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GreenWashing : le bio à la masse

Centrale à charbon de Gardanne et déforestation des Cévennes (suite)


paru dans CQFD n°113 (juillet 2013), rubrique , par Jorge Alonso, Tristan Vebens, illustré par
mis en ligne le 04/09/2013 - commentaires

Auprès de mon arbre

Heureux, peut-être, mais riche, ça non. Montueuses, rocheuses, venteuses, soumises tantôt aux déluges, tantôt aux sécheresses, les Cévennes n’ont pour richesse que d’être une « terre d’accueil et de refuge », chère au cœur de ceux qui y ont vécu, de ceux qui y vivent.

Pendant des siècles, le pain quotidien en Cévennes a été le bol de châtaignes. L’arbre nourricier, le « pain de bois », était l’objet de tous les soins. Les meilleures terres lui étaient dévolues, mais aussi les endroits impossibles où, génération après génération, des Sisyphes jamais découragés ont bougé du caillou pour retenir la terre ou creusé le rocher pour canaliser le ruissellement. La biomasse n’était pas grasse alors, et le bartas, composé de genêts, de fougères et de ronces, n’avait pas sa place. L’arbre fournissait la nourriture aux hommes et aux bêtes, le bois d’œuvre, les éclisses pour les paniers ou les colliers de mouton, les flûtiaux et castagnettes pour danser, et la bûche pour la cheminée. Cévennes rimait avec châtaigne. Elle était l’objet d’un véritable culte encore vivace aujourd’hui. « Le châtaignier n’était pas loin du centre du monde. Il nous parlait d’abondance, de gratuité et de générosité. Le châtaignier était libre et il nous rendait libres, il ridiculisait l’agriculture industrielle. Pour envoyer le peuple dans les fabriques, il fallait l’affamer, il fallait abattre les châtaigniers. Voilà comment s’est imposé le libéralisme démocratique. Il ne faut pas s’étonner de le voir aujourd’hui faire des troutrous dans la couche d’ozone. [1] »

Puis, au XVIIIe siècle, la soie est arrivée, source d’argent frais. Elle fut la première intrusion du monde marchand dans une société autarcique. Le mûrier de Chine, dont la feuille est cueillie pour élever le ver à soie, est vite passé roi. La révolution industrielle n’a pas tardé et, avec elle, le travail à la mine de charbon, garantie de revenus stables mais synonyme d’exode rural. Tandis que le pays se vidait peu à peu de ses habitants, le pin maritime, planté massivement pour fournir des étais aux galeries des mines, envahissait le paysage : une « bombe à retardement », comme l’appellent les pompiers, qui est à l’origine de nombre d’incendies ravageurs sur les terres laissées à l’abandon. Les coupes pour le tanin, la propagation des maladies et parasites, encre, chancre, et cynips maintenant, dans les vergers non entretenus, ont aggravé la situation.

Même si, parfois, l’amertume y a ouvert la voie à de pernicieux replis identitaires, cet ancien bastion socialo-communiste et fief protestant est redevenu attractif pour toutes sortes de populations en rupture avec les impasses de la vie en ville et cherchant de nouveaux espaces à construire et à vivre malgré le blocage du foncier, les prix prohibitifs, les espaces condamnés par une réglementation très tatillonne et la politique malthusienne sur le domaine du parc national des Cévennes où la présence humaine est évincée au profit d’une idolâtrie de la Nature.

Pourtant, si le châtaignier, espèce endémique vivace, résiste sur des îlots où, sélectionné, éclairci, élagué, vacciné, greffé, il produit bois et fruits, avec un soutien chichement mesuré, la « politique forestière » ne considère que la rentabilité à court terme. Elle favorise donc les plantations massives de résineux à croissance rapide, concentrant la filière bois entre les mains de quelques grosses entreprises où le déchiquetage en plaquettes pour alimenter les chaufferies est un secteur en flèche. « Si un homme marche dans la forêt par amour pour elle pendant la moitié du jour, il risque fort d’être considéré comme un tire-au-flanc ; mais s’il passe toute sa journée à spéculer, à raser cette forêt et à rendre la terre chauve avant l’heure, on le tiendra pour un citoyen industrieux et entreprenant. Comme si une ville n’avait d’autre intérêt pour ses forêts que de les abattre. [2] »

J.A.

Par Nardo {JPEG}

Dans la montagne

Maçon au sortir de l’école, Fred a décidé ensuite reprendre la ferme familiale. Un peu de moutons, un peu de fruits rouges, le jardin, la basse-cour, c’est déjà ça, mais ça ne suffit pas. Alors, il s’est lancé dans la châtaigne, et il lui a fallu alors tout refaire. Il restait bien, autour des maisons, quelques arbres greffés mais les coupes pour le tanin des années 1960 étaient passées par là : l’arbre était payé en une fois la valeur de seize années de récoltes, alors pensez, d’autant que le fruit se vendait mal. Il a donc regreffé, et aussi planté un verger de variétés appréciées avec des gros calibres qui s’épluchent bien. C’était en 2000, et aujourd’hui son exploitation tourne tranquillement. Il trouve à vendre les marrons frais et n’arrive pas toujours à satisfaire la demande en farine de châtaignes qu’il a séchées dans la clède. Pourtant, quand arrivent les douloureuses de la Mutuelle Sociale Agricole, les payer n’est pas évident. « Vendre des matas, ces rejets de souche, qui ne rapportent que des impôts, pourquoi pas ? J’ai voulu vendre des pins qui ne font rien, là-haut, près de la route : personne n’en a voulu. Je serais partant, si on me propose. » Mais la forêt n’est pas un Kleenex à jeter. « S’ils coupent, qu’ils trouvent le budget pour ne pas tomber dans l’erreur des années soixante : coupe rase et abandon. Qu’ils donnent des aides aux paysans pour sélectionner les rejets, le débroussaillage : si on les soigne, ces arbres, c’est du bois de charpente, même de menuiserie », dit-il avant de vider son verre en trinquant à un « abattage raisonné » qui respecte les habitants, et le paysage.

J.A.

La transition énergétique, le capital en raffole !

La filière bois est devenue l’emblème fétiche de la transition énergétique et du renouvelable. Des projets de centrale à biomasse tentent de s’incruster partout. Ainsi dans le Morvan, en plein territoire rural, c’est une entreprise belge ERSCIA, d’un nouveau genre, qui se pointe, avec un projet à géométrie variable où tout serait « intégré » : méga-scierie, incinérateur, centrale thermique de cogénération ou encore production de granulés de bois à usage industriel destinés à la Belgique. Se situer sur tous ces créneaux à la fois, c’est pouvoir rafler la mise des subventions de la transition énergétique, celles des créations d’emplois et autres crédits carbone. L’entreprise privée raffole du soutien étatique.

L’opposition au projet s’est échinée à démonter les données officielles et approximatives et a exposé les conséquences effarantes de ce mégaprojet qui devrait engendrer un trafic intense de camions, de multiples pollutions, une déforestation massive et l’asphyxie des scieries locales [3]. Elle s’est installée dans le bois du Tronçay, qui devrait être rasé, à la suite d’un blocage, auquel participèrent cinquante opposants appelés en urgence, le 4 février 2013, de l’action des bûcherons, eux-mêmes assistés de quatre-vingts gendarmes. L’entreprise ERSCIA appuyée par les pouvoirs publics en appelle maintenant à la Cour de cassation pour annuler les suspensions concernant la destruction d’habitat d’espèces protégées et redémarrer les travaux cet été. La résistance se poursuit en s’orientant sur la juridiction de protection des zones humides.

Depuis février, l’occupation est permanente dans cette nouvelle ZAD, à l’entrée de ce bois longé par la D 985 à six kilomètres au sud de Corbigny (Nièvre). Et chaque dimanche un pique-nique fait le point de la situation [4].

Tristan Vebens


Notes


[1Yves Le Manach, Artichauts de Bruxelles, vol.62.

[2Henry David Thoreau, La vie sans principe, 1863.



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Par Jorge Alonso


Par Tristan Vebens


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