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Barack Obama : L’impérialisme à visage humain


paru dans CQFD n°84 (décembre 2010), rubrique , par Najate Zouggari, illustré par
mis en ligne le 13/01/2011 - commentaires

Depuis plus de 40 ans, Tariq Ali, historien né au Pakistan et figure de la gauche radicale britannique, analyse et critique la politique étrangère des États-Unis qu’il qualifie d’impérialiste. À l’occasion de la traduction en français de son dernier livre, Obama s’en va-t-en guerre (Éditions La Fabrique, 2010), nous l’avons rencontré pour l’interroger sur les conflits engagés par les États-Unis. L’arrivée au pouvoir de Barack Obama aurait-elle modifié la vision du monde de la bannière étoilée ? Ses propos, tout comme l’argumentation du livre, balaient l’ensemble des illusions formées sur la présidence du métis de la Maison Blanche. Le dirigeant actuel, en dépit d’une couleur dont il a su habilement jouer, s’est contenté de marcher dans les pas de son prédécesseur friand de bretzels, de chapeaux texans et de croisades contre « l’Axe du Mal ». Assurément plus cultivé et plus sympathique que George W. Bush, ce qui n’était guère difficile, Obama a pourtant fait pire dans certains contextes – l’Afghanistan et le Pakistan. Retour sur la politique étrangère de l’Oncle Barack.

par Rémi CQFD : L’ambassade des États-Unis en France a récemment invité une série d’individus « issus de la diversité ». Comment expliquez-vous l’engouement des personnes qui ont accepté cette invitation et comment interpréter cette entreprise américaine de séduction dans les recoins populaires de la République française, notamment la banlieue ?

Tariq Ali : Lors de la victoire d’Obama, les États-Unis ont décidé qu’ils allaient exploiter au mieux l’événement. J’ai écrit dans mon livre qu’Obama était la facette la plus inventive de l’impérialisme. C’est exactement ce que montrent les invitations lancées aux minorités. Or, maintenant, ça fait de moins en moins recette. L’excitation qui consistait à avoir un président métis à la Maison Blanche est passée. En dernière instance, ce qui compte, c’est ce que vous faites, vos politiques et leur capacité à provoquer un changement… Ce changement n’a pas vraiment eu lieu. Le fait qu’il ne soit pas blanc devient alors sans intérêt, sauf pour les fanatiques de droite qui l’attaquent encore au moyen d’allégations stupides. Une vaste majorité d’Afro-Américains n’a pas voté pour Obama lors des récentes élections de mi-mandat. Je pense que beaucoup de ceux qui acceptent les invitations de l’ambassade américaine se sentent flattés, parce qu’ils n’ont probablement pas l’habitude d’être invités dans ce type de lieu. Ils projettent leurs propres illusions sur Obama : « Il va faire ceci, il va faire cela. » Or, en pratique, le bilan des réformes est plutôt décevant.

Quelle fonction Obama peut-il alors jouer dans l’économie du rêve américain ? Et à quelle hypothèse de résistance cette fonction peut-elle renvoyer ?

Dans un système politique américain dominé par deux partis qui défendent les intérêts des plus riches et cherchent à maintenir les acquis de l’impérialisme américain, la seule hypothèse valable que l’on puisse former est celle d’un troisième parti qui serait différent, qui refléterait d’autres intérêts, sociaux et politiques. Je pense qu’il pourrait recueillir les suffrages de deux à trois millions de personnes. Mais, à ce jour, les États-Unis ne sont pas parvenus à réaliser cette hypothèse. En contrepartie, nous avons une oligarchie bien réelle, une oligarchie politique, économique et militaire qui dirige en permanence le pays. L’un des plus grands politologues américains, Sheldon Wolin, a écrit un livre, Democracy Incorporated, dans lequel il démontre que la démocratie américaine est mise en danger par l’omnipotence des grandes entreprises et par le fait que, pour devenir président, il faut dépenser des millions et des millions de dollars avant seulement de pouvoir prétendre à cette place. Donc, la question qui se pose est : combien de temps ce système de gouvernance peut-il encore durer avant que ne s’organise la résistance du peuple américain ?

Lors du bombardement de Gaza par l’armée israélienne pendant vingt-deux jours consécutifs, le président demeura silencieux. Est-ce un effet de l’autocensure liée aux poids des groupes de pression tels que l’influent American israel public affairs committee (Aipac) ou l’expression d’une défense des intérêts américains au Proche-Orient ?

Il y a un grand débat sur cette question aux États-Unis. On trouve des gens qui pensent que c’est dans l’intérêt des États-Unis de protéger Israël, quel que soit le prix à payer, d’autres qui considèrent que la politique américaine à l’endroit d’Israël est irrationnelle et contrevient plus largement aux intérêts américains dans la région. Et je suis plutôt d’accord avec cette deuxième position. Israël est complètement intégré à la structure même de la politique américaine. D’ailleurs, le chef d’état-major d’Obama, Rahm Emmanuel, a été commandant dans l’armée israélienne.

Les médias américains couvrent le conflit israélo-palestinien sans la moindre contextualisation : on raconte qu’Israël se défend contre des attaques terroristes. Mais, depuis Gaza et le rapport du juge Goldstone, il y a eu un tournant et les divergences à l’intérieur même de la communauté juive sont apparues au grand jour.

Il faut souligner que la France est le pays où il est le plus difficile de formuler ces commentaires. Une poignée d’individus dans les médias dominants ont placé cette question en zone interdite. Je me rappelle quand j’ai publié le roman Un sultan à Palerme, j’étais supposé me rendre à France Culture pour une longue interview. À la dernière minute, ils annulent. Ils ont expliqué à mon éditrice, Sabine Wespieser : « Il a trop écrit sur la Palestine. »

par RémiComment expliquez-vous la continuité de la politique menée par Bush ? Quel projet est-il globalement fixé et la politique d’Obama a-t-elle les moyens d’y parvenir ?

Le régime d’Obama est assurément un régime de continuité : tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. La politique étrangère de Bush a donc été poursuivie, à l’exception de l’Afghanistan et du Pakistan pour lesquels Obama est bien pire que Bush. Il a provoqué une escalade de violence, et fait plus de morts que Bush lui-même, avec les attaques de drones. L’explication est très simple : un président américain dirige non seulement les États-Unis mais aussi le système impérialiste qu’il se doit de préserver. À moins que des mouvements sociaux ne se créent par le bas ou que les États-Unis essuient un revers magistral dans quelque endroit du monde, je ne vois pas comment la situation pourrait changer.

Quand les drones américains ont frappé le Pakistan, ces attaques aériennes ont été qualifiées de « bavures militaires ». Comment Obama a-t-il justifié ce total de 183 frappes au 10 octobre 2010 ?

Des militaires pakistanais ont dit aux forces US : « Dans cette maison, il y a des terroristes. » Alors, à une centaine de kilomètres d’altitude, ils ont détruit cette cible avec un drone. Quand je vais au Pakistan, où j’ai souvent l’occasion de me rendre, on me demande si je veux voir les maisons de ceux qui ont été tués, et vous savez qu’il s’agit, dans 90 % des cas, de gens ordinaires. Il y a presque un an, quand il y avait des manifestations à Téhéran et qu’une femme a été tuée [Neda Soltani, dont la mort a été filmée et diffusée sur Internet, ndlr.], l’ensemble des médias occidentaux s’est saisi de l’événement et Obama est apparu larmoyant à la Maison Blanche tandis que les gouvernants européens poussaient de hauts cris. Ce même jour exactement, les drones américains tuaient cinquante personnes au Pakistan : des femmes et des enfants pour la plupart d’entre eux. Qui s’en est ému ?

Le président Obama considère l’Afghanistan et le Pakistan comme une zone de guerre unique : l’Afpak. Pouvez-vous décrire plus précisément cette zone et développer les enjeux géostratégiques qui y sont rattachés ?

La zone Afpak est la zone interfrontalière dans laquelle vivent les Pachtounes. Ils s’offrent mutuellement refuge, évidemment. D’un côté ou de l’autre de la frontière, vous avez des gens du même village, de la même tribu, qui parlent la même langue. Des liens se nouent et, souvent, il y a des mariages. Les Américains essaient de détruire cela et la stratégie consiste simplement à vider les lieux. Ils ont ainsi poussé l’armée pakistanaise à déplacer deux millions de personnes de cette région et à détruire leurs villages. Ces gens vivent maintenant dans des camps de réfugiés, au sein de leur propre pays. Voilà ce qu’est l’Afpak et voilà ce dont Obama est responsable et pourquoi les Pakistanais le détestent.

Les Américains croient qu’ils ne peuvent pas gagner la guerre en Afghanistan à cause du refuge trouvé par les militants au Pakistan. C’est la vieille rengaine impérialiste : on ne peut pas gagner au Vietnam, alors, bombardons le Cambodge ! Ils font exactement la même chose dans cette région, et ils créent davantage d’ennemis et davantage de haine. Jamais ils ne gagneront la guerre en Afghanistan. La seule question, c’est : combien de gens vont-ils encore tuer avant de se retirer ? Et le fait que des pays européens aient des troupes là-bas est révoltant car la plupart de leurs citoyens sont opposés à cette guerre. Les opinions ne sont pas dupes du fait qu’il s’agit d’une guerre cynique ne remplissant plus aucune fonction. Les Américains ont donné le pouvoir aux personnes les plus corrompues du pays : la famille Karzai s’est enrichie dans le commerce parallèle, le trafic d’héroïne et les détournements de fonds. Voilà ce à quoi l’Occident apporte son soutien ! Grâce à un bulletin de la CIA, on sait que le moyen de gagner les cœurs et les esprits en Europe consistait à justifier cette guerre par l’émancipation des femmes… Or, la condition des femmes s’est dégradée avec l’occupation. Le nombre de bordels a augmenté de 500 % depuis le début de l’occupation ! Voilà comment les États-Unis et leurs alliés de l’Otan libèrent les femmes !

Concernant l’Afghanistan, vous écrivez : « les avancées dont les médias nous rebattent les oreilles sont illusoires ». Pouvez-vous expliquer le rôle des médias dans l’assentiment à la guerre d’une large fraction de l’opinion publique occidentale ?

Les choses sont simples : à chaque fois que l’Occident part en guerre, les médias sont à ses côtés. Et maintenant, il y a de plus en plus de médias embarqués [embedded medias], des journalistes qui vivent avec les soldats, qui vont en mission avec eux. Ainsi, même s’ils n’étaient pas tellement pro-guerre au départ, ils le deviennent car ils s’identifient aux soldats qui veillent sur eux.

L’analyse critique des médias en temps de guerre est inexistante. Les journalistes sont devenus des propagandistes : le consensus néolibéral et la justification de la guerre se retrouvent dans la plupart des journaux de référence. Parfois, en privé, ils peuvent avouer : « Oui, nous savons que c’est de la merde, mais bon. » En public, ils continuent d’écrire ce qu’il faut écrire pour percevoir leur salaire.

La lutte contre ce consensus de façade ne peut être menée qu’à travers les médias alternatifs. C’est ce qui émerge lentement, le fait que nous ayons le web et des sites – Counterpunch, Democracy Now – que beaucoup de monde va visiter, notamment quand il y a une guerre, prouve que les gens ne croient même plus en leur propre presse ! Cette presse tire avantage du fait que nous vivons dans un monde consumériste, dépolitisé, fondé sur le crédit et l’intérêt pour la vie des célébrités. La presse alternative pourrait enrayer ce processus.

Pensez-vous que les récentes « révélations » de Wikileaks soient une expression de ces nouveaux médias alternatifs dont vous faites l’éloge ou simplement un tour de passe-passe spectaculaire par lequel les médias dominants se blanchissent à bon compte ?

Je pense qu’il ne faut pas sous-estimer les révélations de Wikileaks. Elles ont embarrassé le gouvernement d’Obama et ses satrapes européens, comme le démontrent les poursuites à l’encontre de Julian Assange. Certains médias de référence, eux-mêmes, ont été gênés de devoir publier ces « leaks ». Gareth Porter de Counterpunch a critiqué les publications partielles de câbles diplomatiques par le New York Times et le Washington Post : l’acquisition supposée de missiles nord-coréens par l’Iran a ainsi été rapportée, mais le câble où cette version est réfutée par les Russes est passé sous silence, ainsi que celui où la présence de tels missiles n’est clairement pas prouvée. Certains de ces câbles peuvent donc être assimilés à des ragots diplomatiques, mais pas tous. Ils confirment plutôt ce que nous savions déjà des politiques impérialistes.



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Par Najate Zouggari


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