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Urbanisme et catastrophe : la colère et la répression

« Gaudin, assassin ! »


paru dans CQFD n°171 (décembre 2018), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par
mis en ligne le 06/12/2018 - commentaires

Après les effondrements d’immeubles, la rue marseillaise a marché trois fois pour rendre hommage aux morts et demander la démission du maire. En face, ce ne fut que sadisme, matraques et grenades lacrymogènes.

Par Tomagnétik {JPEG}

Samedi 10 novembre, cinq jours après les effondrements de la rue d’Aubagne, 10 000 personnes ont marché en silence jusqu’à la mairie centrale. Sans slogans, ni drapeaux. Juste une sobre banderole brandie en marge par deux voisines : « Non, ce n’est pas la pluie ». Signe des temps, cours Garibaldi, la corniche d’un balcon s’est brisée sous le poids d’une grand-mère et son petit-fils qui regardaient passer le cortège, occasionnant trois blessés légers. Depuis, les blocs de pierre sont toujours sur le trottoir et les barrières de sécurisation entrouvertes pour laisser passer les clientes du salon de coiffure installé au rez-de-chaussée. « Je ne peux pas me permettre d’arrêter de travailler, explique la patronne. L’assurance ne me couvre pas, vu qu’il n’y a pas d’arrêté de péril. » Arrivée sous le balcon du maire, une dame ouvre son parapluie. «  Gaudin, crève  », a-t-elle griffonné dessus. Des cris fusent : « Gaudin assassin !  », « Gaudin démission ! »

À qui profite le crime ?

Quatre jours plus tard, mercredi 14 novembre, c’est la marche de la Colère. Les portraits des huit morts se fraient un passage pour prendre la tête du cortège. Massée rue d’Aubagne, la foule s’écarte et applaudit. Puis on se dirige en rangs compacts vers la mairie. Il y a encore plus de monde que samedi, pas loin de 15 000 personnes. Les quartiers Nord sont présents. L’habitat dégradé y cause parfois des morts, mais ça n’attire que rarement l’attention. Beaucoup parmi la population des cités ont habité dans les logements insalubres du centre avant d’obtenir un HLM. Et le lien est encore fort, maintenu vivace par la fréquentation des marchés de Noailles et de La Plaine.

Ces derniers jours, une affiche siamoise a été placardée : « La mairie renversée – Renversez la mairie », avec deux photos de l’édifice à l’endroit, puis à l’envers. Le cortège est plus nerveux. Une immense banderole noire clame une vérité qui fait scandale : «  20 millions pour détruire La Plaine, pas une thune pour sauver Noailles. À qui profite le crime ?  » Une femme propose de peindre le nom des victimes en rouge sur la mairie.

Expédition punitive

Mais l’esplanade est barricadée derrière un entrelacs de barrières Vauban. Rapidement, des jeunes bousculent ce cordon de sécurité. Des fumigènes, comme au stade. Deux ou trois fusées sont tirées contre la façade. Il n’en faut pas plus pour que les CRS inondent le quai de lacrymo. Dans les rues adjacentes, la Bac (brigade anti-criminalité) matraque tout ce qui bouge, de l’adolescent à la dame chargée de courses. Malgré ce déchaînement aveugle, la foule reste soudée. Hors de question de céder le terrain aussi vite. On se protège le nez et on tient le pavé, on lance des imprécations contre Gaudin et sa clique. Alors quand, deux heures plus tard, la manif reflue et se disperse, c’est l’expédition punitive. Des hordes de baqueux ratissent les ruelles et s’en prennent aux passants autant qu’à ceux qui fuient. Ils tabassent au hasard et gazent jusque dans la rue d’Aubagne, à deux pas des maisons effondrées. Leurs chefs les ont lâchés en meute au cœur d’un territoire ennemi, illégitime, à conquérir. Le Collectif du 5 novembre – Noailles en colère recueillera plus de 60 témoignages, dont 29 de personnes agressées. On déplore au moins huit fractures crâniennes, dont une opération en urgence pour une fracture maxillo-crânienne provoquée par un éclat de grenade de désencerclement. Lors d’un rendez-vous avec le collectif, un commissaire aurait déclaré qu’il est « quasiment impossible » de « tenir » la Bac, corps de police d’inspiration coloniale [1] qui n’a pas vocation à maintenir l’ordre dans une manif, ni même dans les quartiers.

« On y arrivera tous ensemble »

Samedi 1er décembre, ce sont quelque 20 000 manifestants pour le droit à un logement digne qui descendent le boulevard Salvator vers la préfecture. Là, des parents des victimes prennent la parole. « On est la famille de Chérif, on revient de son enterrement en Algérie. Ça fait chaud au cœur de voir autant de Marseillais réunis pour cette cause. Pour nous, c’est trop tard, il est parti, mais on vous accompagnera jusqu’au bout. Il a fallu malheureusement du temps à Marseille pour se réveiller. Ne lâchez rien, huit familles sont en deuil et ne s’en remettront jamais, mais il faut se battre. En 2018, c’est pas normal qu’on en arrive là. Soyez solidaires, on gagnera tous ensemble.  »

Au débouché de la rue Saint-Ferréol, un cortège de la CGT et des gilets jaunes emboîtent le pas à cette troisième marche de Noailles jusqu’à la mairie. Mais là-bas, à peine la dispersion annoncée, la foule est gazée, provoquant encore une fois une bouffée de rage. Même si beaucoup manifestent pour la première fois, on ne cède pas à la panique. Personne ne veut partir, ni les gens des quartiers Nord venus en nombre, ni les McDo en lutte, ni les chasubles rouges ou jaunes, ni les supporters et leur tambour, ni les profs et les parents d’élèves des écoles délabrées, ni les lycéens… Plusieurs sapins de la foire aux santons s’enflamment, tandis que des barrières de chantier sont jetées sur la chaussée pour entraver la charge des CRS. Comme le 14, des grenades de désencerclement sont tirées dans la foule.

Émeute en centre-ville

Une boutique Orange est pillée sur la Canebière. Une première barricade se dresse, faite de poutres, d’un transformateur électrique et d’échafaudages sortis du chantier des Feuillants – là où le promoteur Fondeville construit un hôtel 4 étoiles aux portes de Noailles, non sans avoir déclaré que « le haut de gamme cohabite difficilement avec le bon marché »… De nombreux foyers de tension obligent les flics à courir comme des poulets sans tête. Les jeunes émeutiers essaiment de Noailles à Belsunce, de La Plaine aux Réformés, et jusqu’à la gare Saint-Charles, où la Fnac est dévalisée. Mais le point d’orgue des échauffourées, c’est la construction d’une imposante barricade de trente mètres de large coupant le haut de la Canebière. Si on y ajoute celle dressée entre le chantier des Feuillants et le siège de la Soleam [lire la note au bas de la double page prédédente], plus les conteneurs en flamme sur les boulevards Dugommier et Garibaldi, le commissariat de Noailles se trouve virtuellement encerclé. Atteint par une fusée éclairante, un véhicule-patrouille est d’ailleurs incendié devant sa porte. Des feux de poubelle éclairent la nuit pendant plusieurs heures. La nervosité de la police [2], qui semble en sous-effectif, a clairement attisé ce coup de nerf collectif, qu’on n’avait sans doute pas vu ici depuis les grèves de 1947.

Novembre 1947 : la droite municipale, qui a chassé le communiste Jean Cristofol de la mairie avec l’aide de la SFIO de Gaston Defferre, impose une hausse des tarifs de transport. La population, asphyxiée par les privations de l’après-guerre, proteste. Des jeunes renversent un tram. Arrêtés, ils sont présentés aux juges. Mais la foule envahit le tribunal et les libère. Puis, en masse, on se rend à la mairie, où le bureau du maire est saccagé. Est-ce ce souvenir qui hante le vieux Gaudin et son allié le préfet ? En tout cas, la défense hiératique de la « maison commune » contre une population qui fait corps contre l’injustice, ce n’était pas une bonne idée.


Le mur de la Plaine, lui, tombera sous les vivats

«  Une poignée d’agitateurs souvent avinés et vivant aux crochets de la société  ». Voilà comment Gérard Chenoz, adjoint au maire de Marseille et président de la Soleam, a défini les opposants au projet de requalification de La Plaine [3]. Le bougre ne l’emportera pas au paradis : quand on s’enferre dans le déni et le dénigrement, on finit mal.

Sinistre matérialisation de la psychose sécuritaire sauce Chenoz, un mur de mille tonnes de béton étouffe La Plaine depuis le 28 octobre. Mais le quartier ne baisse pas les bras. 1er novembre : grandioses funérailles de la pseudo-concertation, avec cercueil incinéré devant le siège de la Soleam. Puis, à deux reprises, de joyeux lutins feront basculer plusieurs pans de la vilaine enceinte. Souvent, à l’aube, de prévenantes équipes offrent le déjeuner aux ouvriers tout en les informant sur leur droit de retrait – ce qui a plusieurs fois porté ses fruits. Samedi 24 novembre, un Appel aux masses est lancé, rassemblant une mascarade de plus de 1 000 drilles totalement marteaux. Un mur de parpaings est érigé devant le siège de la Soleam. Et, depuis le 5 novembre, les liens entre La Plaine et Noailles se sont renforcés : quand on a un carnaval indépendant en commun, on sait se serrer les coudes dans les moments difficiles. Est née, avec la colère, une conscience partagée : c’est tout le Marseille populaire qui est entré en résistance.


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  • Vent de panique, effet d’aubaine > Et si la catastrophe de Noailles permettait à la mairie de Marseille de réaliser enfin la gentrification massive dont elle rêve ?

Notes


[1Lire « Les racines du mal », dans le dossier « La police tue », CQFD n° 153, avril 2017.

[2NDLR : C’est cette même « nervosité » qui est sans doute responsable de la mort d’une octogénaire, décédée à l’hôpital après avoir reçu une grenade lacrymogène à la fenêtre de son appartement du 4e étage lors de la manif du 1er décembre.

[3Libération, 16 novembre 2018.



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Par Bruno Le Dantec


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