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Une faille dans l’histoire du patriarcat

Dans les Pyrénées, « la liberté sexuelle existait plus qu’ailleurs »


paru dans CQFD n°189 (juillet-août 2020), rubrique , par Jean-Sébastien Mora, illustré par
mis en ligne le 18/08/2020 - commentaires

Spécialiste des sociétés traditionnelles pyrénéennes, la chercheuse Isaure Gratacos estime que la femme y a bénéficié, pendant des siècles, d’un « statut exceptionnel en Europe ». Si une aînée épousait un cadet, c’est ce dernier qui prenait le nom de la « maison » de sa partenaire. Quant au dogme de la virginité prénuptiale, il n’existait pas. Entretien.

Par Marion Jdanoff {JPEG}

Professeure agrégée d’histoire, préhistorienne et ethnologue, et avant tout femme de terrain, Isaure Gratacos a entamé dès les années 1970 un recueil systématique de la tradition orale dans les Pyrénées centrales. Alors que les historiens travaillent principalement sur le document écrit, elle a mené un immense travail de collecte par enregistrements sonores auprès des populations valléennes du Couserans et du Comminges.

Forte de cette approche ethnologique, Isaure Gratacos défend l’idée que la femme occupait une place égale à celle de l’homme dans la société traditionnelle jusqu’au début du XXe siècle. Parlant d’un « statut exceptionnel en Europe », la chercheuse explique cette discrétion du patriarcat par l’appartenance à un substrat pré-indo-européen et la permanence de croyances préchrétiennes.

Après sa thèse d’État en ethnologie, elle a publié trois ouvrages aux éditions Privat : Fées et gestes, Femmes pyrénéennes et Calendrier pyrénéen. À 82 ans, Isaure Gratacos poursuit toujours des recherches de terrain, notamment sur les restes néolithiques d’altitude, et en particulier les gravures rupestres qu’elle a elle-même découvertes dans le Val d’Aran, en Espagne. Interview.

***

Les travaux que vous avez menés sur le statut des femmes dans les Pyrénées déconstruisent bon nombre de préjugés sur les sociétés traditionnelles, notamment en ce qui concerne la liberté sexuelle...

« Dans la plupart des sociétés rurales européennes du Moyen-Âge, par exemple, le principe de virginité avant le mariage n’existait pas ; c’est plutôt la fertilité qui était une vertu. À l’inverse, dans la noblesse et la bourgeoisie patriarcale, on mariait les gens en fonction d’intérêts privés. Et comme les notions de lignée masculine et de droit du sang étaient des éléments symboliques centraux, tout particulièrement dans la question de la transmission du patrimoine, la virginité était un moyen de s’assurer la fiabilité de la descendance, à savoir que l’enfant était bien du sang du père. Ce principe de virginité s’est progressivement répandu dans la société rurale via l’Église et l’imposition des mœurs bourgeoises. »

Vous écrivez que dans les Pyrénées, il y avait davantage d’égalité entre les sexes qu’ailleurs. Comment l’expliquer ?

« Il y a effectivement une spécificité dans les Pyrénées vasconnes, c’est-à-dire cette zone qui couvre les Pyrénées du Pays basque espagnol à l’Ariège. Et cela explique pourquoi jusqu’au début du XXe siècle, la liberté sexuelle y existait plus qu’ailleurs. Dans ces territoires de tradition orale, l’égalité sociale des sexes était présente dans le droit coutumier oral. Ici prévalait le droit d’aînesse absolue : l’héritier pouvait aussi bien être un homme qu’une femme, pourvu qu’il soit l’aîné. Il ou elle héritait de l’intégralité de la maison et des terres attenantes, mais surtout de l’ensemble des droits et des fonctions sociales pour la gestion villageoise et valléenne. Les cadets et les cadettes n’avaient rien. Pour pallier ce déséquilibre, on pratiquait les mariages croisés : un cadet épousait une aînée héritière ou une cadette un aîné héritier. Sinon on restait célibataire et l’on vivait dans la maison pour travailler, avec très peu de pouvoir décisionnaire. Au sein des villages cohabitaient donc de nombreux célibataires, masculins et féminins. Cette situation, qui a perduré jusqu’à l’entre-deux-guerres, a intrigué les sociologues et géographes. »

Cette société non patriarcale, précisez-vous, reposait sur le concept de « maison »...

« Effectivement, la maison était l’unité de base de la société valléenne. Le nom de maison, qui lui est propre, préexiste à ceux qui y vivent et qui sont désignés dans la communauté par leur prénom, attaché au nom de la maison à laquelle ils appartiennent. Il y a là une différence primordiale avec la famille patriarcale, qui porte comme nom celui de l’individu masculin fondateur. Dans les Pyrénées, quand un cadet allait se marier chez une aînée, il prenait le nom de sa nouvelle maison. Même si le Code civil a interdit le droit d’aînesse dès 1804, il est certain que cette pratique a perduré plus longtemps.

Sous l’Ancien Régime, dans les vallées des Pyrénées, comme le disait l’historien Bartolomé Bennassar, le roi était bien souvent une abstraction lointaine car les populations vivaient en autogestion directe. En moyenne 80 % de la superficie communale, en prairies de fauche, forêts et landes, était gérée de manière collective. Dans les Pyrénées vasconnes, chaque maison était représentée aux assemblées communales par son aîné.e, un homme ou une femme (le cap d’ostau en gascon). Selon plusieurs archives, la représentation politique féminine est restée effective jusqu’en 1793. Mais la Révolution, tant attendue par tous ceux qui aspiraient à l’égalité civique, imposa sa disparition ; car ce fut une révolution “française” et l’égalité civique concerna les hommes et non les femmes. On donna le droit de vote aux citoyens, pas aux citoyennes. Dans les Pyrénées vasconnes, où les femmes participaient à la gestion de la vie comme les hommes, elles se retrouvèrent sans existence juridique. Dans les vallées du Lavedan, les résistances des femmes à l’application de la loi française sont documentées jusqu’en 1794. Les femmes ont ensuite participé pleinement aux résistances des communautés contre l’État central.

Ensuite, au XIXe siècle, la morale chrétienne et la morale bourgeoise s’accordent pour “ramener la femme à sa place”. L’école de la IIIe République fut un progrès culturel et social remarquable, mais elle introduisit les schémas de pensée français, patriarcaux et bourgeois. Cependant, les régions d’économie pastorale ont longtemps maintenu leur vision du monde préexistante. Et si le système centralisateur prive les femmes pyrénéennes de l’égalité civique, il subsiste dans la montagne une liberté sexuelle peu admissible jusqu’au début du XXe siècle. Ici les femmes restent d’autant plus libres qu’elles peuvent assurer leur propre subsistance en étant “voyageuses”. En effet, [comme les hommes] elles pratiquaient le colportage [de marchandises]. »

Cette liberté des femmes avait déjà provoqué la colère de l’inquisiteur Pierre de Rosteguy de Lancre (1553-1631), pour qui les Pyrénéennes « sont des Ève qui séduisent continuellement les fils d’Adam, vivant toutes nues en toute liberté et naïveté dans les montagnes du Pays basque »...

« Oui, il va également s’immiscer dans l’intimité sexuelle en dénonçant des pratiques jugées “abominables”. De Lancre va s’acharner à démontrer qu’en ça, ces femmes sont des sorcières et il condamnera beaucoup d’entre elles à être brûlées vives. Dans l’histoire des Pyrénées, ce comportement féminin “libéré” suscitait l’indignation des nobles venus de sociétés patriarcales. Pour Louis de Froidour [nommé Grand-maître des forêts par Colbert en 1662], “les Bigourdanes sont des grandes putains”. Il reproche également aux Béarnais “l’excès de liberté sexuelle qu’ils laissent à la jeunesse”. »

En quoi la structure sociale pré-chrétienne des Pyrénées vasconnes a-t-elle eu des conséquences sur la sexualité des femmes ?

« La tardive latinisation des Pyrénées a fait que le vieux fonds coutumier a longtemps perduré. Dans les Pyrénées vasconnes, il y a persistance obstinée d’un rapport au monde et aux individus qui est préchrétien. Par exemple, une société de type monarchique pratiquera une religion pyramidale autour d’un dieu ou d’un panthéon créateur. À l’inverse, à l’image du système politique vascon, non patriarcal et sans État, la mythologie montre l’absence de concept de création et même de sommet. Le ciel n’existe pas dans un monde limité à la terre, organe omnicontenant : la majorité des divinités évoquées par mes informateurs se retirent ou vivent sous terre. Les hadas (version gasconne des “laminak” basques), ces êtres mentionnés dans les récits mythologiques, sont unanimement féminins et bénéfiques. Il faut replacer dans ce contexte “l’apparition” de la Vierge à Bernadette à Lourdes.

Il y a une incompatibilité totale entre la position sociale des femmes vasconnes et les dogmes essentiels du christianisme. Le principe chrétien de la supériorité masculine s’oppose au principe vascon de l’égalité des genres.

Ainsi, entre autres paramètres de la différence entre les regards préchrétien et chrétien, celui de la virginité avant le mariage est révélateur. Le document oral en effet ne montre aucune attache à cette virginité obligatoire dans la culture traditionnelle valléenne. Idem concernant l’usage de la robe de mariée blanche, c’est à dire le blanc virginal, qui est d’introduction tardive (1920). Une de mes informatrices, Lucie Antras, née en 1912, répondait à ma question sur la virginité prénuptiale avec un grand éclat de rire : “Vierge le jour de se marier, ça ne comptait pas  ! C’était plutôt le contraire  !” Vers les années 1930, la morale chrétienne finira cependant par imposer l’image d’une épouse qui doit arriver “pure” et soumise au mariage. »

Avant cela, sexualité et mariage restaient donc deux notions distinctes dans les sociétés vasconnes ?

« Oui, mariage, liberté sexuelle et amour relèvent de domaines bien distincts. “Pour les mariages, les parents s’arrangeaient mais nous, on faisait ce que l’on voulait”, me raconta avec un petit sourire une vieille informatrice. Il y avait un clivage net entre, d’une part, le mariage “arrangé” vécu comme une règle sociale à laquelle on se conforme, et d’autre part une vie sexuelle prénuptiale dans laquelle on garde son autonomie. Dans mes entretiens, il apparaît que les relations sexuelles prénuptiales ont été relativement fréquentes, si l’on en juge par les récits d’informateurs nés vers 1890 ou 1900. D’autres travaux ont montré qu’environ 30 % des conceptions étaient prénuptiales au XIXe siècle. »

Dans quel environnement était possible cette sexualité avant le mariage ?

« Il y avait des dates rituellement permissives. Les témoignages évoquent le jeu des Cuate cantons (“quatre coins”), pratiqué par garçons et filles célibataires, où à l’écart de la place du village, des couples disparaissaient derrière les buis. Certains jours étaient préférés pour ces jeux : le soir de Pâques par exemple, pour une raison éminemment fonctionnelle car le lendemain, lundi de Pâques on travaillait peu ou moins que d’habitude. Mais dans certains villages, la pratique du jeu était hebdomadaire.

La fête de la Saint-Jean est révélatrice de la liberté sexuelle de la jeunesse. Cette fête préchrétienne est restée longtemps un moment privilégié de la célébration de la fécondité et de la vie. “Après le feu, il y avait plus de baisers que de prières”, s’amusait par exemple une de mes informatrices.

Enfin, les activités ludico-sexuelles semblent avoir été parfois accompagnées, dans la communauté féminine, d’une pratique sans doute assez rare en Europe. Il s’agit de la “capture”, par un groupe de femmes dont des célibataires, d’un homme se déplaçant seul et ceci à des fins d’utilisation sexuelles par l’une d’entre elles. J’ai pu recueillir plusieurs témoignages de cette coutume subsistant au début du XXe siècle. L’agression se faisait au bénéfice d’une cadette célibataire, d’âge déjà mûr (30-35 ans) et qui, vraisemblablement, ne se marierait pas. Le lien entre domaine économico-social et le domaine sexuel est ici mis en évidence : non seulement la communauté féminine possède une organisation interne, autonome, indépendante de la communauté masculine, mais encore cette organisation tend à rétablir un équilibre physiologique, détruit par une inégalité sociale qui faisait que seules les aînées étaient sûres de se marier. »

Propos recueillis par Jean-Sébastien Mora

La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est extrait d’un dossier de 17 pages consacré aux sexualités, publié sur papier dans le numéro 189 de CQFD (juillet-août 2020). Voir le sommaire du journal.

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1 commentaire(s)
  • Le 17 novembre 2020 à 16h23 -

    Bonjour,

    Je découvre votre journal car je cherche à joindre par mail Isaure Gratacos. En effet, j’aimerais la convier à participer à un programme d’animation dans le cadre de la bibliothèque de Maury : biblio-maury@orange.fr ou 06 25 82 00 04. Aussi, je vous remercie de pouvoir établir ce lien. Bonne continuation.

    cati combaluzier

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Par Jean-Sébastien Mora


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