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Divertissement et fin du monde

Dystopie : entre libération et résignation


paru dans CQFD n°171 (décembre 2018), rubrique , par Iffik Le Guen, illustré par
mis en ligne le 25/03/2019 - commentaires

De La Servante écarlate à Hunger games, pourquoi les dystopies, ou contre-utopies, font-elles tant recette au cinéma, à la télévision ou dans la littérature ? Parce qu’elles anticipent l’apocalypse qui vient et résolvent une inconnue ? Parce qu’elles encouragent une résignation àquoiboniste ? Parce qu’elles collent une image sur nos peurs viscérales ? Tour d’horizon d’un genre prolifique et protéiforme.

Par Marine Summercity {JPEG}

Dans une étude publiée sur le Net, Michel Antony [1] souligne les difficultés à définir clairement le genre dystopique, sinon comme double inversé de l’utopie. La « contre-utopie témoigne d’un violent pessimisme en l’Homme, en la nature, ce qui la démarque de presque toutes les utopies classiques qui, elles, sont largement optimistes et qui popularisent le mythe du bon sauvage. La dystopie peut donc à juste titre être interprétée comme une utopie du désenchantement qui prospère sur les ruines des utopies, sur ce monde réel dont les caractéristiques ont parfois largement dépassé dans l’horreur les plus systématiques propositions utopiques.  »

Utopies-cauchemar, utopies sombres ou utopies totalitaires recèlent en effet peu de motifs d’espoir, même chez Jonathan Swift, considéré comme l’un des grands précurseurs des fictions dystopiques au XVIIIe siècle. Dans Les voyages de Gulliver, la société des chevaux-philosophes des Houyhnhnms semble s’approcher d’une sorte d’idéal libertaire, sans chef ni guerre, mais « l’utopie libertaire et égalitaire est réservée à une élite, une aristocratie, [...] à une caste de privilégiés, non à une société libertaire totalement assumée ».

Noir c’est noir également chez le fondateur du genre, H. G. Wells, qui passe en revue les grandes thématiques auxquelles s’abreuveront ses épigones en littérature dystopique : machinisme et désastre écologique dans La Machine à remonter le temps, savants fous et manipulations génétiques dans L’Île du docteur Moreau et L’Homme invisible, guerre totale et invasion extraterrestre dans La Guerre des mondes.

Intéressante aussi, l’œuvre d’un contemporain méconnu de Wells, William Olaf Stapledon. Dans Le dernier et le premier homme, il imagine un État mondial au pouvoir en l’an 2500, dans lequel les loisirs et l’abondance dominent grâce à la science et la réduction drastique du temps de travail. Seul bémol : une technocratie règne sur fond de racisme et d’eugénisme, qui finira par précipiter l’humanité dans un cataclysme atomique.

Enfin le libérateur vint

Même les univers les plus sombres ménagent quelques portes de sortie. Michel Antony insiste sur la dimension didactique des contre-utopies. « Cependant ces dystopies sont rarement à sens unique, ou totalement désespérées », écrit-il. « Elles possèdent souvent une part d’utopie positive, même ténue et vouée souvent à l’échec. Car il y existe souvent des brèches, des lignes de fuite… Ainsi dans la plupart des ouvrages anti-utopiques, le seul recours au monde inhumain est le rebelle, l’opposant, le dissident, le fugitif, le réfractaire, les prolétaires d’Orwell, les sauvages d’Huxley...  » Ou le geai moqueur des Hunger Games et le Néo de Matrix.

Comme pour beaucoup de récits d’anticipation, la fiction se veut un avertissement, une mise en garde adressée à l’humanité pour qu’elle dévie de sa trajectoire fatale. Les procédés les plus courants sont alors « l’ironie, la parodie, la caricature, la parabole, l’allégorie, la fable, le pamphlet... Les ouvrages sont souvent désespérés, mais lucides : pour eux le totalitarisme, l’étatisme omniprésent, l’infantilisation généralisée, le bonheur grégaire, l’asservissement des individus et l’absence de liberté... sont l’antithèse absolue d’une société libertaire, et malheureusement la barbarie de notre XXe siècle leur donne fréquemment raison. »

En finir avec le vieux monde

La possibilité d’une issue est bien ce trait commun aux fictions contre-utopiques pour Alain Musset [2]. « La dystopie est le contraire de la destruction finale », estime-t-il, « car elle se présente comme une forme d’adaptation au désastre, un moyen pire que le désastre lui-même de prolonger l’échéance dans un univers agonisant. Dans le voyage dans le temps de Wells, plusieurs fins du monde sont passées en revue avant l’ultime disparition de l’humanité. C’est la fin d’un monde plutôt que la fin du monde. »

Comme dans la Bible – le genre dystopique est dominé par des auteurs anglo-saxons férus de références à l’Ancien Testament – les villes sont en première ligne. Lieux de corruption de l’humanité par excellence, leur destruction devrait permettre le retour aux valeurs de la terre … qui ne ment pas, comme on sait. « Puisque la patate vaut davantage que l’or, puisque l’écroulement de la civilisation urbaine a rendu les compétences des citadins inutiles, les derniers culs-terreux de la planète deviennent les nouveaux maîtres du monde », poursuit Musset. Il s’agit là d’une représentation profondément enracinée dans notre culture judéo-chrétienne : «  La ville incarnant le mal, la campagne est la voie de la rédemption. »

L’influence religieuse transparaît aussi quand l’après-l’apocalypse débouche sur des communautés rurales, prend la forme d’une arche-vaisseau spatial ou voit survivre le couple de la genèse biblique. Musset cite le cas étonnant d’un film américain de 1959 – The World, the flesh and the devil – dans lequel un Adam noir et un autre personnage blanc se disputent une Ève blonde après une guerre nucléaire totale. L’issue est un improbable ménage à trois pour éviter l’extinction de l’espèce humaine.

La dystopie enterre les utopies

Pour d’autres auteurs, le succès contemporain de la dystopie est le signe d’une montée en puissance de la culture de la résignation, en particulier chez les plus jeunes. Et la presse mainstream, du New York Times au Monde, de s’alarmer sur les dégâts que le pessimisme véhiculé par la littérature, les films et les séries télévisées peut provoquer sur les sociétés occidentales. Pour Valentin Goujon [3], « le pessimisme radical inhérent à la dystopie fait que la proposition d’une alternative, caractéristique majeure de l’utopie classique, peine à émerger de la critique dystopique. D’autant plus que cette même critique n’a plus la force qu’elle avait auparavant. Élément omniprésent de la culture contemporaine depuis son âge d’or américain des années 1950, la science-fiction englobe aujourd’hui largement le genre dystopique, au point qu’en plus de partager les mêmes pères fondateurs (Jules Verne, H. G. Wells, Edgar Poe), ils en sont venus à partager le même défaut, l’abdication de la subversion au profit du divertissement si cher à la société de consommation.  »

Le discours utopique serait alors récupéré par les thuriféraires de la technoscience et autres transhumanistes. À moins que des auteurs réussissent à renouveler le genre de l’anticipation politique, à l’instar d’Alain Damasio, qui interroge les questions d’écologie radicale émergeant d’expériences telles que la Zad de Notre-Dame-Des-Landes.

Le ver était dans le fruit

Mais tous s’accordent sur un fait : si l’apocalypse est un fantasme, la société qui l’invente pour se faire peur est bien réelle. Ainsi, chaque fin du monde est le reflet de son époque. Alain Musset est formel : « Depuis plus de quarante ans, cinéastes et romanciers d’anticipation font de nous les principaux coupables du sort qui nous attend. » Incurable humanité qui s’enlise sans même s’en apercevoir ainsi que l’évoquait l’un des maîtres du genre dystopique, Aldous Huxley : « La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader, un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude. »

Iffik Le Guen

La couverture du n°171 de "CQFD", illustrée par Etienne Savoye. {JPEG}

Cet article est issu du n°171 de CQFD, sorti en décembre 2018, dont le dossier central s’intéressait à l’apocalypse. En voir le sommaire.


Notes


[1« Dystopies et anti-utopies sont-elles libertaires ? » Travail mutualiste consultable sur le site Acratie.eu dans la partie consacrée aux utopies libertaires.

[2Le Syndrome de Babylone, 2012.

[3Le vent se lève, 9 janvier 2018.



1 commentaire(s)
  • Le 27 mars 2019 à 14h14, par Baraka Degun -

    Je différencierais les courants dystopiques selon qu’ils prennent la forme ciné, series, livres ou bd, non ?

    La littérature semble offrir un terreau et une diversité bien plus riche que ce que le cinéma ou les séries proposent.

    Pour continuer la réflexion proposée, la parution récente d’un livre qui explore une façon d’écrire la dystopie que je trouve intéressante : https://antemonde.org/

    Et ne peut-on pas voir dans l’intérêt croissant pour le genre dystopique, une prise de conscience croissante d’une situation de crise, d’un point de rupture et son corrolaire, la recherche de pistes, de brêches, d’inspiration, d’ouverture ?

    en ce qui me concerne je suis lassé de voir ce reccours narratif de la tabula rasa, l’apocalypse, pour se permettre d’envisager le futur. Il me semble que c’est une critique à faire au genre dystopique (d’où mon lien au dessus). Et c’est la déception dans cet article : on finis par and so what ?

    La dystopie comme un genre critique ne voit elle pas sa dimension critique justement affaiblie par l’accroissement des adaptations ciné, ou de series sans profondeurs... ?

    mais il ne faudrait pas tout mettre dans le même sac, le genre est vaste et on y trouve des choses très différentes : à décrire dans un prochain article peut être ?

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