CQFD

« Refus de parvenir »

Changer de vie ? Les conseils de « CQFD »


paru dans CQFD n°142 (avril 2016), par Bruno Le Dantec, Julien Tewfiq
mis en ligne le 18/10/2018 - commentaires

Plutôt que de jeter le capitalisme avec l’eau du salariat en lisant ce sinistre dossier sur le « refus de parvenir », vous, lecteurs et lectrices, devriez suivre les glorieux exemples des changements de vie que nous offrent les vrais médias qui ne vous dominent pas pour rien.

On ne vous apprend rien, les médias, et donc les vrais Français, raffolent de la compétition et des success-stories. La gagne, il n’y a que ça de vrai. Et pourtant, force est de constater que de plus en plus de monde trouve son job peu épanouissant et rêve d’une autre vie qui aurait plus de sens.

Alors, plutôt que de vous complaire avec CQFD et celles et ceux qui refusent de parvenir, penchez-vous sur ceux-là qui « changent de vie » pour « donner un sens à leur existence » tant que ce sens demeure... la gagne. Par exemple, ce charmant couple de Belges dont France 3 nous fait partager l’intimité et les raisons de leur succès [1] : ils ne supportaient plus d’être de jeunes cadres dynamiques à Bruxelles et ont décidé d’ouvrir un hôtel en Normandie. Pourquoi pas ? Du moment qu’il s’agit d’un hôtel 4 étoiles ! Deux ans de travaux, trois enfants et « l’aventure continue ». L’important, évidemment, c’est de continuer, d’aller de l’avant, de ne pas se contenter de ce qu’on a, n’est-ce pas ?

Retrouver ce genre de discours dans la presse bizness et patronale est attendu. Et pourtant, c’est dans la presse féminine qu’on trouve les exemples les plus savoureux de ces aventurières des temps modernes qui osent « changer de vie ». Chez Marie Claire [2], le risque de changer de vie est « à assumer et à revendiquer ». Celui de vivre sans travailler ? Non, paresseux ! Celui de prendre un « nouvel envol professionnel » forcément « salvateur pour vos neurones ». La preuve ? « Les célébrités de la mode – top models, mannequins (sic) – en savent quelque chose. Elles poursuivent leur carrière au cinéma, dans les affaires, le textile... » Vous n’avez qu’à faire la même chose, bande de feignasses ! Et Marie Claire d’enfoncer le clou : « S’adapter deviendra alors votre leitmotiv. »

Adaptation, flexibilité, esprit d’entreprise

Vous, là, qui perdez votre temps à lire ce journal, prenez plutôt exemple sur cette Virginie Pham dont Cheek Magazine [3] nous dresse un portrait avantageux : cette grande rebelle a abandonné sa confortable position d’ingénieure nucléaire pour devenir « entrepreneuse dans le secteur cosmétique ». Car, bien évidemment, quitter le salariat ne vaut vraiment que si c’est pour se lancer dans l’entrepreneuriat, éventuellement bio et équitable pour faire chic.

Dans Madame Figaro [4], une quadra qui a osé changer de vie nous explique en substance que devenir patronne, c’est comme « devenir mère », ça change tout. Alors vous, les feignants de pauvres, inspirez-vous de Fanny Picard qui, à 45 ans, « après avoir évolué dans le secteur ultra-concurrentiel de la banque d’affaires et de l’investissement », a tout changé dans sa vie quand elle a lancé AlterEquity3p, « un fonds d’investissement éthique ». Avouez que c’est quand même plus classe que d’aller élever des chèvres dans le Tarn ou planter des choux sur une Zad !

Mais si par hasard, vous aviez déjà passé l’âge du boulot, sachez qu’il n’est pas trop tard pour changer de vie. Et cette fois c’est l’indispensable magazine des seniors, Notre Temps [5], qui nous l’explique dans un article judicieusement titré : « 60 ans, et si j’osais changer de vie ? » Après une rapide mise en garde de bon sens (« L’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs »), c’est encore le discours de la gagne : « Réinventer son existence », « accepter de lâcher le passé »... Pour Mireille, 64 ans, ça a été un divorce et un remariage ! Pourquoi pas vous ?

Alors, les losers, plutôt que d’aller grogner dans la rue contre on ne sait quelle loi Travail, écoutez ce que les grands médias vous répètent à longueur de page et d’antenne : relevez vos manches, entrez dans la spirale de la gagne... changez de vie !

Julien Tewfiq

Parvenir, c’est trop dur

Macron, ce Kerviel qui boursicote en politique, voudrait qu’on s’attendrisse sur le sort des patrons – sans doute pour justifier tous les cadeaux que leur fait la loi Travail de Mme El Khomri. « La vie d’un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d’un salarié, il ne faut pas l’oublier. Il peut tout perdre, lui. Et il a moins de garanties.  » [6] La grande solitude du calcul égoïste, présentée d’habitude comme un héroïsme de yuppie, nous revient là, tel un renvoi acide après un repas trop riche, sous forme de jérémiades. « L’entrepreneur se dit : est-ce que j’ai le droit de me tromper ? » Ce à quoi tout humain normalement constitué, qu’il appartienne à une communauté paysanne d’un pays du Sud ou à une coopérative ouvrière, pourrait répondre par cette évidence : on réfléchit mieux à plusieurs et les risques partagés sont moins lourds à porter…, à condition de partager aussi le fruit du labeur !

« Est-ce que si ça va mal demain, je pourrai m’adapter ? », s’émeut Macron, toujours dans la peau du pauvre patron. Et grâce à sa roublarde inversion, on découvre qu’il n’y a pas pire inadapté que l’antisocial paradigmatique qu’on s’évertue à donner en exemple aux travailleurs : leur chef. Qui souffre. « Quand on peut s’organiser de manière plus souple, on peut s’adapter », geint encore le ministre. Et là, on se pince : le jeune loup de la finance socialiste vient d’avouer tout haut ce que les ferrailleurs, les RSAstes débrouillards, les trimardeurs au black et autres aventuriers de l’activité informelle mettent en pratique tout bas. Fallait le dire !

Bruno Le Dantec


À lire aussi :


Notes


[1France 3, « 13 h 15 » du 16/01/16.

[2« Changer de vie : et si on osait tout plaquer ? », Marie Claire.

[3« Le pure player féminin de la génération Y » (Comprenne qui pourra, Ndlr), Cheek Magazine, 14/09/15.

[4« Ces quadras qui ont changé de vie », Madame Figaro, 14/10/13.

[5« 60 ans : Et si j’osais changer de vie ? », Notre Temps, 14/09/15.

[6Le sermon, ici en italique, a été prononcé par Emmanuel Macron sur BFM-TV, le 20 janvier 2016.



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