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Génération perdue


paru dans CQFD n°103 (septembre 2012), par le Cresadt, Mickael Correia
mis en ligne le 05/11/2012 - commentaires

Depuis la fin de la guerre en 1995, la Bosnie-Herzégovine tente de se trouver un avenir entre multiculturalisme, sirènes du marché et recherche d’une identité commune. De jeunes Bosniens nous livrent quelques fragments de ce petit bout d’Europe déchiré.

« On n’a aucun imaginaire commun qui nous réunit », déplore Medhi. « Les accords de Dayton ont complètement figé le pays. » Les accords de Dayton, signés fin 1995, sont ceux qui ont mis fin au conflit qui ravageait la Bosnie depuis trois ans. Il fallait arrêter au plus vite le carnage en donnant le plus d’autonomie possible aux différentes entités bosniennes qui composent le pays, poussant l’absurdité à créer un territoire serbe (de religion orthodoxe) et un territoire croato-bosniaque (catholique et musulman) avec chacun sa Constitution, son gouvernement… « Et pour chapeauter le tout, on a une présidence collégiale et un représentant des Nations unies qui peut annuler toute décision du gouvernement ou du Parlement ! », balance Mehdi. Mehdi a 28 ans et habite Bihać, petite ville perdue à l’extrême ouest du pays, où, à part se baigner dans la rivière Una et boire des pintes au bar, la morosité est de mise. Mohamed Mević et son frère Medla, la trentaine chacun, tiennent quant à eux le Leglo, rare rade du coin qui ne balance pas à plein tube de la turbo-folk [1] : « Il n’y a rien à faire dans le pays et je ne te parle pas que du chômage ! insiste Medla. On n’arrête pas de rappeler à notre génération qu’on était adolescents pendant la guerre, qu’on ne peut pas comprendre son lot de sacrifices et de morts et que, du coup, on ne doit pas trop la ramener. Les politiques et les médias nous culpabilisent sans cesse pour qu’on n’ouvre pas notre gueule. Il n’y pas de place pour notre génération en Bosnie, on est censé baisser la tête et dire “on n’a pas souffert et on n’a pas combattu, désolé…’’ »

Pourtant les deux frangins déballent vite leurs histoires de fuite dans la forêt, par le CRESADT {JPEG}d’échanges de populations civiles contre miliciens serbes et autres anecdotes sordides. Pour Mohammed, « on est devenu un anti pays. Regarde ce paquet de clopes, il est marqué trois fois “Pušenje ubija’’, « Fumer tue », parce que c’est en bosniaque, en croate et en serbe, les trois entités du pays. C’est ridicule, mais ici on va te dire que ce n’est pas la même langue. Notre hymne national, il a été composé par l’Union européenne et il n’y pas de paroles, histoire qu’il n’y ait pas d’embrouilles… »

En descendant au Leglo, Isan, jeune militant antifasciste raconte que « en tant qu’antifa ici, on a du boulot ! Les politiques jouent sur les clivages communautaires et c’est de plus en plus les partis populistes et nationalistes qui gagnent les élections. » En témoigne le nouveau et très ambitieux ministre de l’Intérieur, Fahrudin Radončić, businessman et magnat de la presse qui flirte avec la mafia [2] et se revendique ouvertement comme un nouveau Berlusconi.

Pour Medhi et beaucoup d’autres de sa génération la solution ne semble pas simple : « Il faudrait qu’on entre dans l’Union européenne mais notre économie est sous perfusion et ravagée par la corruption. Et puis je ne sais pas ! Si c’est pour finir comme la Croatie ou le Monténégro, envahis par les complexes hôteliers et les touristes… Regarde Sarajevo aujourd’hui ! » En effet, à Sarajevo, l’ancien quartier turc Baščaršija est constellé d’échoppes vendant souvenirs en toc et balles de 9 millimètres en porte-clés. Les guides touristiques proposent des balades sur l’ancienne « Sniper Alley », boulevard sinistrement célèbre pour ses tireurs embusqués pendant le siège de la capitale.

Le lendemain, à la fin du ramadan, l’eau-de-vie et la bière coulent à flot dans le garage de Selim, le plus grand des frères Mević. Il accueille ce soir la famille au complet. Un vieil oncle raconte que « musulmans, croates ou serbes, on vivait tous ensemble et ça depuis des générations. Regarde ici, devant la mosquée, il y a une église. Il y avait aussi des mariages mixtes. Tu vas à Sarajevo, il y a des mosquées avec en face une synagogue et une église orthodoxe. Et ça marchait ! Et ça marche encore ! C’est le goût du pouvoir des dirigeants qui a entraîné cette guerre où ton voisin était devenu ton pire ennemi. Mais maintenant c’est trop tard : ou il faudra beaucoup de temps ou on finira en deux pays différents ! ».

Trois religions, trois cultures, deux pays différents… C’est l’idée, naguère tabou, que certains commencent à envisager comme solution pour que la Bosnie sorte enfin des crises politiques internes. Ce fragment d’Europe où, malgré les déchirements et conséquences irréversibles de la guerre, se côtoient dans un joyeux pataquès, cultures slave et latine, influences ottomane et austro-hongroise, islam et christianisme, socialisme yougoslave et économie de marché, mériterait un meilleur destin. Paddy Ashdown, lui même Nord-Irlandais et ancien haut-représentant des Nations unies en Bosnie-Herzégovine de 2002 à 2006, est plus désabusé encore : « Le pays est en train de se transformer en trou noir. C’est tragique, car il aurait pu être le symbole de ce que pourrait être l’Europe… »


Notes


[1Mélange improbable de folklore bosniaque accordéonesque et de techno.



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