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Les vieux dossiers d’Eric

Barnum antisémite : une tradition française ?


paru dans CQFD n°120 (mars 2014), rubrique , par Eric Fournier
mis en ligne le 30/04/2014 - commentaires

« C’est un nouveau fort chabrol ! », expression désuète, un brin moqueuse, évoquant aujourd’hui une forme de panache, un peu vain mais si sympathiquement gaulois. Mais « fort Chabrol » ce n’était pas ça. C’était minable, vil et abject : un agitateur antisémite, aussi violent que près de ses sous, tient le siège face aux autorités. Devant un public conquis, il joue son dernier spectacle, avant de se taire, piteusement.

Pardon ? Non, non, ce n’est pas celui-là ! Au temps pour moi… L’action se joue en 1899, en pleine affaire Dreyfus ! Et le pitre en question se nomme Jules Guérin, chef de la Ligue antisémitique de France (LAF), une organisation qui se prend pour un grand parti populiste mais qui se réduit en réalité à un groupuscule d’agitateurs, animé par un maître ès violences urbaines et rodomontades infâmes. Il traîne dans son sillage une centaine de nervis redoutables, notamment recrutés auprès des bouchers des abattoirs de La Villette. Tenir la rue et attiser le désordre, voilà qui séduit l’entourage d’un duc d’Orléans rêvant de putsch. Guérin se laisse acheter. Les royalistes lui versent secrètement 3 000 000 francs, puis 30 000 francs par mois [1] pour financer la LAF, qui se rebaptise Grand Occident de France (GOF) et emménage au 51, rue de Chabrol. Il fonde un journal, L’Antijuif, qui, entre autres joyeusetés, publie quotidiennement de longues listes nominatives de juifs, adresses incluses. Un appel au pogrom.

La vénalité, telle est la constance de la carrière d’un Guérin qui, avant de trafiquer dans l’antisémitisme, escroquait ses associés et ses créanciers – allant, en 1889, jusqu’à incendier les locaux de son entreprise en faillite pour toucher la prime d’assurance. La faute aux Rothschild, éructe-t-il plus tard ! L’argent des royalistes lui cause cependant quelques déboires. Les autres meneurs antisémites, presque aussi âpres au gain, lui disputent les fonds de la mouvance, et condamnent son ralliement au duc d’Orléans. En 1898, Édouard Drumont, l’auteur de La France juive, se brouille avec lui. Guérin en est réduit à faire le coup de poing contre les dreyfusards, avec plus ou moins de succès, et à féliciter les « collégiens antijuifs » et « les cyclistes antijuifs » dans sa feuille de chou antisémite, qui du reste se vend fort bien.

Le 12 août 1899, persuadé de l’imminence d’un coup d’État, le gouvernement arrête 25 leaders nationalistes et antisémites. Guérin, entouré par une ribambelle d’indicateurs allant fouiller jusque dans les tiroirs de son bureau, constitue pour le préfet Lépine la preuve de la collusion entre antisémites et royalistes. Il se réfugie avec une trentaine de fidèles dans l’immeuble de la rue de Chabrol, transformé en une véritable forteresse. Le quartier est cerné par la police qui préfère l’affamer plutôt que de donner l’assaut. Ce mélange malsain d’ignoble et de grotesque qui caractérise l’agitation guériniste atteint ici son summum. Mêlant posture héroïque et poses de dandy, grand-guignol et esbroufe, « l’enfermé de la rue de Chabrol », devient, un mois durant, la coqueluche – ou la risée – de la capitale. Une foule nombreuse se presse près de la gare de l’Est pour assister au spectacle. Le 13 août, un chimpanzé empaillé est pendu à une des fenêtres. Une pancarte est accrochée à son cou, avec cette inscription : « le traître Joseph Reinach [2] ». Beaucoup trouvent cela très drôle. Le singe restera ainsi deux jours. Le 15, fièrement posté sur le toit, Guérin ajuste un policer avec sa carabine et fait mine de tirer, sous les vivats de la foule. Une dame, émoustillée, lui lance un bouquet. Le 18, à minuit, épisode comique. Une main amie lance un beau gigot qui atterrit sur le toit du fort Chabrol. L’appétissante pièce de viande roule du toit et est récupérée par un agent en faction. Fureur de Guérin qui, venant de perdre l’occasion d’améliorer sa pitance, ouvre une fenêtre – en robe de chambre – et hurle « c’est ignoble !  ». On le voit, l’ordinaire commence à l’emporter sur les prétentions à l’héroïsme. Et le public se lasse, d’autant plus que l’affaire Dreyfus se tasse. Le 20 septembre, juste avant que Lépine ne donne l’assaut, Guérin se rend immédiatement. Il est condamné à dix ans de détention.

Il ne s’agit pas de dire ici que l’histoire bafouille ou se répète (l’histoire ne se répète jamais). Mais des pitres antisémites actuels assument l’héritage de ces antidreyfusards-là, au point de les rééditer. Qu’ils assument jusqu’au bout et ressortent Les Trafiquants de l’antisémitisme (1905), piètre brochure de l’agité de la rue de Chabrol, où tout est dit dans le titre.

Éric Fournier, historien, est l’auteur de La Cité du sang (Libertalia, 2008), récit piquant sur le climat d’agitation permanente entretenu à Paris durant l’affaire Dreyfus par les bandes nationalistes – au centre desquelles on retrouvait les tueurs des abattoirs de La Villette.


Notes


[1Somme non négligeable pour une structure vide. Le salaire annuel moyen d’un instituteur est alors d’environ 1 200 francs.

[2Issu d’une famille de banquiers, député des Basses-Alpes, défenseur d’une république modérée, il est l’un des plus fervents partisans du dreyfusisme.



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Par Eric Fournier


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