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Contre vents et marées


paru dans CQFD n°105 (novembre 2012), par Nicolas Arraitz
mis en ligne le 14/01/2013 - commentaires

Réputées propres, certaines énergies renouvelables ne craignent pas de se salir les mains quand il s’agit d’écarter les obstacles humains et environnementaux gênant leur avancée triomphale. Dans l’isthme de Tehuantepec, au sud du Mexique, là où le continent cambre sa taille de guêpe entre mer Caraïbe et Pacifique, les élites rêvent d’un couloir industriel jalonné de voies ferrées, d’autoroutes, d’hypermarchés et… de parcs éoliens.

Mardi 30 octobre, on a vécu un « face-à-face de six heures avec tout ce que le Mexique compte de forces répressives, policía municipal, policía estatal, policía judicial, policía federal, et enfin l’armée, avec ses mitrailleuses lourdes, au cas où l’on ait l’idée de leur tirer des caillasses…, raconte Alèssi, présent sur place. On a bloqué les routes entre Unión Hidalgo et La Venta pour saluer la visite du futur ex-Président de la république, Felipe Calderón, qui venait inaugurer un autre parc éolien – ça manquait, dans l’Isthme, les parcs éoliens  [1]… » Dès 1994, à La Venta, la CFE [2] implantait un parc pilote de six aérogénérateurs produisant 1,5 mégawatts. Ce n’était que le bout du museau du Plan Puebla Panama, depuis rebaptisé Plan Mesoamérica, dans une région où persiste toute une mosaïque de cultures préhispaniques. Le parc suivant sera doté de 98 ventilateurs géants. La région en compte aujourd’hui près de 700, le plus grand parc éolien d’Amérique latine, qui pourrait à terme étendre son ombre sur 50 000 hectares de terres indigènes et produire 10 000 mégawatts, a annoncé Gabino Cué, nouveau gouverneur – de gauche – de l’état d’Oaxaca.

Depuis 2007, les villages affectés se sont unis dans une Assemblée des peuples indigènes de l’Isthme en défense de la terre et du territoire, afin de faire face à un cartel de grandes compagnies qui, avec la complicité des pouvoirs publics, font main basse sur les terres communales pour y planter leurs futuristes et donquichottesques moulins à vent.

« Ils se sont réparti le territoire comme avant ils se répartissaient l’Afrique ou l’Amérique : un parc échoit à Preneal, un autre à Endesa, à Emesa, à EDF, à Enel…, s’indigne Bettina Cruz, de l’Assemblée des peuples. [Les firmes] embobinent ensuite les paysans en leur faisant croire qu’en échange, ils auront le plein emploi et le développement. Elles ont recours à des tactiques dignes de l’époque coloniale, allant jusqu’à infiltrer notre système d’us et coutumes ou à distribuer des vivres, de la bière. Elles graissent aussi la patte des autorités agraires et civiles [3]. »

Selon le Grupo solidario de La Venta, l’impact écologique de ce méga-projet éolien est non négligeable. Les nappes phréatiques proches de la surface auraient été polluées et altérées par ces immenses pieux de métal et de béton fichés en terre : certains champs sont inondés, d’autres se sont au contraire asséchés. Les riverains dorment avec des bouchons dans les oreilles à cause du vrombissement des pales. Le taux de natalité du bétail, stressé par les champs magnétiques, aurait baissé de moitié. La trajectoire chamboulée des oiseaux migrateurs provoquerait la mort de centaines d’entre eux. L’impact social est encore plus évident : alcoolisme, prostitution, zizanie entre paysans à propos des parcelles cédées…

Sur la côte, à quelques encâblures du port et des raffineries de Salina Cruz, les lagunes de San Dionisio et San Mateo del Mar constituent un écosystème préservé, où une dizaine de villages de pêcheurs déploient leur activité. Côté terre ferme, ces villages sont zapotèques, culture et langue majoritaires dans l’Isthme. Côté barres sablonneuses en équilibre précaire entre océan et lagune, on trouve les Ikoots, que leurs voisins ont longtemps désignés sous le sobriquet de « gens de la vase ». Depuis quelques années, les rancœurs ethniques se sont estompées, laissant la place à une unité de bon aloi, face à un ennemi bien plus puissant que les empires du passé. Rien que sur la barre de sable Santa Teresa, l’entreprise Preneal envisage d’installer 132 aérogénérateurs, ainsi que des digues, menaçant la mangrove et l’activité des pêcheurs. En échange ? On promet 1 % des bénéfices aux comuneros qui céderaient leurs terrains pour un bail de trente ans. Mais que restera-t-il des villages et de leurs cultures dans trois décennies ? D’abord trompés par des maires corrompus, les paysans et pêcheurs du coin ont fini par comprendre, souvent un peu tard, que ces contrats léonins signaient l’arrêt de mort de leurs communautés et de leur manière de vivre.

La résistance s’organise. Des barrages bloquent les chantiers. La mairie de San Dionisio del Mar, dont l’édile vendu a été chassé, est occupée par la population, en particulier les femmes, très remontées contre cette spoliation majuscule. En face, les mécanismes de la « dictature parfaite » à la mexicaine sont en place : corruption, menaces, assassinats – plata o plomo, « de l’argent ou du plomb », selon le protocole mafieux. Emerson Ríos, ex-candidat à la mairie de Santo Domingo Ingenio et opposant à un projet de parc éolien mené par EDF, a été abattu le 29 septembre 2012 par deux sicaires dont le mobile semble aussi lumineux qu’une ampoule de mille watts. « Ces projets remettent en cause notre souveraineté alimentaire, constate Bettina Cruz. Ils veulent que les gens renoncent à semer, à cultiver, qu’ils soient payés pour louer leurs terres et qu’ensuite ils achètent leur nourriture dans les supermarchés qu’ouvrent Wal-Mart et Soriana. » Le 28 février 2012, Bettina a été arrêtée et accusée de « privation illégale de liberté » et « atteinte à la richesse nationale », pour avoir participé à l’occupation d’une officine de la CFE en protestation contre la hausse des tarifs électriques [4]« On parle du changement climatique tout en confiant la solution aux entreprises qui en sont responsables ! Celles-ci prônent la marchandisation de tout type d’énergie, alors qu’il faudrait s’en remettre au peuple : c’est seulement aux mains du peuple qu’elle produirait une valeur d’usage et non de vente. » Et l’Assemblée d’appeler à l’internationalisation de la lutte, « puisque le capital n’a pas de patrie ».

Dernière heure : « Victoire !, crie Alèssi via Internet. Après la brutale intervention policière du Jour des morts contre les gens qui bloquaient l’accès à la barre Santa Teresa, des centaines de personnes prêtes à se battre ont campé pendant plusieurs jours devant les véhicules saccagés de la firme Mareña Renovables. La mobilisation des communautés de l’Isthme, remontées à bloc, a fait reculer les salopards de capitalistes verts et leurs alliés locaux ! J’y ai passé deux jours, c’était puissant. »


Notes


[1Le 31 octobre, en plein préparatifs de la fête des morts, la policía estatal, appelée pour ouvrir la voie aux géomètres et aux engins de la firme Mareña Renovables, s’est frottée aux barrages d’habitants qui protégent l’accès à la barre Santa Teresa.

[2La Comisión Federal de Electricidad, entreprise publique chargée de la distribution de l’énergie électrique, brade de plus en plus l’activité productrice aux multinationales.

[3Interview réalisée en mai 2012 par Alèssi dell’Umbria pour Article 11.

[4Selon le Grupo solidario de La Venta, le précédent gouverneur, pour mieux faire passer la pilule, avait promis l’électrification de 70 000 foyers. Qui attendent toujours dans le noir…



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