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Mais qu’est-ce qu’on va faire de…

Charles-Édouard Vincent et ses Lulus ?


paru dans CQFD n°151 (février 2017), rubrique , par Sébastien Navarro
mis en ligne le 13/11/2019 - commentaires

Ils sont bricolos, ponctuels et tout sourire. Voici les Lulus, des uber-voisins tout prêts à raccommoder le lien social fragilisé en échange d’une modique obole. Quand start-up de proximité rime avec business de servilité : serions-nous aux portes de l’ubérisation du lien social ?

Évitons les attaques ad hominem : Charles-Édouard Vincent n’est responsable ni de son blase fleurant bon la haute, ni de sa trogne chevaline. Polytechnicien diplômé de la prestigieuse université de Stanford (Californie), sa vie aurait pu suivre le cours bien pépouze des gens de sa classe sociale. Au lieu de ça, le bellâtre a pris parti pour les pauvres : « J’ai toujours été révolté face à la grande exclusion », assume-t-il [1]. En 2007, l’homme est à l’origine d’Emmaüs Défi : un « laboratoire d’innovation sociale » grâce auquel quelques crève-la-misère vont bénéficier de chantiers d’insertion en recyclant des matériaux usagés. Quelques heures de taf pour mériter un salaire de survie et surtout renouer avec les délices d’une vie active, donc honorable. Car comme le dit un sous-titre du site web, cureton à souhait : « Le parcours est long et souvent difficile, mais c’est un chemin balisé pour redevenir acteur de sa vie. » Ce succès vaudra à Charles-Édouard d’être le récipiendaire du prix de l’entrepreneur social 2013, décerné par le très philanthropique Boston Consulting Group (chiffre d’affaires 2014 : 3,792 milliards d’euros).

Mais notre héraut n’est pas homme à se reposer sur ses lauriers. Dans la foulée, il pose les jalons de son nouveau bébé, la start-up associative Lulu dans ma rue, dont l’ambition est de réparer ce lien social mis à mal dans certains quartiers de la capitale. Pour qui douterait du potentiel émancipateur de la démarche, cette mise en bouche piochée sur le site : « On a tous rêvé d’avoir, à portée de main, quelqu’un de confiance qui puisse nous aider pour des petits tracas dans notre quotidien ou qui nous permette de réaliser des petites envies…, me faire livrer des croissants tout chauds avec le journal le dimanche matin, sortir le chien à ma place, aller me chercher un colis, porter des cartons à la cave ou fixer ma tringle à rideaux, monter un meuble ou s’occuper de mes plantes pendant les vacances, etc., etc., etc. » Plus de problème, les Lulus sont là ! Interviewé sur France Bleu Paris Région le 12 janvier dernier, Charles-Édouard précisait : « Pour être un Lulu, il faut une compétence forte : du bricolage, de l’informatique, de la couture ; et puis il faut aussi un état d’esprit, c’est-à-dire que pour nous, les Lulus, ce sont des gens du quartier qui aiment rendre service et pour qui rendre service a du sens. Ça, c’est essentiel. » Le journaliste, conquis : « Faut passer sa journée avec le sourire. » « Exactement. Et puis je pense qu’aujourd’hui on en a marre du livreur Amazon qui a trois secondes et demie pour vous balancer son paquet. Ce qu’on veut avec Lulu, c’est réinventer cette vie de quartier. »

Pour se dégoter un Lulu, on peut passer un coup de bigo ou cliquer sur le site. Mais si vous voulez adhérer à la philosophie pleine et entière du projet, le mieux est d’enfiler vos mocassins à glands ou vos escarpins à bride couleur chair et d’aller rencontrer la concierge. C’est dans un ancien kiosque à journaux qu’une bignole 2.0 vous mettra en relation avec le réseau des Lulus : une armée d’autoentrepreneurs rétribués 11 à 22 euros/heure et sur lesquels la maison Lulu prélèvera une dîme de 15 %. Pour le client, on appréciera la douceur fiscale, puisque l’État finance à hauteur de 50 % ces petits arrangements entre voisins via le crédit d’impôt. Camouflés sous un tapis de bonne conscience, ces services à la personne consacrent le boom d’une juteuse externalisation du travail domestique. Un tour sur le web permet de mesurer le dynamisme de ce business de proximité : Allovoisins.com, Smiile.com, AuxServicesdesVoisins.com, etc. Serions-nous aux portes de l’ubérisation du lien social ? Quand le journaliste lui demande sa plus belle histoire de Lulu, Charles-Édouard Vincent s’émotionne : « C’est une maman qui était enceinte et qui était très fatiguée, […] et son petit garçon avait une grosse boîte de Lego, elle a demandé un Lulu pour aider à monter la boîte de Lego pour son garçon parce qu’elle n’y arrivait pas. » « Et vous l’avez trouvé, ce Lulu ? » « Oui, on a trouvé Lulu et Lulu a passé un super moment ! » L’histoire ne dit pas si Lulu a eu droit à sa part de brioche.

Sébastien Navarro


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