CQFD

Chronique d’une lutte autochtone

En Guyane, un éveil politique amérindien


paru dans CQFD n°162 (février 2018), rubrique , par Clair Rivière, illustré par
mis en ligne le 30/03/2018 - commentaires

Dans Petit Guerrier pour la paix [1], le militant kali’na Alexis Tiouka raconte son histoire, mais surtout celle du mouvement politique autochtone de Guyane. 130 pages sur le droit à la terre, la propriété collective, l’éducation assimilationniste et… l’espoir de justice.

Par Juliette Barbanègre. {JPEG}Traditionnellement, chez les Kali’na de Guyane, on ne nomme pas les enfants à la naissance. « Nous préférons attendre que l’enfant grandisse un peu et que son caractère commence à s’affirmer pour lui choisir un nom. Mes parents voulaient me nommer Aluikawaï, qui signifie “ petit guerrier ”, car j’étais turbulent et agité. Mais à l’époque, on ne pouvait pas donner de prénom kali’na aux enfants. Les personnes chargées de l’état civil ne le prenaient pas en compte. » Dans le cas d’Alexis Tiouka, c’est même l’instituteur du village qui a décidé : l’enfant étant né le 17 juillet, jour de la Saint-Alexis, le choix fut vite fait. C’était en 1959.

Depuis, le minot est devenu juriste. Il est l’un des leaders des luttes autochtones de Guyane, dont il livre sa vision dans Petit Guerrier pour la paix. Un livre de 130 pages percutantes, qui se dévore d’une traite, écrit sous forme de questions-réponses avec la journaliste Hélène Ferrarini.

Alexis Tiouka y raconte l’école de son enfance, le pensionnat catholique dès six ans – « On nous interdisait d’y parler nos langues. Il fallait parler français. Il fallait aller à la messe. » L’acculturation qui en découle : « On a oublié l’usage de certaines plantes médicinales, les noms de certains arbres… Les anciens ne nous ont pas transmis toutes les connaissances qu’ils avaient. » Et puis, il y a ce questionnement identitaire, qui trouble encore la jeunesse amérindienne d’aujourd’hui.

Mais puisque « le poison et l’anti-poison ont parfois la même origine », Alexis et d’autres Kali’na utiliseront le savoir tiré de leurs études pour faire avancer la cause amérindienne. Non par les armes, comme leurs ancêtres qui s’opposaient à l’implantation des colons, mais par les mots.

Leur discours, enfin

En décembre 1984, à Awala, ces jeunes activistes réunissent 1 500 personnes issues des six peuples autochtones de Guyane. Le chiffre est considérable : à l’époque, il ne reste sur le territoire qu’à peine plus de 4 000 Amérindiens, rescapés du « choc microbien » et des autres calamités dues à la colonisation. L’événement est présenté comme culturel ; élus locaux et représentants de la préfecture y sont conviés. Quand Félix Tiouka, le frère d’Alexis, prend le micro, ils n’en croient pas leurs oreilles : le discours (historique) qu’il prononce est éminemment revendicatif. L’orateur affirme « bien haut et bien fort » les « droits de souveraineté » des Amérindiens sur la terre. Puis il critique le capitalisme inégalitaire et dévastateur pour la nature que la France vient leur imposer : « Nous voulons orienter notre développement en fonction de nos valeurs et de nos traditions léguées par nos ancêtres ». Et, aussi, « traiter d’égal à égal avec les gouvernements de la société dominante et non plus être considérés comme des peuples inférieurs ».

Face à un tel discours, comment réagissent les intendants de la République ? « Mal, écrit Alexis Tiouka. Ils sont partis. » Mais peu importe : désormais, ce ne sont plus les anthropologues qui parlent au nom des autochtones. « Là, le discours, c’était le nôtre ! » – et pour l’État et les élus guyanais, il allait falloir en tenir compte.

Dans les années 1990, Alexis Tiouka portera le combat au niveau du droit international, main dans la main avec d’autres peuples autochtones du monde. Leur lutte mènera, en 2007, à l’adoption à l’ONU de la Déclaration des droits des peuples autochtones. Un texte signé par la France, mais qui n’a qu’une portée symbolique. La Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, elle, est juridiquement contraignante. Mais «  la France s’est bien gardée de la signer ! »

Propriété collective des terres

Alors, la lutte continue. Pour la reconnaissance des langues et des cultures amérindiennes. Pour une éducation adaptée. Pour l’accès aux soins, aujourd’hui défaillant, particulièrement chez les peuples autochtones des villages isolés de la forêt [2]. Pour le respect de l’environnement, contre l’orpaillage – clandestin ou industriel. Pour la restitution de terres, car aujourd’hui encore en Guyane, « plus de 90 % du territoire appartient à l’État (…). Les Amérindiens et les Businenge [3] ne possèdent aucun titre de propriété sur la terre sur laquelle ils vivent pourtant depuis des siècles ». Lutte, aussi, pour la reconnaissance par la République de la propriété collective : « Dans les sociétés amérindiennes, il n’y a pas de droit individuel sur la terre. Cela n’a pas de sens de dire : c’est “ mon ” terrain. C’est notre terre, c’est la terre sur laquelle nous vivons, tous […]. C’est cela que nous [voulons] faire comprendre à l’État : il n’y a pas qu’une manière de considérer la terre et le droit de propriété sur cette planète. Nous aussi nous avons notre manière de voir les choses : pourquoi ne serait-elle pas reconnue ? Pourquoi serait-elle moins légitime ? » Sur certains points, les revendications autochtones n’ont rien d’exclusif : les autres Guyanais aussi sont touchés par « le manque d’infrastructures, les difficultés d’accès aux droits, la violence, la vie chère », l’application de lois pensées en métropole à un territoire équatorial… À Cayenne et ailleurs, lors des manifestations du printemps dernier, ils étaient tous ensemble.


Notes


[1Sous-titré Les luttes amérindiennes racontées à la jeunesse (et à tous les curieux), il a été publié en novembre 2017 chez Ibis Rouge Éditions.

[2Sur le sujet, lire « Far West médical », article publié dans le dossier « Dom-Tom : colonies d’aujourd’hui » (CQFD n ° 155, juin 2017).

[3Descendants d’esclaves ayant fui les plantations du Suriname, on les appelle aussi les « Noirs-Marrons ».



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