Il n’a rien entendu, « sauf les patous, mais comme ils aboient tout aussi bien aux marmottes qu’à la lune, je ne suis pas sorti de la cabane ». À quoi bon, il faisait nuit noire. « Avant, je tirais en l’air, un tir d’effarouchement. Puis j’ai essayé de les faire fuir en laissant au milieu des bêtes une radio allumée sur la fréquence de RMC, mais peine perdue. »
Ce 5 juillet à l’aube, l’estomac serré, Guibert est monté sur les crêtes. Autour de la zone de couchage, il n’a pu que constater les dégâts : vingt brebis mortes, dont sept achevées par ses soins, plus dix-huit disparues, trois pattes cassées, une gorge entaillée, un gigot à moitié arraché qu’il désinfecte à l’essence de lavande pour empêcher que les mouches y pondent. Lui qui reconnaît chacune de ses 700 bêtes, il en a le cœur à l’envers. « J’ai vu pas loin de quatre-vingts vautours, ce jour-là. Je me demande s’ils n’ont pas été réintroduits pour faire le ménage et ne pas avoir à payer les indemnisations… », ironise l’ami. Pourtant, il n’a rien contre le loup : « S’il me prend une dizaine de brebis chaque été, je fais avec. Quand tu travailles sur du vivant, tu acceptes la mort. » Mais avec le temps, la pression augmente.
Le loup est réapparu dans le Mercantour depuis les années 1990, à ce qu’il paraît en provenance des Abruzzes, en Italie – la première attaque a été répertoriée en 1992. La population augmentant, elle s’étend et, aujourd’hui, rôde même parfois dans les plaines. Guibert, qui n’est pas un fou de la gâchette, pense que les gardes de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage devraient effectuer des « tirs de prélèvement », là où les paysans d’autrefois opéraient à coups de battues villageoises, avec le résultat que l’on sait. « Il existe un corps de louvetiers depuis Charlemagne. » Les Suisses contournent d’ailleurs la convention internationale de Berne – qui a classé le loup « espèce strictement protégée » – et régulent sa démographie. Quatre mois d’estive dans une cabane perchée à 2 000 mètres laissent à Guibert le temps de méditer sur certains ennemis inattendus de ses moutons. La revue Terre sauvage du 21 juillet assenait un jugement sans appel : « Concurrence féroce de productions étrangères », « non rentabilité structurelle » et « désintérêt progressif pour le produit chez le consommateur » justifieraient la disparition du pastoralisme traditionnel. « Le loup a été offert aux écolos comme lot de consolation, pour les éloigner des sujets stratégiques comme le nucléaire », opine notre berger depuis l’alpage de Chalufy, entre Barcelonnette et Digne (Alpes-de-Haute-Provence). « On laisse l’élevage industriel et ses agneaux shootés aux antibiotiques envahir le marché, puis on préserve des poches de nature mise sous cloche, où l’activité de l’homme se réduira au tourisme d’observation animalière ! »
La mentalité de bourrins de certains éleveurs, captée par le clientélisme de Daniel Spagnou, député-maire de Sisteron et patron du deuxième plus grand abattoir ovin d’Europe, les fait hurler et réclamer le droit de tirer à vue. Ils considèrent les « pro-loup » comme des écolos de salon et des bobos urbains « en mal de sensations ». Pas toujours à tort… Mais leurs gesticulations visent surtout à faire cracher à l’État quelques indemnisations de plus. Face à la grogne, le gouvernement indemnise les brebis tuées au-dessus de leur valeur marchande, paie les patous et leurs croquettes, subventionne un aide-berger pour l’estive des grands troupeaux. En juillet 2010, Sarkozy, de passage chez une bergère, promet aux éleveurs un permis de chasse « accéléré » pour permettre « l’autodéfense ». Démerdez-vous et affrontez BB et SPA, qui vous traîneront devant les tribunaux dès que vous ferez mouche, pense en substance le Ponce Pilate étatique.
« Pour limiter la casse, ils veulent qu’on rentre les bêtes dans un enclos pour la nuit. Mais c’est quand elles montent vers le couchage et quand elles en redescendent aux aurores qu’elles paissent avec le plus d’entrain, explique Guibert. Autant abandonner l’estive tout de suite et faire de l’élevage industriel ! » Les décideurs voient le pastoralisme comme une activité résiduelle et les bergers comme des « agents agro-environnementaux », des sortes de jardiniers des alpages, dont les ruminants évitent que les bois ne se referment et que la flore ne s’appauvrisse. Et puis, c’est si joli sur les cartes postales… Dépendant souvent à 50 % des subventions, les éleveurs sont obligés d’avaler les couleuvres de Bruxelles : interdiction d’abattre à la ferme, puçage du cheptel, campagnes de vaccination absurdes et, prochainement, interdiction de posséder un bélier reproducteur… « L’été dernier, mon voisin d’alpage s’est tiré une balle dans la tête avec l’arme qu’il s’était achetée contre le loup. Mais ce n’est pas le loup qui l’a tué, plutôt la déprime qui gagne quand on voit son métier méprisé et marginalisé. » Le berger est seul face à la concurrence néo-zélandaise et aux ligues de défense animale. « Avec elles, le dialogue est impossible, elles ont plus à voir avec Le Pen qu’avec l’écologie politique. » Et les Verts ? « Silence radio. Pourtant, présenté comme une panacée, le patou est devenu le prédateur des lièvres, des marmottes, et même du chamois. Du coup, l’aigle s’en va vers des vallées plus giboyeuses. Alors, de quelle biodiversité on parle ? », s’énerve Guibert. « Ici, on est loin de la taïga russe, la nature est partout en étroite relation avec l’homme. C’est cette relation qu’il faut repenser, et pas en s’accrochant à des fétiches. »
L’enjeu étant la viabilité d’une production de viande d’agneau ou de fromages de brebis autre qu’industrielle. « Mais ça, Spagnou et Bardot s’en contre-foutent. » Alors, misanthropie verte ou ruraux fachos ? À la mi-juillet, on lisait sur un forum écolo : « “Les loups sont entrés dans Paris”, comme chante Reggiani, mais eux au moins ne brûlent pas de voitures ! »
