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Solidarité rurale

Auvergne : le « maire à migrants » qui hérisse les fachos


paru dans CQFD n°186 (avril 2020), rubrique , par Emilien Bernard, illustré par
mis en ligne le 27/04/2020 - commentaires

Pessat-Villeneuve, c’est un tout petit bled à côté de Clermont-Ferrand. 600 pékins et des brouettes. Pour ligne d’horizon, zéro commerce et une torpeur résidentielle marquée. Mais ce relatif désert recèle une surprise : dans le parc du château qui abrite la mairie, une soixantaine de demandeurs d’asile sont logés dans des pavillons par volonté du maire, Gérard Dubois. Lequel ne se fait pas que des amis... Reportage d’avant confinement.

Par Juliette Iturralde {JPEG}

Accoudé au comptoir de la petite cuisine attenante à son bureau de maire, Gérard Dubois enchaîne les anecdotes, l’air guilleret, sûr de lui. Petite barbe blanche, énergie à revendre, tutoiement facile, il revient notamment sur cette période qui a façonné son engagement : l’accueil, il y a bientôt cinq ans, d’un premier groupe de personnes migrantes, qui avait tant fait jaser dans le village et au-delà.

« Je me souviens de cette conseillère municipale qui était venue me demander, un peu penaude : “Gérard, tu penses que je dois rentrer ma bétonnière pour pas qu’ils me la volent  ?” Je lui avais répondu que ces jeunes gens avaient enduré mille épreuves, survécu à la traversée de la Méditerranée, à la Libye, aux centres de détention, à Calais, et qu’il y avait a priori peu de chances qu’ils s’intéressent à sa bétonnière... »

Si le maire du petit bourg résidentiel de Pessat-Villeneuve (Puy-de-Dôme) raconte cette histoire, c’est pour montrer que les mentalités ont largement évolué depuis cet épisode de novembre 2015. À l’époque, le village s’apprête à accueillir un premier groupe de migrants arrivés en car, une cinquantaine de jeunes hommes en provenance de Calais. Et l’ambiance est on ne peut plus crispée. Lettres anonymes virulentes, menaces de mort sur les sites d’extrême droite, réunion publique houleuse avec les habitants : la tension règne. Gérard Dubois reste impressionné par le souvenir de la déferlante : « En quarante-huit heures, on a reçu plus de deux cents appels téléphoniques malveillants, à tel point qu’on a dû fermer notre ligne – les secrétaires étaient traumatisées à force d’entendre des horreurs. »

Point d’orgue de cette campagne de haine attisée de l’extérieur, la journée du 13 novembre 2015, quand sont découverts des tags appelant au meurtre des migrants sur le château, ainsi que des inscriptions traitant Gérard Dubois de collabo sur un pont autoroutier des environs. Dans la soirée, la préfecture appelle le maire pour le prévenir : alerte maximum, il y a une attaque terroriste au Bataclan et ça pourrait titiller les fachos qui le haïssent.

La situation s’est depuis largement apaisée, les habitants découvrant rapidement que les migrants sont des gens comme les autres. Mais il subsiste une certaine crispation. Il faut dire que le combat du maire de Pessat a fait de lui une cible prioritaire pour les tenants de la France aux Français. Il en a bien conscience, s’en amuse presque : « J’ai encore reçu une lettre anonyme il y a trois jours, selon laquelle j’étais l’ennemi du peuple français et de la race blanche. Cela ne s’est jamais vraiment arrêté. Je sais bien quelles sont les idées de ces gens. Mais la plupart du temps je parviens à en rigoler, à ne pas rester bloqué sur leur violence. Et je sais bien que c’est aussi lié à ma personnalité : j’ai tendance à aimer provoquer, à répondre du tac au tac. Et j’assume mes positions, je ne les cache pas. C’est ça qui les fait enrager. »

Le site Riposte laïque, nid à racistes décomplexés, a ainsi consacré une longue diatribe à ce maire droit dans ses bottes juste avant le premier tour des municipales. Son titre : « Pessat-Villeneuve : électeurs, virez votre maire à migrants, Gérard Dubois ». En une prose toute raffinée, l’auteur, un certain Brenton Anders, qui se définit comme « Français de France en France » (uhuh), s’offusque que soient accueillis des « occupants » et « des déserteurs de leur pays venus se la couler douce en France ». Pour en finir avec ce scandale, il appelait à jouer sur le « panachage » des voix, possibilité de rayer le nom d’un candidat d’une liste offerte aux électeurs des communes de moins de 1 000 habitants.

Râpé : seule à se présenter car les branquignols d’extrême droite n’ont pas réussi à s’organiser, la liste du maire est facilement passée au premier tour [1]. Cheh.

***

Dans le bulletin municipal 2019, Gérard Dubois, plume allègre et bavarde, s’enflamme : « Le record de 2018 vient d’exploser puisque nous passons de 618 à 656 habitants, et ce record n’a pas fini de tomber car les projets que je vais développer vont vous montrer que vous avez fait le bon choix. »

Le bond est méritoire, c’est vrai. Mais il n’en reste pas moins que 650 et des poussières, c’est pas bézef. Et que Pessat-Villeneuve, bourgade résidentielle paumée dans les champs surtout peuplée de cadres de Michelin (la grosse industrie du coin) et de CSP +, ne dégage pas une énergie folle. Il y a un château, un menhir et une école au nom fort symbolique : « Arc-en-ciel ». Pour le reste : rien. Pas même un troquet, bordel.

C’est sans doute l’une des raisons qui ont poussé le maire, un tantinet mégalo, à ruer dans les brancards. Non content de faire accueillir des centaines de personnes migrantes depuis 2015, il a inauguré dans l’entrée du château – où est installée la mairie depuis 2018 [2] – un Parvis des droits de l’homme... et des réfugiés, comportant quelques plaques et pancartes rappelant les principes édictés dans la Convention de Genève du 28 juillet 1951.

L’objectif : faire de Pessat le symbole d’une cohabitation réussie entre populations locales et nouveaux arrivants. Ce n’était pas gagné. Lors de la première réunion publique consacrée à l’arrivée des nouveaux venus, organisée sous protection policière, une habitante a ainsi exprimé sa peur qu’ils ne violent ses enfants. L’assemblée n’a pas tardé à se déchirer. Jusqu’à ce qu’une personne pose la question : « Mais au fait, eux, comment ils vont  ? » Dans la foulée, raconte Gérard Dubois, le regard collectif s’est décentré et les bonnes volontés se sont manifestées : une instit’ a proposé de donner des cours de français, d’autres ont suggéré diverses activités. Quelques jours après, il y avait plus de cinquante bénévoles investis dans l’accueil des nouveaux venus.

Derrière la mairie, il y a un grand parc agréable, avec des aires de jeu, des arbres, de l’espace. C’est là qu’ont été construits il y a un bail cinq grands pavillons, qui peuvent accueillir chacun vingt-cinq personnes, en semi-collectivité (cuisine et salle de bain partagées). L’association qui gère les lieux dans des bureaux mitoyens s’appelle la Cecler. Elle a pris la suite de Forum réfugiés, mandatée pour les premières arrivées. Le boulot est à la fois simple et compliqué, explique Alexandre, qui est employé sur place et se montre d’un enthousiasme notable, parfois teinté d’un certain paternalisme : « Nous, on veut développer l’autonomie des gens qui transitent par ici. L’idéal, c’est qu’ils se passent de nous. Ils restent une dizaine de mois puis on les aide à se loger dans la région et à chercher du boulot. On trouve des solutions, pas toujours l’idéal mais au moins on avance. » Et de citer l’exemple d’un des jeunes hommes logés ici, qui se forme à la boulangerie dans le commerce du village voisin, qu’il rejoint tous les jours en vélo : « Le patron est épaté par son énergie, ça se passe super bien. »

Actuellement, environ soixante-dix personnes séjournent dans les pavillons. Contrairement aux premiers arrivés de 2015, la plupart ont obtenu le statut de réfugié ; ils viennent d’Érythrée ou du Soudan, pays qu’ils ont fuis essentiellement pour éviter la guerre ou le service militaire. Beaucoup ont transité par des camps au Niger ou au Tchad après avoir connu les embûches de l’Éthiopie et de la Libye, y poireautant de longs mois dans une misère extrême.

L’après-midi, cinq jeunes profitent du soleil sur la pelouse. Tous viennent d’Érythrée. Le dialogue lancé, ils se déclarent ravis d’être ici, d’entrevoir une normalisation de leur situation. Ils veulent bosser, dans le bâtiment ou l’agriculture, peu importe, mais c’est la première des choses qu’ils disent : du taf, voilà le rêve. L’un d’eux propose de visiter leur pavillon. Dans le salon, la télévision diffuse une émission de télé-réalité qu’ils ne regardent pas, trop affairés à discuter de gastronomie érythréenne en servant aux invités un verre de thé au citron et une assiette de cacahuètes. Il paraît que les crêpes là-bas sont de première. Et pour l’avenir, ils semblent confiants, même s’ils s’emmerdent un peu dans le coin, forcément – les ateliers, cours et parties de foot ne suffisent pas toujours à remplir les journées. Comme les employés de la Cecler, ils ont une philosophie bien posée : « Step by step » (« pas à pas »), résume l’un d’eux.

À la sortie du centre, une employée discute avec une femme soudanaise de la meilleure manière de confectionner des masques d’argile et des crèmes de beauté en n’utilisant que des produits naturels. Un bénévole passe pour presser le mouvement : si elle veut aller faire les courses au supermarché aujourd’hui, c’est maintenant ou jamais. Décision est alors prise qu’un atelier sera consacré à ces questions écolo-cosmétiques dans la semaine. Chargé d’une poignée de résidents, le minibus s’envole vers le magasin et la civilisation marchande.

***

Retour à la mairie. Il est touchant, Gérard Dubois. Évoquant le départ des premiers accueillis de 2015, il raconte avoir pleuré à chaudes larmes, tout comme nombre de ses ex-hôtes. Même réaction lacrymale lors du premier mariage entre deux réfugiés qu’il a célébré lui-même, en 2019. Au fond, il s’en fout un peu de ce qu’on pense de lui, s’en revendique même : « Je suis un taré, pas un maire normal. » Sa dernière idée : monter un café-épicerie qui serait tenu par des réfugiés, jouer sur cette dynamique qui pourrait donner vie à Pessat et encourager dans la région cet objectif formulé par Alexandre : « On cherche à lever les représentations erronées sur les réfugiés. »

En tout cas, Gérard Dubois se félicite chaque jour d’avoir initié ce mouvement collectif et imposé l’idée à son conseil municipal et aux habitants de la bourgade : « On m’avait promis que le château serait brûlé, qu’il y aurait des détritus partout, des violences, des viols, mais on n’a jamais eu le moindre pwroblème de ce genre. » Si les habitants sont désormais convaincus ? Pas tous, répond-t-il : il reste des irréductibles, mais la plupart auraient révisé leur jugement et s’accommoderaient fort bien de la situation. Seuls les fachos continuent à diagnostiquer une invasion aux conséquences catastrophiques. Le fin mot de l’histoire : « Les extrémistes font du bruit, pas les gens solidaires. »

Emilien Bernard

La Une du n°186 de CQFD, illustrée par L.L. de Mars

- Cet article a été publié sur papier dans le numéro 186 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 avril. Voir le sommaire du journal.

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Notes


[1Sur sa liste, Gérard Dubois est tout de même celui qui a obtenu le moins de votes, seulement 177 suffrages sur 260 votants. Il n’empêche : ce sera bien lui le maire.

[2Le bâtiment appartenait auparavant au comité d’entreprise d’Air France.



2 commentaire(s)
  • Le 27 avril 2020 à 21h08, par Mikoula -

    Certains de nos petits fachos de souche me sont bien plus étrangers que la plupart de migrantEs.

    Répondre à ce message

  • Le 1er mai 2020 à 17h23, par Un béarnais -

    Dans le rugby comme à Clermont... nous apprécions les "couillus". Monsieur le Maire je suis en admiration devant votre courage et votre détermination. Vous êtes dans le vrai avec une générosité naturelle. Bonne continuation dans votre entreprise (aucun doute ne m’anime) et bravo à vous, face aux petites moustaches brunes.

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