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Caryl Férey, Indien du polar


paru dans CQFD n°141 (mars 2016), rubrique , par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 17/03/2016 - commentaires

Entre correction d’épreuves et virée en Équateur, Caryl Férey, globe-trotter du roman noir, nous cause de Condor, son nouveau polar à paraître le 17 mars [1]. Fair-play et déconneur, il n’exige pas de relire ses propos : «  Je te fais confiance, hein, tu vas pas raconter que j’appelle à voter Fillon  ?  »

Photo de Yohanne Lamoulère. {JPEG}

CQFD : En 2012 sortait Mapuche, avec comme héroïne, l’Indienne Jana. Quatre ans après, on quitte l’Argentine pour le Chili où on suit les aventures de sa sœur, Gabriela, vidéaste militante, accompagnée d’Esteban, avocat « spécialiste des causes perdues ». Qu’est-ce qui t’a poussé à poursuivre le filon indien ?

Caryl Férey : Lors de mon dernier voyage en Argentine, j’ai fait une incursion au Chili où j’ai rencontré des Mapuche. Il faut savoir qu’au Chili, contrairement à l’Argentine, les activistes Mapuche sont considérés comme terroristes. J’ai récupéré pas mal de matière dont je n’ai pas pu me servir pour le bouquin argentin où j’avais déjà énormément à dire avec les grands-mères de la Place-de-Mai. Du coup, l’idée d’un second bouquin s’est imposée. J’avais adoré Jana, l’héroïne de Mapuche, mais je ne pouvais pas la faire intervenir au Chili. Alors j’ai fait intervenir sa petite sœur, Gabriela.

Tu maîtrises les codes romanesques (amour, action, suspens...), et en même temps, tes bouquins sont enrichis de passages historiques, politiques et sociaux. Au final, on a un objet dense, très ambitieux. Comment s’élabore un « noir » de Férey ?

Le processus d’écriture me prend quatre ans en tout. Je fais deux voyages. Le premier dure une année durant laquelle je fais du journalisme. Je lis des bouquins, vois des documentaires, les films de Patricio Guzmán par exemple. Je tâte le terrain, je fais des repérages. Après, j’écris pendant un an et demi. À ce moment-là, l’histoire commence à être un peu en place. Ensuite, je fais un second voyage de deux mois où j’ai un itinéraire précis et des entretiens prévus. Enfin, je reviens en France et je réécris l’histoire pendant un an et demi. C’est long. Que ce soit l’Afrique du sud, l’Argentine ou le Chili, j’essaie de mettre un maximum d’informations politiques, sociales et ethniques. En même temps, j’adore le roman. Il faut vraiment que le lecteur ait envie de tourner les pages et de savoir ce qui va arriver au héros. Le plus dur, c’est de créer cette empathie pour les personnages. L’idée, c’est de faire vibrer le lecteur avec eux pour qu’il soit impliqué dans les problématiques du pays.

Une partie du bouquin se passe à Población La Victoria, quartier très pauvre de Santiago. Que peux-tu nous dire de cet endroit ?

Santiago est une ville assez triste. L’architecture est moche, c’est pollué et plein de bagnoles. C’est vraiment à l’image de toute la politique menée depuis la chute d’Allende. Le seul quartier que j’ai trouvé intéressant, c’est La Victoria. C’est la première « toma » : prise de possession d’un immense terrain vague par des populations pauvres, en 1957. Il y avait une telle misère au Chili que les gens se sont accaparés cet endroit pour survivre. Plusieurs gouvernements ont tenté de les déloger. En vain. Allende est le seul qui a essayé de rendre le quartier vivable à travers un programme d’aides publiques (eau, électricité, jardins, etc.). En 1973, quand Pinochet prend le pouvoir, la répression a été tellement féroce que nombre de Chiliens ont dû fuir le pays. Mais les gens de La Victoria étaient tellement pauvres qu’ils ne pouvaient pas partir. Du coup, ils ont résisté avec les moyens du bord. On voit encore aujourd’hui sur les murs du quartier les fresques relatant les batailles contre les carabiniers. C’est vraiment un quartier emblématique. Ce qui est terrible, c’est que lors de la transition ayant mis fin à la dictature, les membres de la Concertación [2] n’ont eu aucun mot pour eux. Autant les jeunes de La Victoria sont, comme partout, dépolitisés, autant les plus vieux qui ont résisté sont très amers. Je résume ça en disant que tout ce qu’a amené la démocratie, c’est les écrans plats et les téléphones portables. Cette amnésie historique, cette façon de faire table rase du passé, est symptomatique du Chili.

À La Victoria, les gens ont été hyper accueillants alors qu’on y a débarqué un peu à l’arrache. Mais ça reste un endroit chaud. Dans le bouquin, il y a ce moment où Gabriela et Esteban vont chez les carabiniers après que des jeunes meurent par overdose. Les flics s’en foutent de leur histoire. Ce passage avec les carabiniers, je l’ai construit sur du vécu. Le pote qui m’accompagnait au Chili s’est fait braquer sa caméra avec un flingue. Les témoins de la scène ont reconnu l’agresseur : El ChuqueEl Chuque a tiré son surnom du film d’horreur Chucky, à cause de ses balafres sur le visage.. Un gars connu comme le loup blanc. Les gens nous ont poussés à aller porter plainte, parce que eux, quand ils y allaient, les carabiniers s’en foutaient royalement. On y a été. Les flics, ça les faisait chier grave de prendre notre déposition : « Qu’est-ce que vous foutez dans ce quartier, vous avez rien à faire là ! » Je leur ai pas dit que j’étais écrivain, juste que le matos volé coûtait dans les deux mille euros. Là, j’ai vu leur regard changer. Tout d’un coup, ils ont dépêché une patrouille pour retrouver El Chuque. Mais c’était pas pour nous rendre la caméra, c’était dans le but de mettre la main dessus et la revendre !

Il y a un rapport de guerre civile larvée entre la population de La Victoria et les carabiniers…

Dans le quartier, il y a une télé communautaire, Señal-3. Des gens très sympas, formidables. Quand ils font des reportages qui ne plaisent pas aux flics, ces derniers font des descentes et saccagent le matériel. À La Victoria, les flics, c’est l’ennemi de la population. Il y a une vraie haine du pauvre, des classes laborieuses, au Chili.

JPEG Niché dans Condor, il y a un conte poético-politique : « L’Infini cassé ». Une parabole donquichottesque avec en filigrane la figure du chanteur Víctor Jara, torturé et exécuté par la junte. Quelle est la genèse de ce texte ?

Cette allégorie du néolibéralisme est un peu la pierre angulaire du livre. Le Chili est le premier pays à avoir servi de cobaye aux chantres du néolibéralisme. Le conte existait avant le livre, mais j’avais la volonté de l’insérer dans un polar. Ce qui a été dur, c’est de faire rentrer ce texte assez long, une vingtaine de pages, dans la chair du roman. C’est Gabriela qui le lit, avec Esteban à côté d’elle. On pénètre l’esprit des deux personnages et on voit naître une sorte de lien mystique entre eux.

Aujourd’hui, on trouve des polars tout faits. On te vend des méthodes pour écrire. Un chapitre doit faire tant de pages avec un rebondissement à la fin pour accrocher le lecteur. Le texte doit avancer vite. Si le polar doit juste devenir une technique pour alpaguer le gogo, ça m’intéresse pas du tout. Du coup, je préfère mettre de la poésie, des choses hors cadre, mais qui restent du domaine du noir. L’idée, c’est de casser les codes.

Des Maoris aux Indiens Mapuches en passant par les Zoulous, d’où te vient cette fascination pour ces peuples dits autochtones ?

J’ai pas réfléchi à pourquoi je préférais le rock à la variété. C’est des choses que tu ressens. Quand j’étais gamin, j’étais déjà fasciné par les Indiens d’Amérique du Nord. À travers tous ces peuples rencontrés, on retrouve les mêmes problématiques. Chez nous Occidentaux, la terre nous appartient. On met du barbelé et on dit ça c’est à moi. Pour eux, c’est une ineptie totale : c’est nous qui appartenons à la terre. On est absolument irréconciliables.

En 500 ans de colonisation, ces peuples ont beaucoup souffert. Quand je vois une population opprimée qui a tant de choses à nous apprendre, c’est comme si on tuait une part de nous-mêmes. Un chef sioux, au soir de sa vie, a dit : « Nous ne savions pas mentir, nous n’étions pas civilisés. » J’adore. Le mensonge pour eux, c’est le déshonneur total. Imagine si nos sociétés occidentales pouvaient assimiler un tant soit peu ce message, ça changerait quand même pas mal de trucs. Imagine un Cahuzac chez les Sioux : il serait banni à vie !


Notes


[1Condor sortira dans la collection Série noire chez Gallimard.

[2Concertación de Partidos por la Democracia : coalition de gauche et du centre qui a dirigé le pays de 1990 à 2010.



1 commentaire(s)
  • Le 2 septembre 2016 à 22h06, par benj -

    je viens de terminer la lecture de Condor ; j’ai adoré comme les autres livres de cet auteur et je vous remercie pour cet entretien qui répond aux questions que j’aurais aimé poser à l’auteur .

    Répondre à ce message

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Par Sébastien Navarro


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