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Elles grèvaient d’un autre monde

Femmes de chambres : une grève quatre étoiles


paru dans CQFD n°177 (juin 2019), rubrique , par Margaux Wartelle, illustré par
mis en ligne le 12/06/2019 - commentaires

À Marseille, les hôtels de luxe poussent et les travailleuses souffrent. Mais elles résistent : ces dernières années, les grèves de femmes de chambre se succèdent. Celle lancée le 11 avril par onze employées du NH Hôtel, exploitées par le sous-traitant Elior, est exceptionnelle par sa durée et par la surdité de l’employeur. Syndiquées à la CNT-SO, les grévistes voient les soutiens affluer. Mais la police est également de la partie.

Par Marine Summercity {JPEG}

« On ne fait pas cinquante jours de grève pour obtenir des bouteilles d’eau et des bonjours le matin. » Non. Si les onze femmes de chambre du NH Hôtel de Marseille continuent leur combat, c’est certes parce que depuis le changement de sous-traitant en décembre dernier, les conditions de travail se sont détériorées, et parce que nombre d’heures bossées n’avaient pas été payées (elles semblent l’être peu à peu à mesure que le conflit se prolonge). Mais c’est surtout parce qu’à force de trimer dans ce quatre étoiles, elles méritent bien un treizième mois, une majoration de 50 % le dimanche (20 % actuellement), deux jours d’affilée de repos hebdomadaire et une augmentation des salaires.

« Tu te casses le dos, tu t’attends à 1 000 €, tu finis le mois à 800 », dénonce Denise, une des employées en lutte. Après plus de six semaines à tenir le piquet de grève, c’est avec la voix légèrement cassée qu’elle raconte les réactions de son entourage. « Folie » pour sa cousine, « perte de temps » pour son copain. Elle en rigole. « On le fait pour tout le monde, peut-être pour ceux qui n’ont pas le courage. » Femme de chambre ? « Pas le meilleur métier du monde. » Comme ses dix collègues, Denise est en CDI à 25 heures par semaine. « On travaille parfois sans chariot, il faut tout porter, détaille Leïla. J’ai même déjà dû nettoyer avec des taies d’oreiller faute de matériel, et chaque mois il manque quelque chose, des heures ou des tickets-repas non payés. On est obligées de rester beaucoup plus tard que prévu pour finir. »

Née au Cap-Vert, Leïla a fait des études d’informatique au Portugal avant d’arriver à Marseille, il y a quatre ans. Comme toutes ses collègues grévistes, elle s’est syndiquée à la CNT-SO (Confédération nationale du travail – Solidarité ouvrière). Leïla a franchi le pas en novembre dernier, sur le conseil d’une « gouvernante d’un autre hôtel ». À Marseille, environ 80 % des adhérents de cette branche du syndicat anarchiste sont des femmes de chambre.

Solidarité ouvrière

La CNT-SO est née en 2012 d’une scission avec la CNT-F, à la suite d’un désaccord stratégique sur la nécessité ou non d’avoir des permanents au sein d’une organisation anarcho-syndicaliste. La branche SO estimait ces derniers, formés aux méandres juridiques et administratifs, utiles pour défendre au mieux les salariés. La CNT-F, elle, préfère ne pas avoir de permanents pour éviter, on résume, une trop grande bureaucratisation. Dès son arrivée à Marseille en 2014, la CNT-SO a tout de suite regroupé des travailleurs parmi les plus précaires, surtout des femmes de ménage, très souvent noires et de nationalité étrangère. Pourquoi elles en particulier ? Difficile à expliquer, même pour Lara et Camille, les deux juristes salariées par le syndicat à Marseille. Le bouche-à-oreille et l’efficacité, pourrait-on avancer.

En cinq ans, seize grèves ont été menées par des femmes de chambre d’hôtels marseillais. Toutes ont été gagnées. Mais pour les deux juristes, le conflit actuel est particulier : elles n’imaginaient pas qu’il serait aussi dur. Nombre d’éléments laissaient penser que l’employeur céderait rapidement : hôtel de luxe, en plein centre-ville, dans une rue touristique, inauguré en grande pompe l’année dernière... Mais Elior, le sous-traitant, se montre particulièrement intransigeant. Alors, la grève s’est installée.

« On n’est jamais allées aussi loin en termes de nuisances », souligne Lara. Au début, ce furent des casseroles, des affiches, des autocollants, un « mur de paroles » sur corde à linge où se sont vite retrouvées les culottes des grévistes (« pour foutre la honte à l’hôtel », dixit une gréviste). Puis l’absence de dialogue et la pression accrue de la justice et de la police ont changé la dynamique du mouvement.

« Un acharnement disproportionné »

Cela a commencé par des assignations pour entrave à l’entrée des employés, puis des convocations au commissariat pour nuisances diurnes. Le 29 avril, le tribunal rend une ordonnance autorisant les grévistes à rester sur la voie publique tant qu’elles ne bloquent pas les entrées. Mais le 2 mai, elles écopent d’un rappel à la loi pour délit d’agressions sonores. Le 15 mai, des soutiens s’en donnent à coeur joie en balançant terre et gazon dans le hall de l’hôtel. Alors qu’elles n’étaient pas présentes, les deux juristes de la CNT sont convoquées au commissariat.

C’est ce matin-là, le 23 mai, que les policiers en profitent pour expulser les grévistes du trottoir (alors même que l’ordonnance judiciaire autorisait leur présence). Arrivée après les sommations, Camille, enceinte de sept mois et demi, s’accroche à une banderole ; les policiers la ceinturent et l’embarquent. Lara, venue en renfort, subit le même sort. Les deux jeunes femmes sont placées en garde à vue. Au passage, selon plusieurs témoignages, les flics se lâchent sur les grévistes : « Je vais mettre tes enfants en foyer » ; « Vous pouvez pas comprendre, dans votre pays il n’y a pas de règles. »

Lara et Camille sont libérées en fin d’après-midi. Elles devraient faire l’objet d’une composition pénale – procédure pour des infractions minimes – en octobre. Pour Clémence Lachkar, avocate des grévistes au côté de Jane Becker, la forte présence poli-cière quotidienne et les procédures judiciaires constituent un « archarnement disproportionné ». Si « la police est dans ses compétences », on peut se demander d’où les ordres viennent : de la direction de l’hôtel ? D’Elior ? De la préfecture ? Aussi, qui entre la direction de l’hôtel et le sous-traitant Elior a le plus de poids dans la négociation ?

« Paternalistes ou méchants, selon les jours »

Elior est un grand groupe, avec près de 50 000 employés en France. Pesant plus de 2 milliards de chiffre d’affaires, le mastodonte reste assez près de ses sous : depuis l’an dernier, il réclame 2,8 millions d’euros à 183 de ses (ex-)salariés. L’histoire remonte à 2012, quand les prud’hommes donnent raison à ces femmes et hommes de ménage qui estimaient ne pas bénéficier de conditions salariales équitables par rapport à d’autres employés du groupe. Un jugement validé ensuite par la cour d’appel d’Aix avec, à la clé, un versement de plusieurs milliers d’euros pour chacun des concernés. Mais Elior ne lâche rien et en 2018, obtient de la Cour de cassation l’annulation de sa condamnation. Résultat : tous les employés payés au rabais se voient contraints de rembourser les sommes reçues quelques années plus tôt – de 5 000 à 30 000 € par personne !

Concernant l’affaire du NH Hôtel, « Elior a les moyens de faire des recherches juridiques pour chercher des noises sous n’importe quel prétexte, souligne Clémence Lachkar. Nous, on travaille avec un syndicat qui n’a pas beaucoup d’argent et des femmes qui en ont encore moins. » Du côté de la CNT-SO, Lara et Camille analysent qu’Elior ne lâche rien par peur de créer un précédent pour ses autres sites. Du point de vue du syndicat, cette grève aussi est primordiale : « On joue une certaine crédibilité et un rapport de force pour l’avenir. » L’enjeu est d’autant plus important qu’en juillet, le groupe Elior va récupérer le marché de l’Adagio Marseille, un hôtel où presque toutes les femmes de chambre sont syndiquées... à la CNT-SO. « On flippe pour toutes celles qui vont être reprises par Elior », confie Lara.

Heureusement, pour celles du NH Hôtel, les soutiens viennent de toutes parts : syndicats, Gilets jaunes, partis de gauche, groupes féministes et associations. Concert, bouffe solidaire et compagnie : il y a 15 000 € dans la caisse de grève, assez pour tenir les deux premiers mois. Sur le trottoir, devant l’hôtel, malgré le stress et les flics, « paternalistes ou méchants selon les jours », l’ambiance est bonne et les idées ne manquent pas. La police refuse le collage d’affiches sur les vitres de l’établisse-ment ? Ce sera à même la peau. Pour Manuela, une des grévistes : « Si l’hôtel m’appartient pas alors que c’est mon lieu de travail, mon corps, lui, m’appartient encore. »

Margaux Wartelle

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