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Annette


paru dans CQFD n°91 (juillet-août 2011), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 28/09/2011 - commentaires

En cette période estivale, je peux peut-être vous parler d’un aspect de l’usine qui comptait pour les salariés et qui a disparu parce que leurs visions de vacances sont maintenant calquées sur celles des bourgeois et des agences de voyages.

Tout a commencé à une époque où l’usine comptait plus de 2 000 salariés. Dans le droit social, une partie de la masse salariale doit être redistribuée par les directions pour les affaires sociales et culturelles et, depuis 1949, ce sont les comités d’établissement (CE) qui gèrent cette somme. Les congés payés étant une « victoire des salariés », les CE ont essayé de proposer des vacances différentes et pas chères. Seuls ou avec des CE d’autres boîtes, ils ont acheté des terrains pour y faire du camping ou pour monter des bungalows.

Celui qui va servir de décor à cet article se situait à Asnelles, dans le Calvados. Construit en 1967, ce terrain comptait une vingtaine de bungalows en dur qui pouvaient accueillir 4 à 6 personnes. Ils avaient l’électricité, mais pas l’eau courante. Les douches, éviers et autres étaient extérieurs et collectifs, et servaient de terrains de jeux pour les enfants. Tout avait été fabriqué avec les moyens du bord, par des ouvriers et des syndicalistes. N’empêche que, pour l’époque, ça représentait un vrai plus pour des vacances pas chères.

Annette et Roger en étaient les gardiens. Employés de l’usine (elle en tant que femme de ménage, lui en tant que mécano), ils étaient détachés au gardiennage et à l’entretien des lieux du 1er avril au 31 octobre de chaque année. Ils vivaient dans un bungalow durant ces 7 mois. Annette était la maîtresse des lieux. Robert n’était que l’homme à tout faire et surtout à tout boire.

Petite et revêche, les cheveux ultrafrisés, le rouge à lèvres agressif, Annette était généreuse mais se montrait assez autoritaire. Ça plaisait plutôt, car elle encadrait les gamins dont les parents se débarrassaient et, surtout, elle savait gérer ceux qui abusaient du Ricard. Ce village de vacances, c’était toute sa vie. Le matin, avant que tout le monde ne soit levé, elle allait faire un tour sur la longue plage de sable puis elle rentrait au camp où le devoir l’appelait.

Outre le nettoyage des parties communes, elle organisait des tournois de pétanque ou de belote, des soirées moules, des apéros, ainsi que LA grosse fiesta du 14 juillet. Elle gardait son air renfrogné, mais on voyait qu’elle prenait plaisir à gérer tous ces vacanciers.

Même au mois d’octobre, alors qu’il n’y avait quasiment plus personne, elle s’y trouvait bien. Bien mieux que dans son appartement en pleine cité HLM, et bien mieux qu’au boulot, à se lever tôt pour nettoyer les bureaux avant l’arrivée des cadres.

Ça lui plaisait tellement que lorsque est arrivée la retraite, elle a demandé à continuer cette activité. Ce qui lui a été accordé d’autant plus facilement qu’il aurait été difficile de lui trouver une remplaçante qui accepte l’éloignement et la solitude des mois creux.

Le problème c’est qu’au fil des années, le matériel s’est détérioré et est devenu obsolète. Sur le marché des vacances, sont arrivés les mobil-homes ou d’autres formes d’habitats. Les salariés ont commencé à bouder le village de vacances. Seuls y venaient encore les retraités qui avaient vieilli avec les bungalows.

À cela il a fallu ajouter les plans de restructuration successifs qui ont diminué le personnel de l’usine et donc la somme allouée au CE. Comme la plupart des CE, celui de l’usine a dû envisager de se défaire d’une partie de son patrimoine.

Le jour où le secrétaire du CE annonça qu’il cherchait à vendre le camp d’Asnelles, Annette se découvrit un sale cancer « dans le ventre », comme elle dit. Elle mourut deux ans plus tard, en mars 2000, le jour même où fut signé l’acte de vente à un homme d’affaires hollandais. Aujourd’hui, à la place des bungalows se dressent des petits immeubles comme on en trouve beaucoup sur la côte normande. Sans âme, mais confortables. Personne ne s’y côtoie, il n’y a pas de fête ni d’apéro pris en commun. Il n’y a personne pour animer. Il n’y a pas d’Annette.

par Efix



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Par Jean-Pierre Levaray


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