une boîte de Pandore ? Avec un appareil d’État infiltré à tous les étages par le narcotrafic, le pays a depuis sombré dans un chaos inouï, où il est difficile de démêler qui tue qui, pour qui et pour quoi.

« Selon les statistiques du gouvernement mexicain, sur les 138 520 meurtres perpétrés entre 2007 et 2014, 83 259 étaient des exécutions extrajudiciaires liées à la prétendue guerre contre la drogue. » Plus 50 000 disparitions forcées. La surenchère des faits-divers devient acte de propagande. Tlatlaya, juin 2014 : 22 supposés narcos exécutés par l’armée. Iguala, septembre 2014 : 5 personnes abattues et 43 étudiants disparus du fait de la police et de supposés membres du cartel Guerreros unidos. Apatzingán, janvier 2015 : 16 supposés délinquants exécutés par la police fédérale. Tanhuato, mai 2015 : 43 suspects massacrés par la police fédérale. L’impunité est quasi totale : pas un cas sur cent n’a été jugé.

Certains gradés de l’armée ou hauts responsables de la lutte antidrogue roulaient même pour les narcotrafiquants, ou jouaient un cartel contre l’autre. Le paradigme de l’officielle guerre contre le narco – emmêlée avec l’autre guerre, que Gibler nomme guerre du narco, c’est-à-dire les sanglantes batailles entre« familles » pour le contrôle territorial –, ce sont les Zetas, les « Z ». Cette bande paramilitaire, formée par d’anciens flics spécialisés dans les opérations anti-insurrectionnelles, est passée avec armes et bagages du côté (encore plus) obscur de la force. D’abord garde prétorienne du cartel du Golfe, les Z se sont mis à leur compte lorsque leur parrain s’est vu affaibli par une répression policière au service du cartel de Sinaloa. Ils ont alors fondé l’organisation criminelle la plus gore du paysage, avec ses enlèvements, massacres, tortures et mises en scène macabres qui n’ont rien à envier aux clichés d’Abou Ghraib ni à la porno-propagande de Daech.

This is an american war Gibler élargit le débat : aux USA, le prohibitionnisme anticannabis a rempli les prisons de pauvres – 2,2 millions de taulards, dont une majorité d’Afro-Américains, auxquels il faut ajouter, par exemple, les 1 202 homicides commis par la police en 2014. Cette doctrine a engraissé des mafias tentaculaires et surarmées, dont les capos ne sont connus que lorsqu’ils sont photogéniquement latinos. La drogue a été, depuis Nixon et Reagan, un des alibis favoris de la politique étrangère des USA – Colombie, Panama… –, bien avant que l’administration Bush ne se sorte l’islam du revers de son képi.

Le marché principal de la cocaïne se situe aux USA. D’intermédiaire des cartels colombiens, les narcotrafiquants mexicains sont passés à diriger une des économies les plus florissantes de la planète. Au point que la crise financière de 2008 a été largement épongée par le blanchiment de milliards de narcodollars. « Ce qu’on appelle “l’échec” de la guerre contre la drogue est souvent présenté comme la destinée tragique de la politique face à la puissance du marché. Mais s’agit-il de deux entités si distinctes ? La politique, la guerre, créent un marché. […] Les drogues créent un marché. Ces deux marchés sont unis comme des siamois. Inséparables, la drogue et la guerre contre la drogue partagent des organes vitaux. […] Tuez-en une, et l’autre mourra aussi. Nourrissez-en une, et l’autre mangera également. »

Si la guerre contre la drogue est un échec, c’est qu’elle n’a pas pour but de vaincre, mais de s’éterniser. « Le marché de la drogue produit des stupéfiants, qui a leur tour produisent une grande variété de sensations et d’émotions – joie, euphorie, oubli, énergie, motivation, etc. – chez leurs consommateurs directs, ceux qui se piquent, inhalent, sniffent ou gobent les drogues. Le marché de la guerre contre la drogue produit des arrestations et de la mort, qui à leur tour produisent une grande variété de sensations et d’émotions – douleur, terreur, désespoir, sidération, etc. – chez leurs consommateurs directs, ceux qui regardent la télévision, lisent les journaux, parlent avec des amis ou attendent au coin de la rue. »

Au Mexique, « le contrôle social et les activités contre-insurrectionnelles ont fusionné avec les activités d’accumulation du capital. La guerre contre la drogue a permis la croissance et l’expansion des marchés illégaux dans tous les domaines de la société, les domaines de la juridiction d’État et, en particulier, les domaines de la vie et de la mort. La terreur est devenue l’aspect central non seulement de la domination, mais aussi de l’expansion des marchés. » Mais on aurait tort d’observer le chaos mexicain comme un effarant carnage exotique. Car si son intensité n’a de parangon qu’en Syrie et en Irak, certains de ses mécanismes intimes nous touchent de près. Si Calderón a adopté, comme le dit l’essayiste Juan Villoro, «  la politique extérieure des USA comme politique intérieure du Mexique », quelque chose de comparable se joue actuellement en France : le concept empoisonné de « choc des civilisations », qui sustente les guerres US au Moyen-Orient, est devenu l’ergot de seigle idéologique qui alimente ici une hallucination collective distordant toutes les autres questions. De même que Gibler décrit une complicité objective entre le business de la drogue et son ennemi spectaculaire – l’État et ses bras armés –, il faudrait ici, au plus vite, développer une critique fine – sans délire complotiste –, de l’antiterrorisme en tant que technique de gouvernement. Gibler cite la « nécropolitique » et l’état d’urgence permanent du philosophe Achille Mbembe, théoricien postcolonialiste. Nous y sommes. Se dévoile ainsi la nature radicalement prédatrice d’un capitalisme de guerre qui n’a pas besoin de la moustache de Staline ou d’Hitler pour signer l’arrêt de mort de sociétés humaines, et s’il le faut de toute vie sur terre, puisque son pouvoir est devenu aussi aveugle qu’anonyme. «  Les drogues et la guerre menée à leur encontre forment une seule et même économie », conclut Gibler. Dira-t-on la même chose du pétrole et des atrocités de Daech jumelés aux bombardements alliés ?

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Le crime organisé qui séquestre les migrants en route vers les USA pour les enrôler de force dans ses plantations de cannabis ou d’opium réactualise l’esclavage des monterías du porfirisme décrit par B. Traven dans La révolte des pendus. Barbarie qui, à l’époque, semblait être là pour durer toujours. Pourtant… « On disait de Villa qu’il voulait faire la révolution pour les pauvres, rappelle Paco I. Taïbo II, avec beaucoup d’écoles et beaucoup de tortillas de maïs ou de blé, et des haricots et de la viande pour tout le monde, tous les jours… [2] » Plus près de nous, et sur des terres encore habitées par la langue vive de Traven, un zapatiste raconte : « Pour regarder et pour lutter, il ne suffit pas de savoir où diriger le regard, la patience et les efforts, me dit le vieil Antonio. Il faut aussi appeler et rencontrer d’autres regards qui, à leur tour, en appelleront et en rencontreront d’autres [3]. » Le livre de John Gibler participe de cette résistance-là [4].


Notes


[1J. Gibler, Mourir au Mexique. Narcotrafic et terreur d’État, éd. CMDE, , 2015.

[2Extrait de Pancho Villa. La bataille de Zacatecas, de Paco Ignacio Taibo II avec les grandioses gravures d’Eko, chez Nada éditions, 2015.

[3« Sub » Marcos, Chiapas. Insurrection zapatiste au Mexique, très beau livre du photographe Mat Jacob, chez Actes Sud, collection Photo Poche Histoire, 2015.

[4Même s’il se fourvoie en considérant que les initiatives d’autodéfense des communautés indigènes font partie du problème de la violence endémique.



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