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Grèce

De démocratie lasse


paru dans CQFD n°119 (février 2014), par Christophe Goby
mis en ligne le 04/04/2014 - commentaires

C’est à une archéologie du chaos que nous invite l’ethnologue Panagiotis Grigoriou dans son dernier essai [1]. Sous la férule des « Troikans », « il s’agit de faire de la Grèce un cobaye pour expérimenter le modèle de faillite contrôlée en Europe ». Pas moins. Et l’auteur de nous raconter, depuis son blog Greek Crisis, le quotidien des Grecs de la capitale, mais aussi, au gré de ces excursions, le lent suicide du pays.

JPEG Les élections sous « protectorat allemand » n’ont rien changé. A chaque nouveau tour de scrutin, le pays subit les coupes budgétaires censées le remettre d’aplomb. Une des conséquences des mémorandums de la Troïka BCE-UE-FMI est toutefois le désaveu vertigineux de la classe politique : les députés du Pasok, les socialistes clientélistes qui ont gouverné le pays durant trente ans, sont hués dans tout le pays. Quand la police arrête un manifestant qui agresse un élu socialiste en Thessalie, le car est bloqué et la police obligée de libérer le fautif. Conspués lors de défilés, bombardés de yaourts, les élus de la collaboration européenne ne peuvent plus mettre un pied dans la rue. Pourtant, rares sont ceux qui finissent incarcérés, c’est tout de même le cas d’Akis Tsokhatzopoulos, un des fondateurs du Pasok, en prison pour des malversations, justement avec des entreprises allemandes. Le journal satirique To Pontiki (La Souris) se fait l’écho de ce pourrissement de la démocratie.

Proche de Theodorakis ou de Manolis Glezos, des figures de Syriza, l’auteur raconte aussi l’ascension du parti de la gauche radicale dans les élections et le coup de projecteur sur Aube Dorée organisé par les médias. En mai 2012, Syriza était arrivé en seconde position dans le pays et en première à Athènes, au Pirée et dans les grandes villes. Ce même parti se droitise d’après ses militants les plus à gauche, notamment à Salonique. Lors du troisième mémorandum (2012), ces syrizistes de gauche sont tombés d’accord sur un point : «  La lutte conventionnelle ne mène plus à rien. Nos députés et les autres du KKE devraient quitter le bâtiment et rejoindre la manifestation.  » Mais l’épouvantail de l’extrême droite est utilement agité devant les yeux du peuple comme une injonction à accepter les diktats de l’Europe financière, lesquels renforcent à leur tour cette même extrême droite, enfermant le peuple grec dans un milieu carcéral eurolandais, comme l’écrit l’auteur.

Mise au pas des médias et révolte journalistique

Face aux «  There is no alternative » répétés à l’envi par les élites politiques grecques, Panagiotis Grigoriou nous fait découvrir les envolées rageuses du journaliste de centre droit, Georges Trangas, qui a déposé une plainte pour génocide du peuple grec. « Eh salopards, il n’y a aucune guerre civile, il y a 95 % de ce peuple qui rejette cette politique du pire, le pays n’est pas divisé, entrepreneurs, classe moyenne, ouvriers, militaires, secteur privé et public, tous détestent ce gouvernement, cela devient une affaire nationale, dépassant la lutte des classes… [2] » Toute la propagande des « grands » journalistes, alternant promesses et menaces, allant jusqu’à expliquer que le premier ministre Samaras résiste à la Troïka, est finalement mise à nu. Ainsi, alors que la démocratie vacille, To Vima, un journal pro-gouvernemental, évoque, lors de la visite d’Angela Merkel, le prétendu putsch évité d’octobre 2011. Si vous ne voulez ni l’extrême droite ni l’armée, acceptez la dictature des marchés. Une belle aporie.

Fin 2012, les purges aboutissent à la fermeture de la télévision publique grecque. Son crime ? Avoir évoqué le climat policier lors de manifestations. Plusieurs journalistes seront limogés ou inquiétés dont Kostas Vaxevanis et A. Khondroyannis, mis en examen, l’un pour avoir publié la liste Lagarde, l’autre pour avoir sorti des photos montrant des policiers et des « aubedoriens » côte à côte à Corcyre. Dans le même temps, un cadre d’Aube Dorée se permettait de frapper une élue communiste sur un plateau de télévision.

Troïkanocide, mendicité ou émigration.

Conséquence d’une impossible révolte, les suicides se développent comme celui du pharmacien retraité Dimitri Christoulas, qui résonne dans tout le pays en avril 2012. Dans sa lettre, il signe : « Je crois qu’un jour les jeunes sans avenir prendront les armes et iront pendre les traîtres du peuple, sur la place Syntagma… » Panagiotis Grigoriou se fait l’écho de cette rage qui gronde, y compris chez les plus âgés, mais il partage aussi les doutes d’un ami lorsque celui-ci lui dit : « Je ne sais pas. Les gens sont en colère, certes, mais ils restent assez immobiles, c’est sous le couvercle que l’ébullition continue. » Beaucoup préfèrent se débrancher des médias afin d’échapper à cette stratégie du choc.

Face à une mendicité devenue endémique, certains reprennent le chemin de l’émigration et parfois vers l’Allemagne, responsable affiché de la crise économique. D’autres veulent continuer la lutte, notamment parmi les syndicalistes. Mais une des conséquences immédiates du mémorandum a été de faire sauter les conventions collectives. Dès le 18 avril 2012, l’Union patronale grecque les a dénoncé toutes. Las, les « Troïkans » en veulent toujours plus : passage aux six jours travaillés par semaine sans augmentation de salaire, suppression des indemnités de licenciement, suppression de toutes les allocations sociales restantes et licenciement immédiat de 15 000 agents de la fonction publique… « Une punition exemplaire [infligée] à la Grèce », comme le rapporte cet ancien fonctionnaire du FMI, Panagiotis Roumeliotis.

L’écriture, subtile, raconte la mort d’Antigone, une jeune femme de la région de Volos, morte après l’explosion de son chauffe-eau pour avoir tenté de sauver ses économies. Dans les derniers mois de 2011, un demi-million de personnes ont été licenciées. Les départements ont été abolis et les communes regroupées. Les fonctionnaires territoriaux ont perdu de 40 à 50 % de leur salaire. Le fuel devenu trop cher, les poêles à bois voient leurs ventes grimper. Jamais les Grecs n’auront autant manifesté que ces trois dernières années. En septembre 2012 ce sont les policiers qui vont s’y mettre. Pourtant, c’était bien la seule catégorie épargnée par la diminution des salaires.

L’humour tragique affleure au fil des pages. Au sujet des Météores, un site historique bien connu des visiteurs de la Grèce, l’auteur écrit « Je propose que ce site soit aussi classé patrimoine mondial du FMI ». Panagiotis Grigoriou analyse, in fine, qu’en 2012, le temps électoral aura mobilisé la population, sans aucun débouché politique.


Notes


[1La Grèce Fantôme – Voyage au bout de la crise 2010-2013, Fayard, octobre 2013.

[2Émission de Georges Trangas, REAL FM, novembre 2011.



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